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VOUS AVEZ DIT « CHAR D’ASSAUT » ?

20 Sep

L’objet de l’archéologie est l’étude des civilisations humaines passées à partir des monuments et objets qui en subsistent. En tant que telle, cette science devrait bientôt connaître une importante modification de son centre d’intérêt en incluant dans son champ de recherche une grande partie de la cavalerie blindée, et notamment sa subdivision d’arme « lourde ».

Considérée à tort ou à raison comme étant le reliquat d’une ère révolue, la cavalerie blindée aborde le monde post URSS de façon dérobée. Ce ne sont pas tant les innovations matérielles et la réflexion doctrinale à son égard qui la mettent en valeur, mais plutôt, de façon négative, des reproches constants quant à son prix (tant d’acquisition que de maintien en condition opérationnelle), à sa vulnérabilité (prolifération des armements antichars portables individuels) et, in fine, à son inutilité (faible déploiement en opération, hormis pour la cavalerie légère et médiane). Dès lors, quels seraient pour l’armée l’intérêt et la justification de conserver un armement couteux et difficile à employer ?

Osons mettre en avant que cette vision des choses est non seulement caricaturale et incomplète, mais surtout fausse.

L’arme blindée cavalerie est l’héritière historique de l’arme cavalerie (de l’italien cavalo – cheval – donnant cavalleria – cavalerie[1]). Elle regroupe en son sein des chars d’assaut, des ERC (engins roues canon) et des véhicules blindés légers. Elle est à ce titre l’une des neuf[2] armes de l’armée de terre et se caractérise, à l’instar de ses pairs, par des unités homogènes aux capacités similaires qui produisent des gammes précises d’effets au moyen de certains types d’actions. À chaque arme appartient donc un rôle et un socle de compétences qu’elle reste la plus à même de réaliser. Sa forme actuelle, ensuite, découle de la période technologique dominante dans laquelle nous nous trouvons. Des chars tractés primitifs de la bataille de Qadesh (1285 av. JC) aux cavaliers sans étriers sous Alexandre le Grand, des grenadiers à cheval de la garde jusqu’aux chars d’assaut, la cavalerie n’a de cesse d’adapter ses moyens à l’« âge[3] » présent afin de toujours être en mesure de remplir ses missions. En ce sens, il n’est possible de parler d’inadéquation des engins de la cavalerie blindée à la conflictualité moderne que si ces derniers ne sont plus en mesure de remplir leur fonction, c’est à dire d’assurer les missions de l’arme. De tels exemples marquent alors une mutation de l’arme vers un nouveau modèle (matériel, organisationnel…), comme le furent la chevalerie au tournant du XVIe siècle et la cavalerie équestre lors de la Première Guerre Mondiale. A ce jour, si l’art de la guerre a évolué depuis 1945, il n’en reste pas moins qu’il n’a pas été bouleversé au point de dénier toute efficacité aux engins roues-canon et aux chars d’assaut. En effet, dans une stricte optique militaire, il serait absolument faux de soutenir que depuis les années 1990 la cavalerie blindée n’a plus sa place sur le champ de bataille car, s’il est indéniable que la prolifération des armements antichars portatifs ainsi que l’intégration technologique ont fortement contribué à la remise en cause de la toute puissance supposée de ces engins, elles ne sont pas pour autant annonciatrices de leur fin. À cet égard, il est de bon ton de revisiter le discours émis à propos de l’arme, et ce notamment en Europe où la dimension militaire de cette équation tend à être totalement écrasée sous le poids des dimensions politiques, idéologiques et psychologiques.

 

         Au plan militaire, il est couramment mis en avant que les divers engagements de la cavalerie blindée depuis la chute de l’URSS montreraient son inefficacité sur le terrain. Cet argument repose sur trois postulats :

         1/ les blindés (tant des ERC que des chars d’assaut) ont atteint un très grand seuil de vulnérabilité dans les guerres récentes et sont très souvent à la merci des armements antichars portables ainsi que plus généralement de tout système d’armes « intelligent » embarqué sur une plateforme terrestre ou aérienne. Le temps des grandes chevauchées pour sidérer l’ennemi (que celles-ci soient réelles ou supposées, respectivement Sedan et la trouée de Fulda) relèverait à présent de l’Histoire.

