Tibhirine, l’affaire enfin dévoilée

22 Jan

Grand spécialiste de l’Histoire de l’Algérie contemporaine, le Pr Jauffret nous livre ses commentaires sur un documentaire qui revient sur l’affaire des moines de Tibhirine :

Malika AÏT-AOUDIA et Séverine LABAT, texte dit par Philippe TORRETON, Martyre des sept moines de Tibhirine, film documentaire de 75 mm, 2012, DVD, http://www.editionsmontparnasse.fr, diffusé par France 3 en mai 2013 et mis en vente en octobre 2013.

            Fin du mystère. Archétype du journalisme d’investigation qui a demandé des années d’enquête, confrontant les principaux protagonistes d’un des drames qui a le plus heurté la conscience humaine, l’assassinat de sang froid de 7 Justes en Algérie, ce film apporte enfin une réponse, sans doute définitive, à l’énigme des commanditaires et des circonstances de leur mort. A noter le recoupement des témoignages d’officiers supérieurs et administrateurs algériens, de responsables du GIA (Groupe islamique armé), dont Omar Chikhi, un des membres fondateurs, et Hassan Hattab et Sid-Ali Benhadjar. Ce documentaire contient, entre autres, des images provenant de l’armée algérienne et des maquis islamistes. Dans son chef-d’œuvre,  Des hommes et des dieux, Xavier Beauvois (2010) ne donnait pas de réponse. Après Le Testament de Tibhirine (2010), Jean-Baptiste Rivoire (magazine Spécial Investigation de Canal +, septembre 2011) impliquait, pour sa part, les services secrets algériens qui auraient « manipulé » les ravisseurs afin de discréditer les islamistes radicaux en les incitant à assassiner les moines cisterciens, après leur enlèvement dans la nuit du 26 au 27 mars 1996. Outre des suppléments forts intéressants, dont l’un concerne justement le fonctionnement du GIA, le film de Malika Aït-Aoudia et Séverine Labat ne propose pas d’emblée une thèse, mais confronte les témoins essentiels du drame et ceux qui pensaient « tirer les ficelles » à distance. La vérité est plus prosaïque.

            En rappelant l’antériorité de la présence chrétienne en Algérie depuis le haut empire romain (IIe siècle) et en replaçant l’affaire de Tibhirine dans le climat de xénophobie et de haine religieuse propre à l’islamo-fascisme (meurtre de 19 prêtres et religieux catholiques entre 1994 et l’été 1996), les auteures évoquent l’étroite imbrication de la communauté cistercienne (fondée en 1938), proche de Médéa, avec de pauvres villageois avec lesquels était partagée une coopérative agricole. De façon très pédagogique, on suit pas à pas le basculement de l’Algérie dans l’horreur (plus de 150 000 morts ?), images d’époque à l’appui : vains espoirs d’octobre 1988 à décembre 1991 ou le Front islamique du salut (FIS), vainqueur du premier tour des législatives, entendait bien mettre un terme à la démocratie naissante en Algérie ; confiscation du processus électoral par les militaires ; constitution du GIA à compter d’octobre 1992… On comprend mieux aussi pour quelles raisons, derrière leur prestigieux prieur, Christian de Chergé, les moines décident de rester au cours de votes successifs et réguliers, après la mise en demeure des islamistes de quitter le pays pour tous les étrangers après le 1er décembre 1993 : ne pas abandonner les villageois à qui frère Luc apporte des soins médicaux et dont la salle d’attente sert de mosquée, se donner « à Dieu et au pays » afin de témoigner du « vivre ensemble »… L’épisode du 24 décembre 1993 où le prieur et ses compagnons résistent à l’immixtion du chef local du GIA est aussi un des moments forts du film. La volonté de rester s’explique aussi par le contexte de l’époque : c’est bien en octobre 1994 que la société civile algérienne commence à se révolter contre l’ordre noir des barbus les plus radicaux qui avaient menacé de mort tout élève, tout enseignant, tout parent d’élève se rendant à l’école. Les élections présidentielles de décembre 1995 (75% de votants) montrent l’échec du GIA qui détruit tout ce qui représente l’Etat : mairies, dispensaires, écoles… C’est bien cette folie meurtrière, pillage et massacre de villages entiers et d’enfants égorgés, qui est à l’origine de l’enlèvement des moines de Tibhirine afin de créer un événement médiatique.

