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LE RISQUE DJIHADISTE DANS LES BALKANS

17 Déc

Depuis les récentes pertes territoriales de l’État Islamique en Irak et en Syrie, le retour des djihadistes inquiète nombre d’États. Pour ceux qui ont formé les plus gros contingents d’étrangers, le risque majeur est une intensification des actions terroristes sur leur sol[1], qui peut être également l’objet d’une implantation territoriale car la différence majeure apportée par l’État Islamique par rapport à Al-Qaïda est que la territorialité, au travers de l’établissement d’un califat, est au centre de l’idéologie et de l’action djihadiste[2]. A ce propos, certaines zones sont soumises à une surveillance particulière comme l’Asie Centrale qui demeure un foyer important de djihadistes comme le montrent les dernières attaques sur le sol américain[3]. L’Asie du Sud-Est, à l’image des Philippines et de la Malaisie, constitue déjà un terrain d’action pour les terroristes islamistes[4]. Même si elle n’a pas connu d’actions d’une telle ampleur, une autre région du monde suscite la crainte et la méfiance des organisations internationales et des grandes puissances. En effet, les Balkans ont constitué dès 2015 une des principales zones de départ des combattants étrangers en Irak et en Syrie[5]. La France par exemple, au sein de la Revue Stratégique d’Octobre 2017, s’inquiète de la situation dans les Balkans. Deux paragraphes synthétiques, à défaut d’être précis, relient les difficultés des États balkaniques avec le risque du djihadisme :

            « Les Balkans représentent un enjeu majeur pour l’Europe et pour la sécurité de l’ensemble du continent. La région reste divisée par son histoire et par des trajectoires économiques très contrastées. Ainsi, cette zone souffre de faiblesses qui peuvent être utilisées à des fins de déstabilisation par des mouvements radicaux (notamment jihadistes), des groupes criminels ou des États tiers. Le retour de troubles dans les Balkans représenterait un lourd échec des efforts réalisés par l’UE et l’OTAN pour la stabilisation de cette région. Il aurait également un impact sérieux sur la sécurité intérieure des pays européens »[6].

            Mais de quelles faiblesses s’agit-il ? La succession de phrases dans ce résumé laisse à penser que le djihadisme pourrait progresser sur la base des contentieux nationalistes issus des conflits des années 1990 et sur la situation économique. Or, malgré la perpétuation de ces problématiques, aucun attentat majeur ni menace d’un califat dans les Balkans n’est pas apparue. Il convient donc d’être plus précis sur la nature du danger que peut représenter le djihadisme dans les Balkans, surtout s’il est question d’une éventuelle réimplantation territoriale ou d’une intensification des actions de nature terroriste. A l’heure où les retours au pays constituent une problématique internationale, nous allons voir dans cet article si les Balkans peuvent constituer à terme une zone d’actions à grande échelle de groupes terroristes ou une nouvelle implantation territoriale du djihadisme tel qu’il est aujourd’hui pratiqué par l’État Islamique. Pour répondre à cette interrogation, un état des lieux du djihadisme balkanique s’impose, afin d’analyser ses formes et sa nature. A cela, l’analyse des risques au vu de la situation respective de chaque pays peut être réalisée, afin de voir si une implantation territoriale djihadiste est à craindre pour les Balkans.

 

Un islam régional qui n’échappe pas aux dynamiques radicales

            Les chiffres du djihad international en Irak et en Syrie signalent une présence originaire des Balkans, région qui est décrite comme un des points de départs des principaux flux de combattants. Selon le rapport d’Octobre 2017 de l’organisation The Soufan Center intitulé « Beyond The Caliphate : Foreign Fighters and The Threat Of Returnees »[7], il y aurait eu jusqu’à aujourd’hui environ 845 combattants originaires des Balkans en Irak et en Syrie depuis la création de l’État Islamique[8], dont l’immense majorité (800) venant de quatre pays (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine)[9]. Aucun Roumain, Croate, Monténégrin ou Slovène n’est répertorié dans cette analyse (le nombre de musulmans en Roumanie étant déjà de base assez faible par rapport au total de la population[10]), et seuls moins de 10 Bulgares ont été identifiés[11]. La Serbie, quant à elle, a vu 50 de ses ressortissants s’envoler vers l’Irak et la Syrie depuis 2013[12]. Pour les pays où les musulmans représentent une part importante de la population, les chiffres sont donc plus significatifs. L’Albanie compterait aux environs de 90 djihadistes passés vers le Levant, 140 pour la Macédoine, 248 pour la Bosnie-Herzégovine, et encore plus inquiétant encore le Kosovo avec 317 combattants[13]. Les flux djihadistes sont quasiment absents des Balkans Orientaux (Roumanie, Bulgarie), ainsi que des pays à majorité orthodoxe ou catholique. Une relation subsiste donc entre la présence de l’islam dans les Balkans et le djihadisme. Pour un œil averti, une telle affirmation ne pose pas de soucis tant toutes les formes d’islam à travers le monde sont traversées par des influences radicales pouvant mener des individus au djihad. Cependant, l’islam des Balkans a souvent joui d’une différenciation, en partie justifiée, mais qui aujourd’hui peut constituer un tropisme trompeur.