         2/ Le premier postulat se verrait empiriquement confirmé par les batailles récentes où, quand des blindés furent engagés, ceux-ci se firent étriller, donnant alors une image concrète de ce déclin annoncé de la cavalerie blindée. Ainsi, Grozny serait tout autant le symbole de la décadence post soviétique que celui de l’échec manifeste des chars. Plus récemment, la guerre qu’Israël mena en 2006 contre le Hezbollah dans le sud du Liban ne ferait que confirmer cette démonstration.

         3/ Enfin, la cavalerie blindée en général (les chars d’assaut en particulier) serait un instrument inadéquat du fait des formes que revêt à ce jour la conflictualité. L’hypothèse d’un grand chelem entre les deux grands vainqueurs de 1945 s’étant pour le moment dissipée, les armées occidentales ont principalement à lutter contre des guérillas, des adversaires infra- ou proto étatiques menant des guerres asymétriques, irrégulières. Or, dans ces cas précis, les blindés, matériel d’agression, conçus pour le choc du fort au fort, se voient mis en défaut face à un ennemi évanescent, et surtout, ne possèdent pas la mobilité adéquate (vitesse et mobilité au plan opératif, ce que possède l’aviation légère de l’armée de terre par exemple) pour combattre efficacement.

 

         Passons au crible cet argument et ses trois postulats.

         Premièrement, la vulnérabilité de la cavalerie blindée n’a, en effet, jamais été aussi grande. Cela a pour conséquence d’astreindre cette arme à un fort contrôle préalable de l’espace où elle va être déployée ainsi qu’à une détection et une élimination précoce des menaces. Aujourd’hui un char à découvert est, mutatis mutandis, une carcasse en sursis, pour autant cette menace n’est pas, en l’état, susceptible de condamner à court ou moyen terme la cavalerie blindée. L’évolution des armements dépend pour partie de l’évolution de la technologie. Ce faisant, la façon de faire la guerre ne peut rester totalement figée. Il y a une marche des éléments créant avancées et découvertes, puis innovations, qui seront indubitablement suivies de contre innovations (à l’épée le bouclier, aux charges à cheval la formation en carré, aux armes à feu le gilet pare balles, aux missiles les systèmes de défense anti missiles…). Ce processus, que FULLER nomme le « facteur tactique constant », permet de comprendre mieux que tout autre que rien n’est figé, rien n’est absolu (hormis sur un certain laps de temps : le délai de la mise en œuvre de la contre innovation). Les chars, malgré le tableau peu flatteur qu’en brosse l’argument précité, restent des prédateurs avant d’être des proies. Bardés de systèmes intégrant de la haute technologie (acquisition rapide de cibles, détection accrue, action en tout temps…), équipés d’armes lourdes, possédant un fort blindage (voire un sur blindage) ainsi qu’une grande mobilité tactique, ils sont, à l’instar des navires pour les espaces maritimes, une addition de capacités pour les espaces terrestres car combinant puissance, protection, mobilité et intégration technologique, ce qui fait d’eux un atout de premier ordre. En somme, la vulnérabilité actuelle des blindés aux armements modernes n’a rien de surdéterminante pour leur avenir. D’ailleurs, nombre de systèmes de protection active et passive commencent à poindre. Du blindage réactif, connu depuis la seconde moitié du XXe siècle, la technologie évolue vers des systèmes d’auto défense du véhicule (les plus aboutis semblent être les systèmes israéliens « Trophy » et « Iron fist »). Certes, ceux-ci sont, comme toute innovation à ses débuts, emplis de défauts, mais cela ne compromet en rien leur futur[4].

         Deuxièmement, la prestation de la cavalerie blindée sur le terrain depuis 1991 ne peut nullement se résumer, cela va sans dire, à un ou plusieurs engagements précis dans la mesure où ceux-ci, outre le fait qu’ils dépendent souvent de données conjoncturelles non généralisables, relèvent surtout d’un type d’emploi choisi par une armée donnée. En cela, chaque pays, et incidemment chaque armée, possède une doctrine d’emploi des forces qui lui est propre, ce qui implique une appréhension différente des situations, et ainsi, de l’issue de ce qu’aurait été ledit engagement. En l’espèce, l’exemple de la première bataille de Grozny (décembre 1994 – mars 1995) est révélateur de biens de lacunes et d’erreurs, mais pas de l’inefficacité de la cavalerie blindée, et surtout pas, dans ce cas précis, des chars d’assaut[5]. Joseph Henrotin analyse d’ailleurs cette bataille comme un cumul d’erreurs, entouré de fausses perceptions, grevé de dilettantisme et de gabegies. En clair, les raisons de l’hécatombe que produisirent les forces rebelles tchétchènes sont à rechercher en premier lieu dans l’impréparation militaire des forces armées russes (armée en état de total délabrement depuis la chute de l’URSS), puis, au plan tactique, dans la dissociation des colonnes d’infanterie de leurs appuis dans les rues de la ville. Privées de moyens d’appui-feu direct mobile (les chars d’assaut), celles-ci furent décimées avant que les groupes de chars ne le soient à leur tour anéantis. Loin de constituer la tombe de la cavalerie blindée, Grozny est la sanction de l’absence de coopération des forces de mêlée, de la perte de la synergie interarmes.