            Intervient ici le principal responsable du drame, le 4e émir national du GIA, Djamel Zitouni. Issu du groupe de Blida (un des plus extrémistes), personnage sanguinaire et inculte, il incarne une sorte de Carrier (Nantes et Vendée, 1793) algérien qui ne voyait de salut que dans l’élimination de la population. Ses excès finissent par être rejetés, dénoncés, par d’autres membres de la mouvance islamiste, notamment les chefs emprisonnés ou libérés du FIS qui jouent la carte de l’unité nationale et du dialogue en vue de la paix civile. La « Phalange verte » de l’émir fait régner la terreur dans l’Atlas blidéen. Zitouni ne reconnaît pas le « gentleman agreement » du 24 décembre 1993 où, comme tribut, les moines s’engageaient à soigner les blessés et malades du GIA. C’est parce qu’il est de plus en plus contesté au sein même des plus radicaux que Zitouni ordonne l’enlèvement des moines. Les circonstances en sont relatées par le gardien du monastère, Mohammed Benali, frère Amédée et l’un des 15 religieux alors invités et heureusement non trouvés par les ravisseurs. Dans cette fuite en avant pour prouver qu’il existe encore, le chef du GIA veut à tout prix provoquer une négociation pour échanger les moines contre des prisonniers détenus à Alger. Entre en scène un intermédiaire qui tente de convaincre les autorités algériennes, le préfet du Var, Jean-Charles Marchiani, intime de Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur agissant avec l’aval du Président Jacques Chirac qui n’informe pas son Premier ministre, Alain Juppé. Est soulignée la rivalité des services secrets, DGSE et DST, et comment une maladresse d’un émissaire de Zitouni, qui se rend directement au Consulat général de France à Alger, implique aussi le quai d’Orsay et le ministre Hervé de Charette. L’affaire devient publique par fuite dans la presse le 9 mai. Auparavant, Mgr Teissier, archevêque d’Alger, a reconnu les voix des captifs sur une cassette apportée par cet émissaire le 20 avril 1996.

            Dès lors, Alger refusant toute négociation et Paris ne pouvant intervenir sur le terrain, le sort des otages est scellé. Le grand mérite de ce film est de montrer l’importance de la « trahison » du garde du corps de l’émir, le 7 mai. Ce qui déclenche peu après une opération de grande envergure de l’armée algérienne. Mal nourris, grelottant de froid, mais parvenant à émouvoir leurs geôliers, les sept moines sont déplacés plusieurs fois dans le maquis avant d’être conduits à la cache dite de la Maison rouge. Alors que certains de ses proches lui conseille la clémence, Djamel Zitouni, le 15 mai, menacé d’encerclement par les forces de l’ordre, donne l’ordre d’égorger les captifs. L’un des égorgeurs, Abou Imen, témoigne de la façon dont cinq d’entre eux périssent, ce que confirme un autre geôlier, Abou Mohammed. L’émir s’enfuit avec deux derniers moines bientôt à leurs tours sacrifiés.

            Le 21 mai, pour ralentir la progression des militaires algériens, Zitouni ordonne que l’on balance les corps sur une route, corps exhumés et décapités pour être moins lourds à transporter (têtes déposées à l’entrée de Médéa le 30 mai 1996). Ce dernier geste odieux achève de convaincre ses lieutenants de la folie sanguinaire de l’émir. Moment presque incroyable de ce film : la mort, filmée en direct, par embuscade sur une route, le 16 juillet 1996, de Djamel Zitouni, par ses anciens compagnons.

            Et de conclure par ces citations de Christian de Chergé : « L’amour résiste à la haine » et « L’Algérie et l’islam, c’est autre chose, c’est un corps et une âme ».

                                                     Jean-Charles Jauffret

           

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