            En effet, au sein des élites intellectuelles françaises, les postures ont eu tendance à idéaliser l’islam des Balkans, notamment lors de la Guerre en Bosnie de 1992 à 1995. Un certain « fantasme occidental » pour reprendre le titre d’un article du Monde Diplomatique[14], règne autour de la perception française de l’islam dans les Balkans. Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin y rappellent que « les réalités de l’islam vécu et pratiqué dans les Balkans restent bien sûr plus complexes que le binôme réducteur opposant radicalité et modération, et cet islam restera toujours traversé par les contradictions et les tensions qui affectent l’ensemble du monde musulman, tout en étant riche de son histoire spécifique »[15]. L’image d’un islam des Balkans tolérant et ouvert, s’intégrant dans une société pluri-culturelle, est à relativiser. Des décennies de communisme ont désintégré les instances religieuses traditionnelles, porteuse d’un islam éloigné des influences wahhabites et salafistes[16]. Face à cette désagrégation, la fin de la Yougoslavie comme de la dictature communiste en Albanie ont ouvert la voie à des influences religieuses étrangères. Outre l’implantation de Moudjahidines en Bosnie-Herzégovine après 1995, de nombreuses mosquées à travers la région ont échappé aux autorités traditionnelles mais aussi au contrôle assez faible d’États parfois à la forme encore embryonnaire. Les financements venus du Golfe pour des mosquées, la formation d’imams à l’étranger (Égypte, Arabie Saoudite) ainsi que l’installation d’imams salafistes[17], sont des caractéristiques de ce phénomène qui a permis de créer des conditions favorables à la diffusion d’un islam radical, puis plus tard au recrutement de futurs djihadistes. A tel point que la radicalité religieuse est parfois considéré comme endogène à certaines sociétés, comme en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. En Bosnie-Herzégovine, 67 mosquées sont considérées comme des lieux de radicalisation notamment dans les zones rurales et montagneuses[18]. Le nombre de combattants djihadistes ne représenterait donc en conséquence qu’une petite partie de la population partisane de l’idéologie islamiste. Les pays qui ont connu la guerre récemment comme la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo sont donc les principaux pourvoyeurs de combattants, mais ce sont également des pays qui n’ont pas la réputation d’être parmi les plus stables, et qui de surcroît ont les institutions religieuses les moins aptes à contrôler les mosquées extrémistes. Si les chiffres semblent dérisoires comparés à ceux de la Russie, de la France ou de la Jordanie[19], ces données doivent être recontextualisées par rapport à la situation intérieure au vu de la perspective du retour des djihadistes. Par conséquent, l’instabilité, cause probable du départ de combattants, peut à présent se transformer en moteur pour un passage à l’acte sur le territoire de ces États.

 

Fragilité et perméabilité des pays de la région

            Le nombre de combattants venus des Balkans est à mettre en perspective avec le nombre d’habitants de chaque pays, mais aussi par rapport à la situation des États. En comparaison avec la Russie, la France ou la Jordanie, un contexte socio-économique fécond pour toute forme de dérive règne dans les Balkans occidentaux. L’idéologie islamiste peut prospérer compte tenu de la faiblesse structurelle des institutions islamiques locales, mais aussi à cause d’une situation fragile sur le plan économique et politique. En Bosnie-Herzégovine, 62,7% des jeunes sont au chômage[20]. Au total, plus de 800 000 personnes n’ont pas d’emploi dans ce pays, soit près d’un quart de la population[21]. Pour l’ensemble de la région, la crise financière de 2008 a été fortement ressentie. Or, le contexte socio-économique ne peut évoluer que si des conditions sine qua non de stabilité politique sont respectées. Nombre de pays de la région présentent encore de fortes difficultés à conduire des politiques efficaces, parfois même à maintenir une cohésion et une unité entre les différentes entités au sein de leurs frontières. La Macédoine, comprenant une forte minorité musulmane, a connu de nombreux mouvements sociaux ces dernières années, dont certains portant le sceau des nationalismes, en particulier avec la minorité albanaise[22]. En Bosnie-Herzégovine, le pays reste fracturé entre les différents cantons et les différentes nationalités, provoquant un manque d’harmonisation (entre autres) des politiques économiques et sécuritaires, ne pouvant alors permettre à l’État central de gérer les causes et les conséquences du djihadisme. Au Kosovo, pays le plus pauvre de la région, les soupçons de détournements des fonds européens et de corruption dans les sphères du pouvoir ne sont pas de nature à rassurer les observateurs internationaux[23]. La fragilité politique se conçoit aussi dans la relation avec l’Europe. Même si pour nombre de politiques locaux, l’adhésion au sein de l’Union Européenne reste un horizon indépassable et que d’anciens courants nationalistes se sont transformés en partis pro-européens (le cas le plus éloquent étant celui de la Serbie), à court terme, difficile d’envisager une nouvelle adhésion dans les Balkans. L’adhésion à l’OTAN de l’Albanie et du Monténégro venant démontrer au passage qu’une telle démarche ne s’accompagne plus d’une adhésion à l’Union Européenne comme ce fut le cas dans les années 2000. Le Brexit vient également complexifier la donne. Outre le fait que les institutions européennes soient focalisées sur ce sujet, la Grande-Bretagne est le pays qui possédait l’expertise la plus poussée sur les Balkans, et qui portait une attention toute particulière aux questions contemporaines balkaniques[24]. La distanciation du lien entre les pays des Balkans et l’Union Européenne brouille donc les perspectives politiques et économiques de la région. L’aide européenne demeure néanmoins essentielle pour la prospérité de ces États.