La guerre de 2006 dans le sud du Liban, ensuite, où les forces du Hezbollah affichent un impressionnant tableau de chasse (52 chars Merkava au tapis !) n’est pas pour autant une oraison funèbre pour les chars et les ERC. Outre la sous estimation flagrante de l’adversaire que fit Tsahal (le Hezbollah est une puissante techno guérilla[6]), l’utilisation qui fut fait des chars représente le pendant inverse de la première bataille de Grozny. En effet, si ceux-ci furent en général utilisés intelligemment, en combinaison avec de l’infanterie portée, créant alors une bulle interarmes ou fantassins et cavaliers jouissent du cumul de leurs facultés respectives, les derniers jours de la guerre virent cet emploi bouleversé, les chars étant même engagés en autonome pour … prendre une ville du secteur de Marjayoun. Bilan sans appel : sur les 21 chars de la colonne, environ 11 sont détruits dans des embuscades. Cette guerre, une fois encore, ne traduit pas l’impuissance de la cavalerie blindée mais les risques, voire parfois l’ineptie, de faire endosser à la seule cavalerie le rôle de l’infanterie (et vice versa). Chaque arme possède un milieu et des missions pour lesquelles elle est « reine », les autres armes travaillant alors autour d’elle pour concourir à son action. Donner à une arme un rôle qui n’est pas le sien reste possible, mais les objectifs, si tant est qu’ils soient atteints, le seront plus difficilement et avec plus de pertes.

Notons, de manière subsidiaire, que nous avons fait le choix de prendre ici l’exemple d’engagements infructueux ou indécis pour les blindés. Nous aurions pu tout autant traiter d’engagements réussis dans lesquels la cavalerie joue un rôle sinon déterminant, du moins premier (Irak 1991 & 2003, opération Serval 2013).

         Troisièmement, dans un monde où la guerre, à défaut d’avoir disparue (!), est perçue (notamment par les Européens) comme un archaïsme[7], une chose du passé qui, n’en déplaise à Clausewitz, ne serait plus un des mécanismes de la politique mais un phénomène apolitique et immoral, la cavalerie blindée est sur la sellette. Cette vision des choses, fortement teintée d’idéalisme, est pourtant fausse. De manière générale, la guerre conventionnelle (interétatique) a été, est et sera une constante dans le jeu des relations internationales. Ce n’est donc pas parce que l’Europe occidentale n’a pas connu ses ravages sur son sol depuis plus de deux générations humaines que celle-ci n’aura plus lieu. Ce n’est pas non plus parce que depuis plus de vingt ans la majorité des interventions militaires nous ayant concerné furent de type dissymétriques ou asymétriques qu’il faille aujourd’hui faire une croix sur la cavalerie blindée. Technologiquement, aucun système d’arme ne peut à ce jour reprendre le spectre entier de compétence des ERC et chars d’assaut. S’en défaire signifie alors non pas une simple perte de matériels mais la perte d’un ensemble de capacités. De manière plus précise, il faut enfin mettre un point d’honneur à enterrer l’idée, devrait-on dire l’incongruité, que la cavalerie blindée, et surtout les chars d’assaut, seraient inutiles dans les guerres asymétriques (car c’est bien ici que se joue en filigrane l’idée de l’inutilité[8]). Peut être que l’expérience historique de contre guérilla des armées de la France en Indochine puis, dans une moindre mesure, en Algérie contribue à cette idée d’inutilité, il n’en reste pas moins que dès que les mouvements rebelles sont assez forts pour faire exploser la lutte armée (ou quand ils ne s’enferment pas dans une stricte logique d’action par attentat suicide), dès le moment où ceux-ci entreprennent des actions de conquête (cf. l’opération Serval), la cavalerie ne redevient pas utile, elle devient indispensable ! En lieu et place d’écrits théoriques prenons acte de la guerre civile syrienne. Face à une nébuleuse de groupes rebelles, l’armée syrienne est pleinement engagée dans une âpre lutte. Combattant un ennemi infra étatique, elle possède au plan tactique une double supériorité : celle de la combinaison des capacités des engins blindés à celles de l’infanterie (intégration interarmes) ainsi qu’une sur capacité face à un adversaire ne disposant pas de tels moyens. Il ne faut ici faire aucune faute de raisonnement pour déduire une prétendue équation « char = victoire » mais simplement reconnaître ce qui a été entrevu plus haut (et que l’Histoire confirme depuis les premiers engagements des chars dans la bataille de la Somme), c’est à dire qu’à situations égales, une opération où des forces interarmes interviendront se déroulera avec moins de périls et de difficultés qu’une opération où seule une arme de mêlée est engagée.

De même, retourner le  problème permet de mettre définitivement à bas l’idée de l’inutilité de la cavalerie dans les guerres asymétriques. Les entités infra étatiques sont perçues comme des forces possédant de faibles moyens et une logistique défaillante, ce qui leur interdit de facto le combat de haute intensité, le choc du fort au fort ainsi que la détention de tout matériel impliquant à la fois une chaîne logistique importante et une dépendance à certains lieux. Le char d’assaut serait alors le matériel type que ces organisations seraient en grande peine d’entretenir et d’utiliser (chaîne logistique et maintenance + écoles de formation à leur emploi + formation des groupes militaires à la coopération interarmes). Et pourtant ! Le groupe rebelle syrien Jaysh al-islam fait ici figure de contre exemple appréciable. S’étant, comme la majorité des groupes rebelles, aguerri après trois ans de lutte, et s’étant sophistiqué grâce aux prises de guerre et aux soutiens extérieurs, ce dernier a fait une démonstration de puissance, et surtout de compréhension de l’utilité des types de matériels militaires dans les combats, lors du blocus de Mléha, le trois août 2014[9]. Ce groupe a, avec d’autres, attaqué des postes de l’armée syrienne loyaliste en ayant au préalable comblé son déficit en appui feu. Ne disposant pas de pièces d’artillerie en quantité et de qualité, celui-ci utilisa des chars (T-72 et T-55 de diverses versions) et des véhicules blindés de prise (artillerie antiaérienne automotrice ZSU-23/4, véhicules blindés de combat de l’infanterie BMP 1) pour mécaniser son infanterie et la doter d’appui-feu directs mobiles. Utilisant tous ces matériels avec parcimonie car étant conscient de leur valeur militaire, les rebelles ont même créé une école de la guerre mécanisée pour contribuer à leur meilleur emploi !

         Le char d’assaut et les ERC ont donc un avenir militaire pérenne à court et moyen terme. Techniquement ceux-ci sont un moyen abouti et sans équivalent terrestre. Technologiquement, la recrudescence des armements modernes les contraint à tempérer leurs ardeurs mais ne remet en question ni leur idée de système d’arme ni leur emploi. Historiquement, les engagements récents où ces derniers eurent à pâtir de la confrontation soulignent avant tout des erreurs dans les stratégies et tactiques mises en œuvre et non une quelconque inadéquation de ces matériels. Militairement, l’idée de l’inutilité de l’arme cavalerie dans des guerres asymétriques est un leurre.

 

         En somme il s’opère bien une remise en cause de cette arme, mais celle-ci se limite aux dimensions politiques, idéologiques et psychologiques. Le lecteur avisé saura trancher la question de savoir quelle situation paraît la plus ubuesque : celle de prendre la bannière des critiques sur l’inutilité de la cavalerie blindée sur la période récente ou bien celle de voir un groupe rebelle se doter d’un embryon de cavalerie blindée ainsi que d’une partie des infrastructures nécessaires à son emploi.

 

Simon Baumert, diplômé du Master en 2014

[1] « 1/ Ensemble de troupes  à cheval, d’unités de cavaliers.     

      2/ L’un des corps de l’armée comprenant, à l’origine, des troupes à cheval ».

Le Petit Robert, 2011

[2] Infanterie, arme blindée et cavalerie, troupes de marine, artillerie, train, génie, transmission, matériel et aviation légère de l’armée de terre.

[3] John Frederick Charles FULLER, L’Influence de l’armement sur l’histoire, Paris, 1948, Payot, 239 p.