            Fragilité donc, mais aussi perméabilité. Nous avons évoqué le nombre de combattants partis. Mais combien sont revenus ? Si une certaine opacité règne autour des chiffres, apportant une nouvelle preuve de la difficulté de ces États à ne serait-ce qu’à évaluer la portée du phénomène, nous avons quelques données pour la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. La Bosnie-Herzégovine a 115 individus restant en Irak et en Syrie pour 46 retours, tandis que le Kosovo a 138 personnes restant pour 117 retours. La proportion de retours pour le Kosovo est inquiétante. Presque la moitié des combattants sont revenus et en l’absence de structure opérationnelle pour les prendre en charge, ceux qui sont toujours radicalisés ont pu redévelopper leur influence sur place[25]. En Bosnie-Herzégovine, les autorités ne semblent pas s’alourdir de procédures, puisqu’elles considèrent de facto ces individus comme dangereux[26]. Ce qui ne signifie en aucun cas qu’il existe une surveillance efficace. D’ailleurs, en 2016, Interpol avait déjà signalé deux individus aux autorités à ce sujet[27], preuve de la dépendance de la Bosnie-Herzégovine aux services de renseignements étrangers et internationaux. Au-delà de la présence numérique, l’aspect qualitatif de ces individus nourrit également l’inquiétude. La moyenne d’âge des combattants balkaniques est la plus élevée des principales régions pourvoyeuses de djihadistes.[28] Certains d’entre eux ont déjà combattu en Bosnie-Herzégovine au sein des Moudjahidines entre 1992 et 1995, et après Dayton, nombre d’entre eux ont pris racine et se sont vus attribuer la nationalité bosniaque[29]. Ces combattants se sont donc aguerris à la suite de plusieurs conflits, mais il est néanmoins difficile d’estimer leur importance numérique au sein des individus susceptibles de revenir parmi les données à notre disposition concernant la Bosnie-Herzégovine. Le tableau n’est pas cependant complètement noir, puisque les autorités religieuses tentent de reprendre le contrôle, avec tout de même des fortunes diverses. L’Albanie est la plus rassurante à ce sujet, où les autorités religieuses reprennent progressivement la main sur des mosquées radicales, en lien très étroit avec l’État qui, de son coté, a renforcé en 2014 l’arsenal juridique contre les départs au djihad[30]. D’autres pays ont cependant des roches plus poreuses. Toujours en Bosnie-Herzégovine, l’attentat de Zvornik en 2015[31], en Republika Srpska, a déjà démontré ô combien la séparation de chaque entité est dangereuse pour la sécurité du pays. Des cantons non-serbes, ainsi que les services de sécurité à Sarajevo, ont eu l’information quelques jours avant l’attentat de Zvornik qu’une menace planait sur cette ville. Les autorités de la Republika Srpska n’ont jamais été informées[32]. Autre illustration de cette perméabilité, la trajectoire du « Boucher des Balkans », le Kosovar Lavdrim Muhaxeri, s’autorisant une halte par la Macédoine lors d’un aller-retour depuis le Moyen-Orient selon les autorités italiennes à la fin de l’année 2016, sans être inquiété[33]. Il est mort en juin dernier, mais son passage dans les Balkans entre deux voyages au Levant rappelle toute l’impuissance des États face aux flux de circulation de combattants djihadistes, mais aussi son implantation locale et pluri-nationale, puisque son réseau était suspecté de vouloir commettre un attentat lors d’un match Albanie-Israël[34]. Ces individus revenant de conflit ont tout le loisir de rester dans un conditionnement au mieux radical et salafiste, au pire djihadiste, au sein des nombreuses mosquées hors de contrôle qui essaiment sur les territoires bosniaques, albanais et kosovars en particulier. Qu’ils se situent en amont ou en aval de la radicalisation et du passage à l’acte, un petit nombre d’individus ont une marge de manœuvre pour déstabiliser la région. D’autant plus que le soutien populaire ou structurel que peut obtenir l’islam radical sur place est très important dans des pays comme la Bosnie-Herzégovine ou le Kosovo.

 

Peut-on craindre un scénario irako-syrien ?

            Toute récupération des problèmes nationaux ou ethniques dans les discours de l’État Islamique peut faire basculer des populations locales (notamment en Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine et Kosovo) d’une perspective nationale à une perspective religieuse. A ce sujet, les pays qui nourrissent le plus d’inquiétudes sont toujours la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. La concurrence avec les populations serbes s’accompagne aussi d’un aspect confessionnel. Or, en cas d’attaque la situation peut rapidement déraper, comme le rappelle la Commission des Affaires Étrangères à propos de la Bosnie-Herzégovine : « En revanche, les conséquences d’une attaque qui viendrait toucher la Republika Srpska seraient dévastatrices sur la stabilité du pays »[35]. Les tensions ethniques et nationales sont toujours vives avec la Republika Srpska. D’ailleurs, celle-ci n’a pas hésité ces derniers mois à reconstituer ces propres troupes[36], principalement à des fins d’intimidation face aux autres formes de pouvoir dans le pays. Néanmoins, aucun de ces phénomènes ne s’est confondu pour le moment avec celui du djihadisme. Les confrontations nationales entre Croates, Musulmans[37] et Serbes de la Republika Srpska ne se sont pas intensifiées à cause du terrorisme, y compris après l’attentat de Zvornik en 2015 qui reste un cas isolé de passage à l’acte. Pour l’instant donc, il n’y a pas de mélange des problématiques, en particulier avec la question nationale. La propagande des djihadistes dans les Balkans vise des cibles générales et n’utilise pas pour le moment un discours reprenant les divisions de l’histoire. L’Albanais Ebu Belkisa, de son vrai nom Almir Daci, l’un des chefs principaux de l’État Islamique pour les Balkans, a appelé depuis le Moyen-Orient à commettre des attentats contre les Albanais qui ne rejoindraient pas l’organisation[38]. La menace djihadiste dans les Balkans est globale, vise musulmans comme non-musulmans. Les dernières attaques en Égypte qui ont fait plus de 300 morts, rappellent que les autres branches de l’islam sont visées, notamment le Soufisme[39], présent aussi traditionnellement en Albanie.

            Autre caractéristique du conflit au Moyen-Orient, le rôle des puissances étrangères. Qu’en est-il des Balkans, carrefour des cultures, historiquement zone d’affrontement des grandes puissances ? Tout d’abord, l’influence russe, souvent évoquée du fait de la solidarité slave, relève d’une part de fantasme[40]. Quand elle se montre réelle, le résultat obtenu n’est pas toujours positif pour la Russie, comme au Monténégro avec les conséquences désastreuses pour le pays d’un soutien russe au secteur de l’énergie[41]. De plus, le Southern Stream étant remplacé par le Turkish Stream, l’approvisionnement en gaz de l’Europe ne représente plus un moyen d’influence majeur dans la région. L’acteur le plus dépendant des Russes s’avère en vérité être la Republika Srpska en Bosnie-Herzégovine. La relation avec Belgrade s’est quelque peu distendue, les Serbes relevant le double jeu des Russes sur la question de la souveraineté des États (les cas de l’Abkhazie, de l’Ossétie du Sud et du Donbass inspirent aux Serbes une certaine méfiance vis-à-vis de la position russe sur le Kosovo[42]). La Turquie est l’acteur extérieur qui a le plus renforcé son influence. Outre les relations culturelles et historiques, la Turquie est un pôle majeur, notamment auprès des étudiants venant des Balkans, et les minorités de tous les pays de la région s’y concentrent[43]. L’influence turque contemporaine ne se matérialise pas seulement auprès des populations musulmanes, mais également avec la Serbie[44]. La figure d’Erdogan connaît une forte popularité auprès des musulmans bosniaques notamment, mais le poids de la Turquie, avec les récentes évolutions constitutionnelles n’entraînent pas pour le moment de confrontations avec d’autres acteurs internationaux dans les Balkans. D’ailleurs, en cas de réchauffement de la tension entre Serbes et Bosniaques en Bosnie-Herzégovine, le rapprochement entre la Russie et la Turquie peut représenter un moyen de résolution au vu des influences respectives. En 1995 déjà, la délégation américaine conduite par Richard Holbrooke avait pris soin d’activer ces leviers d’influence pour peser sur la situation en Bosnie-Herzégovine[45]. Ce rappel historique nous permet de faire la transition vers l’acteur international principal de la région qu’est l’OTAN, et par voie de conséquence, des États-Unis. Disposant d’une base au Kosovo, l’Alliance Atlantique reste physiquement et politiquement présente. Si un scénario catastrophe embrase les pays les plus sensibles (Bosnie-Herzégovine, Kosovo), l’établissement de l’Alliance dans les Balkans peut permettre de contenir une propagation des conflictualités. Pour l’instant, l’OTAN reste donc le seul acteur international doué de capacités coercitives dans la région.