[4] La guerre terrestre reste très en deçà du niveau technologique auquel sont arrivées la guerre aérienne et la guerre maritime, notamment quant aux systèmes de neutralisation des systèmes ennemis. Pour prendre un exemple concret, qui plus est ayant trait aux missiles, les systèmes de défense rapprochée des navires (englobés par l’acronyme anglo-américain CCWS pour close combat weapon system) représentent un avancée significative de la recherche en matière de lutte contre les missiles et imposent, pour neutraliser le bâtiment en étant équipé, de délivrer une salve d’armements intelligents pour obtenir un effet de saturation et alors frapper la cible. Tirer un seul de ces armements, ou tirer au coup par coup, est dans ce cas synonyme d’échec.

[5] Histoire et stratégie, n° 11, juillet-septembre 2012, « Combattre en ville, les fondamentaux de la guerre en zone urbaine », 98 p, pp. 68-72.

[6] Centre de documentation et d’emploi des forces, La Guerre de juillet, analyse à chaud de la guerre Israelo-Hezbollah (juillet-août 2006), Les cahiers du RETEX, 60 p, p. 35. Disponible à l’adresse suivante : http://www.cdef.terre.defense.gouv.fr/publications/anciennes-publications/cahier-du-retex/la-guerre-de-juillet.

[7] VOUILLOUX Jean-Baptiste, La Démilitarisation de l’Europe, un suicide stratégique ?, Paris, 2013, éditions Argos, collection Stratégies, 162 p.

[8] D’une action reconnue dans les guerres conventionnelles, la cavalerie blindée souffre d’un déni général de ses capacités dans les guerres asymétriques. Les lui reconnaître dans ce cadre aurait alors comme incidence de mettre à bas l’argument de son inutilité conjoncturelle sur la période courant depuis 1991.

[9] Article sur le blog de Stéphane MANTOUX :

http://historicoblog3.blogspot.fr/2014/08/exemple-doperation-de-linsurrection_22.html.

 

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Première guerre mondiale : les chars et les Américains

13 Sep

À l’approche du centenaire de la Première Guerre mondiale, on s’interroge sur les facteurs ayant permis aux Français de « tenir » collectivement durant quatre ans d’épreuves, et de remporter la victoire en 1918. Une conjonction des forces morales et des moyens mécaniques s’est produite, les deux étant intimement mêlés. C’est en effet la ferveur patriotique qui permet au général Estienne d’imposer l’Artillerie d’Assaut – composée de machines ultérieurement nommées chars – malgré le scepticisme initial du haut-commandement. L’intervention américaine, bien que tardive dans la sphère strictement militaire, vient en renfort au courage des soldats alliés, mêmes si les sammies n’apportent pas sur le continent d’armes révolutionnaires. Les analyses contemporaines différent des explications qui ont pu être avancées pour expliquer l’extraordinaire ténacité des Alliés à l’époque de l’écriture de l’histoire dans le monde de l’après-guerre. Les interférences entre Ancien et Nouveau Monde dans le champ de la guerre motorisée se déroulent en deux temps : d’abord, une phase d’expérimentation dans le feu de l’action sur les champs de bataille du front ouest, ensuite, une fois la paix revenue, durant le processus d’élaboration théorique et pratique, une phase de définition des formes du passé et de l’avenir.

La mitrailleuse, le fil de fer barbelé, comme le tracteur chenillé Holt[1] qui sert de support aux premiers chars européens, qu’ils soient britanniques, français ou plus tard allemands, sont des inventions écloses sur le territoire des États-Unis. La combinaison des deux premières est la cause directe de l’émergence du cuirassé terrestre. Aucun brevet de char destiné à un usage guerrier n’est néanmoins déposé par un Américain avant 1914, cette idée semble par essence européenne. Un appréciable soutien financier, économique et énergétique est fourni à l’Entente par la puissance montante d’outre-Atlantique. La possibilité d’une intervention militaire massive dans la conflagration ne se matérialise que durant les premiers mois de 1917. À la fin de ce que le général Palat qualifie rétrospectivement d’année d’angoisse[2], le général Pétain déclare publiquement, le 17 décembre, « J’attends les chars et les Américains ». Il s’agit d’un pan de son action énergique entreprise à partir du 17 juin 1917, visant à rendre confiance à ses compatriotes. Antérieurement à leur débarquement en France à partir de juin 1917, les Américains expérimentent leurs propres chars, tout en fournissant à leurs alliés des composants qui permettent d’en fabriquer plus facilement. Les jeunes tankistes, bien qu’inexpérimentés, apportent leur enthousiasme communicatif[3]. L’Artillerie d’Assaut fournit aux deux bataillons de l’U.S. Tank Corps des instructeurs et deux cent soixante chars Renault FT, des unités françaises étant sollicitées ponctuellement. L’adoption de modèles construits sur le continent conduit au délaissement des études originales en cours, notamment sur un projet de char amphibie dès 1915, puis en 1917 le char Squelette à chenilles enveloppantes dont la structure imite approximativement la silhouette du Mark V, un autre « gyroscopique », un char Ford opéré par deux hommes, et un autre à vapeur. Les troupes américaines n’interviennent efficacement dans les opérations sur le terrain qu’à partir de l’été 1918, la préparation occupant un temps considérable. Le soutien apporté aux Français et aux Britanniques est assez décisif dans l’effort général de guerre. Engins blindés et sammies ouvrent un horizon d’espérance qui fait défaut aux Allemands. Le général Foch met en place un Comité interallié des chars d’assaut début avril 1918. L’excentrique pionnier des blindés J.F.C. Fuller relate l’incompréhension, essentiellement due au facteur linguistique, entre le général Rockenbach, supervisant l’ensemble des tanks américains et le minuscule général Estienne (il mesure 1m 62)[4]. Le char au-delà de ses capacités à forcer des défenses agit dans le champ psychologique de l’adversaire. La célèbre affiche au chat sauvage sur fond flamboyant conçue par Auguste Hutaf[5] Treat’em rough ! Join the tanks promeut dans cet état d’esprit les engins écrasant les « Boches ». Le pionnier britannique Swinton décrit dans ses mémoires, Eyewitness[6], l’incroyable effervescence patriotique du peuple américain. Ce phénomène était dû pour une part à sa sensibilité particulière aux émotions collectives, pour une autre à l’action de la propagande canalisant ses sentiments jusqu’à la fièvre. Le futur général Patton s’illustre à leur tête, entraînant les équipages à coopérer avec l’infanterie, après avoir été observateur de la bataille-charnière de Cambrai du 20 novembre au 7 décembre 1917. Deux mois à peine avant l’Armistice, a lieu à Saint-Mihiel le premier emploi de chars par des troupes américaines. Ils deviennent un argument de propagande en faveur des emprunts de guerre, affichant les productions du progrès technique dans toute leur splendeur, gommant leurs faiblesses, afin de mobiliser le civisme des populations, en France, en Grande-Bretagne ainsi qu’aux États-Unis. La cohésion morale des énormes effectifs engagés entre naturellement en ligne de compte, mais les blindés une fois adoptés en masse ont un effet stimulant dans le camp qui les possède et en acquiert progressivement une maîtrise suffisante, déprimant pour les adversaires qui combattent pour ainsi dire à « poitrines nues » contre des véhicules à la carapace  d’acier. Le général Pétain indique le 7 décembre 1917 que 4730 chars légers sont commandés, 1200  devant être fabriqués par l’industrie américaine. En réalité, aucun FT conçu par Renault, le premier blindé fonctionnel pourvu d’un système de tourelle permettant un pointage tous azimuts, ne traverse l’Atlantique. Le 16 février 1918, il avait réclamé 900 chars lourds, dont 600 Liberty en vue de la bataille du printemps 1919, à livrer entre le 1er décembre 1918 et le 1er mars 1919. Pour l’assemblage final de ce type inédit de blindé, élaboré par un joint committee réunissant techniciens américains et britanniques, il était prévu de bâtir une usine interalliée à Châteauroux[7]. L’accord de Clemenceau est acquis en février 1918, au terme de tractations difficiles entre Français, Britanniques et Américains. La fin des combats interrompt ces projets, qui ont souffert de délais accumulés. Le char lourd Mark VIII (dit Liberty, du nom de son moteur américain conçu initialement pour les avions) est produit au Nouveau Monde après la fin des hostilités en Europe. C’est alors, immédiatement après le 2C français, le blindé le plus volumineux au monde. Le très léger char Ford,  réclamé à la fois par le général Herr comme tracteur d’artillerie, et comme mitrailleur blindé par Estienne durant les derniers mois de la guerre, n’est fabriqué qu’à une quinzaine d’exemplaires, aucun n’étant livré à temps à l’armée française L’amitié transatlantique, si elle n’a pas donné de résultats véritablement probants dans le champ de la guerre motorisée, aventure débutée dans les airs avec l’escadrille Lafayette baptisée le 6 décembre 1916, a du moins contribué à la démoralisation des troupes germaniques par ailleurs valeureuses. À l’époque de l’Armistice le corps expéditionnaire américain enregistre