            L’espace balkanique est un espace de concurrence entre des influences étrangères. Cependant, en aucun cas ; elles ne sont de la même intensité qu’au Moyen-Orient. De plus, les enjeux économiques et énergétiques sont faibles, et réduits depuis la modification du tracé des gazoducs. Les influences en jeu dans les Balkans sont plus de l’ordre du Soft Power. Hormis pour un acteur comme la Republika Srpska, la perspective à moyen terme, y compris pour les pays sensibles, reste l’adhésion à l’UE ou à l’OTAN.

 

Le djihadisme dans les Balkans : un problème à part entière qui nécessite une grande vigilance

            Les risques de terrorisme dans les Balkans sont réels et non négligeables. Les constats sont inégaux, et quatre pays sont sérieusement exposés. En Albanie, en Macédoine, mais surtout en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, des conditions sont réunies pour une implantation territoriale du djihadisme au vu de l’importance de ses réseaux et de la faiblesse des structures étatiques et religieuses. Néanmoins, la propagande des combattants balkaniques de l’État Islamique ne fait pas état d’une telle perspective pour le moment.

            Le bilan individuel de chaque État, y compris pour les moins menacés, n’est guère rassurant. Pourtant, le changement d’échelle permet d’évacuer certaines craintes. Les Balkans n’apparaissent pas dans les rapports officiels comme l’une des premières hypothèses pour une prochaine émergence d’un islam radical et djihadiste territorial. Ceci est justifié, car les problématiques de la région à propos des nationalités notamment, ne sont pas couplées aux éléments du djihadisme local. Une évolution dans ce sens cependant représenterait une élévation de la menace d’un conflit, notamment en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. Surtout, les influences et les enjeux internationaux ne sont pas aussi importants qu’au Moyen-Orient. Les oppositions entre grandes puissances, régionales ou internationales, se situent majoritairement dans la catégorie du Soft Power, la maîtrise du Hard Power revenant à l’OTAN, qui reste l’acteur décisif pour la sécurité de la région.

            Cependant, la stabilité des Balkans ne sera assurée que par un traitement sérieux des causes qui nourrissent aussi bien le djihadisme que la corruption ou encore l’émigration. L’amélioration des perspectives politiques et économiques de ces pays reste l’élément principal de l’avenir des Balkans. Ce rôle-là, il échoit à l’Union Européenne, qui à défaut d’être une puissance militaire et diplomatique, reste une puissance économique et politique. Malgré les désillusions, les controverses et les doutes, elle est encore aux yeux de tous ces pays la seule perspective valable pour le futur.

                                Maxime Jorand, Étudiant du Master 2 en 2017-2018

[1]    The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Sous la direction de Richard BARRETT, The Soufan Center, The Global Strategy Network, New York, 31 octobre 2017, p. 5.

[2]    Idem.

[3]    http://www.rtl.fr/actu/international/attentat-a-new-york-comment-l-ouzbekistan-est-devenu-un-foyer-de-jihadistes-7790766168

[4]    http://www.lefigaro.fr/international/2017/05/26/01003-20170526ARTFIG00239-daech-veut-creer-un-califat-aux-philippines.php

[5]    The Soufan Center, « Foreign Fighters, An Updated Assessment Of The Flow of Foreign Fighters into Syria and Iraq ». The Soufan Center, New York, Décembre 2015, p. 5, pp. 17-18

[6]    Revue Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale 2017. Ministère des Armées, sous la direction d’Arnaud DANJEAN. p. 25

[7]    The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 11

[8]    Ibid., pp. 12-13

[9]                 Idem.

[10]  https://www.courrierdesbalkans.fr/la-roumanie-musulmane-le-tableau-complet-de-l-islam-pres-de-chez-nous. Moins de 100 000 musulmans vivent en Roumanie, étrangers compris (variations des chiffres selon les sources, 70 000 selon cet article).

[11]           The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., pp. 12-13

[12]  Idem.

[13]  Il faut également rappeler que ces chiffres ne prennent pas en compte les combattants partis pour d’autres organisations comme Al-Qaida ou Al-Nosra, l’implantation territoriale ne faisant pas partie de leur idéologie.

[14]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe : Fantasmes Occidentaux », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 13

[15]  Idem.

[16]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 1, p. 12-13

[17]  Nathalie CLAYER, « Les musulmans des Balkans. Ou l’islam de « l’autre Europe » », Le Courrier des pays de l’Est, 2004/5 (n° 1045), pp. 21-23

[18]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq ». BIRN, BIRN’s Strengthening Media Reporting and Public Understanding of Extremism in the Western Balkans project, Balkan Insight, Grande-Bretagne, 2016, p. 13

[19]  The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 10.

[20]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».   Rapporté par Pierre-Yves LE BORGN’ et Jean-Claude MIGNON, 22 février 2017, n°4450, p. 51

[21]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters

      in Syria and Iraq », Ibid., p. 14

[22]  Ibid., pp. 25-31

[23]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».   Ibid., p. 57

[24]  Ibid., p. 66

[25]  The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 12

[26]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », Ibid., p. 12

[27]  Ibid., p. 11

[28]  http://www.iris-france.org/69948-developpement-de-lislam-radical-dans-les-balkans-quelle-realite/

[29]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 12-13

[30]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », Ibid., pp. 8-9

[31]  https://www.courrierinternational.com/une/republika-srpska-une-attaque-terroriste-abjecte-qui-vise-letat-de-bosnie-herzegovine

[32]  Ibid., p. 12

[33]  http://www.opex360.com/2017/06/15/le-chef-de-lei-pour-les-balkans-aurait-ete-tue/

[34]  https://www.i24news.tv/fr/actu/international/147897-170614-attentat-dejoue-avant-un-match-albanie-israel-quatre-inculpations-au-kosovo

[35] Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».  Ibid., p. 102

[36]  Ibid., p. 88

[37]  http://www.opex360.com/2017/06/15/le-chef-de-lei-pour-les-balkans-aurait-ete-tue/

[38]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », p. 9

[39]  https://www.i24news.tv/fr/actu/international/147897-170614-attentat-dejoue-avant-un-match-albanie-israel-quatre-inculpations-au-kosovo

[40]  Nous utilisons ici la majuscule en référence à la catégorisation titiste

[41]  http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/24/attaque-meurtriere-contre-une-mosquee-du-nord-sinai_5219889_3212.html

[42]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».  Ibid., p. 102

[43]  Ibid., p. 97

[44]  Idem.

[45]  Richard HOLBROOKE, To End A War, New York, Random House Publishing Group, 1998, p. 129 (Turquie) et pp. 143-144 (Russie)

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GEOPOLITIQUE DE LA REGION BALTE :LA FRONTIERE OTAN-RUSSIE

22 Nov

Au lendemain de l’exercice russe Zapad 2017 qui eut lieu à la frontière de la Lituanie, les déclarations d’officiels sur le nombre de soldat participants se multiplient. Alors que la Russie avait annoncé 12 700 participants[1], le Général Ben Hodges, commandant de l’US Army in Europe, n’est pas convaincu[2]. Pourquoi alors cette focalisation des Russes et de l’OTAN sur la région balte ? L’objet principal de cet article sera d’expliquer les craintes des Etats baltes, dont l’influence sur l’OTAN provoque une surenchère sécuritaire dans la région.

 

La région balte représente 175 015 km2, elle est composée de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie. Essentiellement marécageuse et forestière, la région sert de zone tampon entre la Russie et l’Europe. Cernée à l’est par la Russie, au sud-est par la Biélorussie, à l’ouest par l’oblast de Kaliningrad, enclave Russe en terre européenne, et au sud-ouest par la Pologne, elle a accès à la mer Baltique au nord. La région, dénuée d’hydrocarbures, est dépendante de son voisin russe pour son approvisionnement.

Sa population représente un peu moins de 7 millions d’habitants, essentiellement ruraux. Elle doit faire face depuis plusieurs années à une fuite de la jeunesse vers l’ouest[3]. Les trois Etats font état d’une démographie différente. Sur le plan ethnique, la Lituanie est composée à 8% de russophones, alors que la Lettonie en compte 30%, et l’Estonie 25%[4], qui vivent en majorité à la frontière avec leur grand voisin et dans les grandes villes industrielles.

 

Il faut remonter à Pierre le Grand, fondateur de Saint Pétersbourg, puis à Catherine II, pour comprendre l’expansion de la Russie. Ces tsars de la dynastie des Romanov ont ainsi mené une politique expansionniste dans la quête d’accès aux mers chaudes[5] : la Mer Noire et plus généralement la Mer Méditerranée, mais aussi la Mer du Japon à l’est car c’est bien connu, « Qui domine les mers, domine le monde ». Dès lors, dès 1710 la Russie lance la Guerre du Nord contre la Suède et récupère l’Estonie et une grande partie de la Lettonie pour deux siècles[6]. Il faudra attendre 1795, pour que la Lituanie soit à son tour complètement annexée par la Russie. Cet agrandissement territorial s’effectue à la suite du troisième partage de la Pologne[7] avec la Prusse de Frédéric II qui cherchait à détourner les ambitions de Catherine II sur l’Empire Ottoman. Historiquement le Grand-Duché de Lituanie s’est créé pour contrer les chevaliers teutoniques à l’Ouest mais aussi la « Horde d’or » devenue russe à l’Est, mais ce n’est que dans l’entre-deux-guerres qu’elle récupère possession de son territoire en créant une République de Lituanie. Ce fut de courte durée puisqu’elle fut occupée par l’URSS au moment de l’invasion de la Pologne par le IIIème Reich allemand en septembre 1939[8]. Le 22 juin 1941, la Wehrmacht envahit la Lituanie, qui ne sera récupérée par les soviétiques qu’en 1945[9]. Dès lors il faudra attendre 1990, la chute de l’URSS, pour voir émerger la Seconde République de Lituanie.

 

            Mais qu’en est-il aujourd’hui ? L’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 a fait renaître le spectre de l’invasion dans les Etats baltes. Alors que la base de Sébastopol et la sécurisation de la Crimée donnaient aux Russes l’accès aux mers chaudes, les Etats baltes eux ne semblent pas être d’une importance stratégique, puisque l’accès à la Mer Baltique est déjà accordé par les oblasts de Kaliningrad et de Leningrad. Pourtant l’inquiétude règne chez les Baltes. En effet un rapport de la Rand Corporation établit à travers ses War Games en 2015 que la Russie serait en mesure d’envahir complètement la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie en moins de 48 heures[10]. Il est nécessaire de rappeler que ces Etats sont membres de l’Union Européenne et de l’OTAN depuis 2004, or en vertu de l’Article 5 du traité de l’Atlantique :

 

« Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ».