du fait de la grippe espagnole 50000 décès sur 100000 hommes, payant très cher son engagement. Les États-Unis s’éloignent ensuite rapidement de la turbulente Europe, dont ils refusent de cautionner la sécurité future, par le refus de ratification du pacte de la Société des Nations. Ils s’inspirent de leur expérience sur les champs de bataille du Nouveau Monde lorsqu’il s’agit de restructurer leur armée, les échanges se raréfiant, l’Armistice une fois conclu et les mécanismes de coopération distendus. Les célébrations de la victoire sont parfois teintées d’amertume, et les progrès mécaniques étouffés par le manque de crédits, la perte de la motivation immédiate et le désir d’oublier les épreuves. Les adversaires d’hier se montrent parfois plus lucides que les habitants d’Europe occidentale sur les causes réelles du dénouement de la Grande Guerre. Dès 1921, le général von Zwehl désigne dans son livre Die Schlachten im Sommer 1918 an der Westfront les ingrédients de la victoire alliée: ce n’est pas le génie du maréchal Foch qui nous a vaincus, mais le Général Tank, cette nouvelle machine de guerre, en liaison avec le considérable effort de soutien américain[8]. Sa formule, plus complète que celle de Ludendorff[9] incriminant le nombre de chars ennemis, est très fréquemment reprise dans la littérature militaire européenne de l’entre-deux-guerres, généralement sous forme tronquée, s’arrêtant au « tank » et excluant le troisième acteur, pourtant déterminant. C’est essentiellement la conjonction énoncée par Pétain, les chars et les Américains, qui ébranle l’adversaire, même si tout le soutien mécanique et musculaire escompté ne se matérialise que très tardivement. Les officiers français ne se désintéressent pas des évolutions dans l’armée des États-Unis, même s’ils les évoquent avec une inévitable distance critique. Dans le premier numéro marquant sa réapparition en janvier 1920, la Revue d’artillerie évoque par exemple le point de vue du Field Artillery Journal. Dans la revue militaire allemande Wissen und Wehr, le thème des tanks, fréquemment lié aux Américains, est abordé sporadiquement, de manière plus fréquente dans l’hebdomadaire semi-officiel de l’état-major, Militär-Wochenblatt, très attentif aux évolutions survenant outre-Atlantique, que ce soit les chars traditionnels terrestres ou amphibies. Les reproductions photographiques d’armements modernes américains se multiplient à mesure que la revue s’étoffe et que la petite Reichswehr reprend confiance. Aux États-Unis, la foi en les nouveaux engins ayant facilité l’issue heureuse de la confrontation est plutôt vacillante. Est dissous d’abord en 1919 le Tank Corps du corps expéditionnaire en Europe puis, en 1920, sur la suggestion du général John J. Pershing celui se trouvant sur le sol national. Les protestations du colonel Patton, se comportant ainsi en alter ego américain du général Estienne, demeurent vaines. Les engins et leur personnel sont versés dans l’infanterie. La tendance générale n’est pas à la formation d’une arme nouvelle susceptible de révolutionner la conduite de la guerre. En France, l’intervention peu fructueuse, le 14 mars 1922 à la Chambre, du député Jacques Duboin en faveur d’une large motorisation symbolise cette normalisation, une fois passée l’urgence tactique qui avait fait surgir chars et Américains. Duboin était chargé à partir d’août 1918 de la liaison technique et tactique entre les commandements de l’artillerie d’assaut et le Tank Corps formé par les États-Unis, au cours des offensives de Saint-Mihiel et de Montfaucon notamment. Le 22 juillet 1922, le maréchal Foch, dont le génie avait tout de même modifié le cours de la guerre, inaugure à Berry-au-Bac un monument conçu par Real del Sarte à la mémoire de tous les combattants tombés du 16 avril 1917 au 11 novembre 1918 en présence des généraux Estienne, Mangin, Weygand, et de représentants des armées alliées, unissant à cet hommage les Américains morts en servant dans des FT ou des Mark. Ceux-ci développent leurs propres engins, les très enviés tanks Christie M 1921 et M 1922, nommés d’après l’année de leur sortie. Le rayon d’action du second dépasse les 80 km. Tant l’expert autrichien Fritz Heigl[10] que le capitaine Perré[11], inlassable promoteur français des blindés, d’une guerre mondiale à l’autre, en font l’éloge. Les États-Unis sont par ailleurs la grande nation utilisatrice de chars qui se montre la plus accueillante aux officiers allemands soumis aux très nombreuses restrictions prévues par le traité de Versailles pour éviter le réarmement de leur nation. Ils peuvent y accomplir officiellement des voyages d’étude, alors que l’observation tant des manœuvres que du matériel en France et au Royaume-Uni leur est formellement interdite. Les innombrables livres de souvenirs portant sur l’aventure des tanks rédigés par des auteurs britanniques font l’objet de réimpressions aux États-Unis. À partir de 1923, l’expérimentateur Volckheim commence à publier régulièrement dans Militär-Wochenblatt et à développer une pensée proprement germanique de la guerre motorisée. Influencé par Fuller, il préconise dans le Monatliche Beilage zum Militär Wochenblatt consacré spécialement aux chars d’équiper ceux-ci d’appareils radio[12] qui les rendent capables de communiquer non seulement entre eux, mais aussi avec les artilleurs et les fantassins. À ce propos, il évoque avec espoir les tentatives américaines en cours, se distinguant des auteurs français par son ton résolu, alors que les circonstances dans lesquelles se trouve son armée nationale n’incitent pas a priori au développement de conceptions optimistes. Les chars et les Américains n’ont pas seulement contribué à renforcer les Français dans leur détermination à faire triompher leur patrie et à disloquer les armées impériales adverses, ils ont durablement fécondé la pensé militaire allemande, puisque, malgré l’éloignement géographique, des passerelles s’établissent.