 

Cela devrait suffire à rassurer les Etats baltes, mais ce n’est pas le cas et il y a plusieurs raisons à cela. La première est que la Russie dispose d’un système de défense sol-air Anti-Access/Area Denial (A2/AD) équipé de missiles S-400 et S-300 dans les oblasts de Leningrad et de Kaliningrad[11]. Kaliningrad où d’ailleurs sont positionnés un bataillon d’infanterie mécanisée et un régiment de parachutistes[12]. Une aide militaire otanienne devrait alors passer par la Pologne, mais là encore il existe une problématique. Entre la Biélorussie, alliée Russe, et Kaliningrad il existe un corridor appelé Suwalki qui longe la frontière polonaise. Cette route est perpendiculaire à la seule route praticable par des forces armées or elle est limitée à 7,5 tonnes[13]. Il est alors aisé d’imaginer un accident entre deux poids lourds bloquant toute aide aux Etats baltes. Ainsi l’armée lituanienne et ses 20 000 soldats[14] devraient faire face, sans aide, à la puissante armée russe. Mais un paradoxe prend place ici, les Baltes sont persuadés que ces facteurs géostratégiques sont la preuve qu’une attaque russe est imminente à la manière de celle ayant eu lieu en Crimée. Pourtant, le conflit en Ukraine s’est déroulé de manière non conventionnelle.

 

            L’OTAN se prépare donc à deux éventualités dans la région, celle d’un conflit conventionnel mais aussi celle d’une conflictualité asymétrique, par l’exacerbation des minorités russophones, ajoutée à des cyberattaques par des hackers russes comme ce fut le cas en Estonie en 2007[15] en réponse au retrait d’une statue de bronze commémorant la résistance russe aux attaques allemandes de la Seconde Guerre Mondiale, sur la place principale de Tallin. La possibilité de débarquement de « Little green mens » sur les plages de la Baltique ou à travers les forêts sont des sujets courants dans la presse[16] de la région. L’Alliance s’est donc réunie en 2014 à Newport au Pays de Galles pour prendre des mesures extraordinaires pour réassurer ses membres, garants de la frontière est. Alors que depuis 2004, l’OTAN assure une mission de police de l’air[17] depuis les bases de Šiauliai et d’Amari, il a été décidé de créer à la fois un plan de réaction rapide otanien mais aussi des mesures de réassurances américaines : l’European Reassurance Initiative. Ce plan de réassurance de 3,4 milliards de dollars, auxquels devraient s’ajouter 1,4 milliards de dollars après proposition du président Donal Trump en mai 2017[18], comprend l’Opération Atlantic Resolve, qui prévoyait le déploiement de 150 militaires américains à Pabrade en Lituanie. La Russie considère cependant ce plan comme contraire au pacte Otan-Russie de 1997[19]. Le Plan de réaction du Pays de Galles n’a pas apaisé les tensions, bien au contraire, puisqu’il prévoyait la mise en place de Nato Forces Integrations Units[20], dont l’utilité est de faciliter l’intervention de la Nato Response Force, mise en place depuis 2002 et le Sommet de Prague, et de son groupe d’intervention rapide la VJTF (Very High Readiness Joint Task Force) placée sous le commandement du SACEUR (Supreme Allied Commander Europe) le Général Curtis Scaparotti, qui est en parallèle le Commandant des forces des Etats-Unis en Europe (EUCOM).

 

            Cependant, la surenchère ne s’est pas arrêtée là. En effet, les provocations ont continué de toutes parts : les avions russes franchissant l’espace aérien estonien pour quelques minutes[21], alors que certains vaisseaux américains flirtaient avec les eaux territoriales russes de Kaliningrad[22]. En 2016 ce fut acté, l’OTAN décide en juillet à Varsovie le déploiement d’une Enhance Forward Presence qui prend la forme de 4 bataillons multinationaux, un dans chaque Etat balte et un en Pologne[23]. Ces bataillons sont composés généralement de 3 pays, une nation-cadre, les Etats-Unis en Pologne, l’Allemagne en Lituanie, le Canada en Lettonie et la Grande Bretagne en Estonie, et 2 autres pays membres de l’alliance présent sur une base rotationnelle de 4 à 6 mois. La France en est déjà à 2 participations, une en Lituanie (début 2018) et une en Estonie (2nd semestre 2017). En parallèle les Etats baltes demandaient que la Baltic Air Policing évolue en Air Defence[24], avec des règles d’engagement très strictes, ce qu’ont refusé les membres de l’OTAN. En réponse, les armées de Vladimir Poutine ont déployé de manière permanente des missiles S-400 et Iskander à Kaliningrad[25]. De plus, le district militaire ouest a été renforcé de 3 divisions[26] pour « contrecarrer le renforcement des forces de l’OTAN ».

 

Les Etats baltes eux tentent aussi de se renforcer. L’Estonie est l’un des rare pays à atteindre le 2% de dépense en matière de défense de son PIB, alors qu’elle accueille depuis 2008 le Centre d’Excellence de l’OTAN contre les attaques cyber qui lui ont fait si mal en 2007. La Lituanie a, quant à elle, rétabli une forme de conscription de 3500 à 4000 appelés par an[27]. En parallèle, son parlement, le Seimas, a fait voter une loi autorisant la possession d’armes à feu par les membres des associations paramilitaires tels la Lithuanian Rifflemen Union[28], afin de transformer une défaite militaire contre les russes en combat asymétrique type « combat de partisans ». Ils développent aussi des partenariats à trois tel BALBAT[29] (le bataillon balte) mais sans grand succès.

 

Ainsi la région balte semble être au cœur d’une crise qui s’auto-entretient. La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie sont persuadées de l’attaque imminente de la Russie : leur histoire et les provocations russes tendent à le prouver. En réponse l’OTAN déploie de plus en plus de forces à ses frontières ce qui dégrade les relations avec la Russie et entraîne de plus en plus de provocations. Cependant tous les Etats de l’OTAN ne sont pas persuadés des bienfaits de cette politique, c’est ce que laisse transparaître la phrase de l’ancien président François Hollande au Sommet de Varsovie en juillet 2016 : « La Russie n’est pas un adversaire, pas une menace »[30].