Candice Menat, doctorante en Histoire au CHERPA (Sciences Po Aix), prépare une thèse sous la direction de Rémy Porte intitulée « Réflexions sur la guerre motorisée dans l’espace européen à travers la presse et la littérature militaire : étude comparative France, Allemagne, Grande-Bretagne (1919-1935) ».


[1]. La firme américaine Holt reprend le brevet, vendu par le Britannique Hornsby, d’un tracteur chenillé inventé en 1905. Les machines commercialisées aux États-Unis et dans le reste du monde sont avant tout destinées à un usage agricole.

[2]. Palat, Barthelémy-Edmond, général, L’Année d’angoisse 1917, Paris, Berger-Levrault, 1927, 653 p.

[3]. Estienne-Mondet, Arlette, Le général J.B. Estienne, père des chars, Paris, L’Harmattan, 2010, 354 p., évoque p.177 à 179.

[4]. Entraygues, Olivier, lieutenant-colonel, Comprendre la guerre, J.F.C. Fuller, thèse d’histoire soutenue le 30 mars 2012 à l’université Paris-Sorbonne sous la direction des Pr. Olivier Forcade et Brian Holden-Ried, 395 p., p.188.

[5]. L’affiche de Hutaf inspire une nouvelle d’Hemingway, Ernest, ‘Would ‘Treat ’em Rough, Kansas City Star, 18 avril 1918 p.4.

[6]. Swinton, Ernst Dunlop, Eyewitness,  ArnoPress,NewYork,1972,325p., 275.

[7]. Cochet,FrançoisetPorte,Rémy, (dir), DictionnairedelaGrandeGuerre:1914-1918,Paris,R.Laffont,2008,1120etXLp., p.680-681.

[8]. Zwehl, général von, Die Schlachten im Sommer 1918 an der Westfront, Berlin, Mittler und Sohn, 1921, 40 p., p.37.

[9]. Le 30 septembre 1918, le général supervisant de facto l’ensemble des troupes allemandes à la fin de la guerre aurait déclaré aux représentants militaires de sa nation que ce n’est pas la faiblesse numérique des divisions qui rend la situation inquiétante mais plutôt les chars, qui apparaissent par surprise en très grand nombre.  

[10]. Heigl, Fritz, Taschenbuch der Tanks, Lehmanns Verlag, 1926, 402 p., p.15 présente comme prometteur un prototype américain Medium Tank M. 1922.

[11]. Perré, Jean-Paul, capitaine, « L’évolution du char de combat aux États-Unis », Revue d’infanterie n°433 octobre 1928, p.555 à 566, p.562,

[12]. VOLCKHEIM, Ernst, « Nachrichtenmittel der Kampfwagentruppe », Monatliche Beilage zum Militär Wochenblatt 1925-1925, n°2 octobre 1924 , p.11 à 13, p.13.

 

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