 David Uzan, Master 2 Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité

[1] « Les exercices Zapad, menace pour l’Occident ? La Défense russe met les points sur les i », Sputnik France (En ligne), consulté le 13/11/17.

[2] « Les exercices russes Zapad ont mobilisé plus de troupes qu’annoncé par Moscou », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[3] Site https://www.populationdata.net/pays/lituanie/, consulté le 13/11/17

[4] NIES Susanne, Les Etats Baltes, une longue dissidence, Paris, Armand Colin, 2004, p.58

[5] RIASANOVSKY Nicholas, Histoire de la Russie, des origines à 1996, Paris, Robert Laffont, 1994, p.19

[6] Ibid., p.248

[7] Ibid., p.296-297

[8] SOULET Jean-François, Histoire de l’Europe de l’est, de la Seconde Guerre Mondiale à nos jours, Paris, Armand Colin, p.21.

[9] Ibid., p.47

[10] Site https://www.rand.org/pubs/research_reports/RR1253.html, consulté le 13/11/17

[11] Site https://foreignpolicyblogs.com/2016/10/25/bubble-trouble-russia-a2-ad/, consulté le 13/11/17

[12] BRES Romain, Défendre et armer une petite puissance, le cas des Etats Baltes, Mémoire de Master sous la direction de Walter Bruyère-Ostells, Sciences Po Aix-Université d’Aix Marseille, 2017, p.63

[13] Site http://www.opex360.com/2017/06/20/lotan-se-concentre-sur-le-passage-de-suwalki-point-faible-de-la-defense-des-pays-baltes/, consulté le 13/11/17

[14] Site du ministère de la Défense lituanien : http://kariuomene.kam.lt/en/home.html, consulté le 13/11/17

[15] « L’Estonie tire les leçons des cyberattaques massives lancées contre elle pendant la crise avec la Russie, Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[16] Site http://observer.com/2017/04/russian-little-green-men-lithuania-invasion/, consulté le 13/11/17

[17] Site http://www.airn.nato.int/archive/2017/safeguarding-alliance-airspace-continues-as-allies-rotate-the-nato-baltic-air-policing-mission-, consulté le 13/11/17

[18] Site du Département de la Défense américain : https://www.defense.gov/News/Article/Article/1199828/2018-budget-request-for-european-reassurance-initiative-grows-to-47-billion/, consulté le 13/11/17

[19] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natolive/topics_109141.htm, consulté le 13/11/17

[20] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/nato_static_fl2014/assets/pdf/pdf_2015_09/20150901_150901-factsheet-nfiu_en.pdf, consulté le 13/11/17

[21]« La Finlande et l’Estonie accusent Moscou de violations de l’espace aérien », Le Figaro (En ligne), consulté le 13/11/17

[22] « Des vols russes agressifs effectués près d’un navire américain en mer Baltique », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[23] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_133169.htm, consulté le 13/11/17

[24] Site http://www.heritage.org/defense/report/time-the-baltic-air-policing-mission-become-the-baltic-air-defense-mission, consulté le 13/11/17

[25] Site https://www.globalsecurity.org/wmd/library/news/russia/2012/russia-120409-rianovosti03.htm, consulté le 13/11/17

[26] « Russie : trois nouvelles divisions militaires créées pour contrecarrer l’OTAN », Le Parisien (En ligne), consulté le 13/11/17

[27] « Face aux Russes, la Lituanie rétablit le service militaire », Le Point (En ligne), consulté le 13/11/17

[28] « Amid growing EU control, Lithuania keeps semi-automatic guns with riflemen », Delfi (En ligne), consulté le 13/11/17

[29] Site du ministère des Affaires Etrangères Letton : http://www.mfa.gov.lv/en/security-policy/co-operation-with-nato-member-states-and-candidate-countries/cooperation-des-etats-baltes-en-matiere-de-defense-principaux-projets-conjoints, consulté le 13/11/17

[30] « Sommet de l’OTAN : la Russie n’est pas un adversaire, pas une menace, selon Hollande », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

LA QUESTION DES RESSOURCES EN HYDROCARBURES DANS LA POLITIQUE EXTERIEURE DE LA RUSSIE EN EUROPE

19 Fév

Le secteur énergétique est, depuis l’avènement de l’ère industrielle, un secteur primordial pour l’économie russe, en effet il représente la moitié des apports en devises du pays et participe de l’ordre d’un tiers aux recettes de l’état tout en représentant une frange prépondérante dans la balance extérieure de la Russie (les exportations sont ainsi constituées à plus de 60% par les hydrocarbures). Dans cette perspective il est apparaît pertinent de prendre en compte le fait que l’appareil industriel et les dirigeants des grandes entreprises des secteurs gaziers et nucléaires notamment, sont des proches du pouvoir en place et entretiennent des relations d’interdépendances centrées autour de jeux de pouvoir complexes que T. Gustafon a tenté de présenter dans une approche globale et éclairée[1].

Néanmoins, ce caractère stratégique s’étend bien au delà des frontières du seul état fédéral, le secteur énergétique constitue également un pan majeur de la politique extérieure du pays, pan qui a connu sous l’ère Poutine une évolution considérable qui a conduit à une remise en cause de la pertinence d’une trop grande focalisation sur ce pilier de pression dans l’échiquier mondial. Dans un contexte de profonds changements dans le secteur de l’énergie, et en parallèle de la crise ukrainienne, les états de l’ex Union Soviétique et les gouvernants occidentaux se coordonnent à différentes échelles pour tenter de gagner en autonomie face au géant russe. Se dévoile alors toute l’ambiguïté de la position du président russe, tiraillé entre la pérennisation d’une politique autrefois couronnée d’un succès indéniable et les réalités d’un contexte géopolitique défavorable, l’action du dirigeant fédéral paraît s’inscrire dans une forme d’ambiguïté qui ne peut être comprise qu’en s’attardant sur l’évolution complexe de l’importance de la politique énergétique dans les relations extérieures de la Russie.

L’objet principal de cet article sera de fournir une analyse globale de la politique extérieure de la Russie en matière énergétique et ce plus spécifiquement en ce qui a trait à sa dimension européenne. En ce qui concerne les implications politiques interne du secteur de l’énergie, outre l’article de Th. Gustafson, il peut être pertinent de se rapprocher des études fournies par Pael Baev, professeur et chercheur à l’institut de recherche sur la paix (PRIO, Oslo)[2].

Il ne s’agira pas non plus de présenter toute l’importance des jeux d’acteurs et des processus présumés ou avérés de corruption dans le jeu énergétique russe, étant bien entendu que les rapports d’influence demeurent parmi les principaux leviers d’action dont font usages ses dirigeants et ce, qu’il s’agisse de s’imposer dans les anciens états satellites ou de négocier avec les plus importantes entreprises du secteur de l’énergie en Europe. Cette question s’inscrit dans une logique, aujourd’hui centrale, de guerre hybride et nécessiterait à elle seule un développement plus spécifique[3].  

Anatomie d’un héritage

La compréhension des enjeux les plus contemporains de la question de la politique énergétique extérieure de la Russie doit se faire dans la perspective de l’économie globale de ce qui constitue cet  » Empire » majoritairement hérité des infrastructures de l’Union Soviétique. L’économie russe dispose, selon un rapport du Sénat français sur l’énergie en Russie, des deuxièmes plus importantes réserves de charbon au monde et elle demeure encore aujourd’hui parmi les plus grands exportateurs avec une production de plus de 150 millions de tonnes équivalent pétrole à l’année. Cependant le secteur du charbon a davantage fait la richesse de l’économie soviétique ainsi, depuis la fin du XIXe ce sont les hydrocarbures qui prédominent et la Russie était en 2014, le deuxième producteur mondial de gaz et le troisième pour ce qui est du pétrole[4]. Dans le contexte de la commercialisation des matières premières énergétiques le pendant nécessaire et probablement le plus « stratégique » est celui de l’approvisionnement.

Cette question est centrale dans l’étude de cet aspect de la politique extérieure de la Russie dans la mesure où elle conditionne de manière significative ses actions politiques et qu’elle conduit à privilégier certains pays riverains au détriment d’autres. Ces préférences et ces actions orientées spécifiquement s’effectuent en fonction de facteurs tels que la position des pays consommateurs ou les tracés envisagés ou réalisés des gazoducs. Un des exemples les plus pertinents de cette considération se trouve dans l’attitude de la Russie vis-à-vis du Turkménistan, en effet ce pays a longtemps été totalement tributaire du bon vouloir de Gazprom pour exporter le gaz de la Caspienne dans la mesure où les seules voies d’approvisionnement vers l’ouest transitaient exclusivement par le territoire russe (pipeline Bakou-Novorossiisk, Bakou-Supsa et Tengiz-Novorossiisk[5]). La dimension stratégique de la mainmise sur les ressources de la Caspienne s’illustre par diverses actions telles que des manœuvres militaires d’envergure comme en 2002 ou la conclusion d’accord sécuritaire tel que l’Organisation du Traité de Sécurité Collective établi en avril 2003. Sans dresser une liste exhaustive des manœuvres de contrôle et de pression opérées par la Russie, on peut néanmoins présenter le fait que de nombreux états on subit des actions d’influence protéiformes, ce fut notamment le cas de la Lituanie dans le cadre de la vente d’une de ses raffineries aux Polonais ou encore celui de la Biélorussie en 2010[6].  

La Russie pouvait donc se reposer sur un maillage de corridors d’approvisionnement bien institués, autour d’infrastructures établies durant l’URSS et qui lui permettaient de se focaliser sur la pérennisation de ce réseau et de son usage en tant que solide moteur de son économie.

Diviser pour mieux régner: la nouvelle donne énergétique dans un contexte post guerre froide

 » Pas de gaz pour l’Ukraine, pas de gaz pour l’Europe » telles furent les mots prononcés en 1993 par un cadre ukrainien du secteur de l’énergie lorsque les Russes décidèrent de couper l’approvisionnement de son pays et alors que la pression dans les arrivées de gaz de l’Europe de l’ouest chutait dramatiquement[7]. Cette phrase incarne à elle seule toute l’imbrication entre les différents pays consommateurs du fait des voies d’approvisionnement par pipeline. Si la stratégie de constructions de dérivations comme le Nord Stream (effectif depuis 2012, via la mer Baltique) procure aujourd’hui d’autres alternatives possibles à la Russie, elle demeurait jusqu’alors dans une position de domination en demi-teinte. Lors des décisions d’action sur les approvisionnement gaziers des années 90 comme lors de celles de 2005, la Russie a pris la décision de reprendre l’approvisionnement sans attendre la conclusion des négociations en cours, car une trop forte action sur les ressources allouées à l’Ukraine aurait irrémédiablement eu des répercussions sur les ressources disponibles pour les consommateurs tels que l’Allemagne ou la France qui demeurent certes moins dépendants mais qui le restent néanmoins ( en 2014 la consommation française de gaz russe représentait environ 15% de son usage total).

Une des causes principales de cette apparente faiblesse dans la décision russe réside dans la réalité de l’interdépendance qui lie Moscou et l’Ouest. Les pays occidentaux, et en particulier les états voisins de la Russie, sont très profondément dépendants des apports russes et ce malgré des efforts majeurs de diversifications (en particulier via le jeu norvégien), cependant cette dépendance en crée une autre également proportionnelle du côté russe. Dans un contexte de fragilisation de l’économie russe, lié à la baisse du cours des matières premières notamment, la nécessité de vendre ses hydrocarbures selon un flux régulier et assuré apparaît vital et supplante donc même, parfois, les volontés politiques d’influence. En considérant ce facteur, le choix du projet de Nord Stream prend davantage de sens, ce gazoduc a permis de réduire la part des hydrocarbures passant par l’Ukraine et la Pologne de 80% à 50% seulement, mais quel avantage pour la Russie quand celui-ci a coûté jusqu’à cinq fois ce qu’aurait coûté un second pipeline à travers terres? L’avantage est double, en premier lieu, cela permet d’isoler les pays frontaliers d’un soutien européen centré sur la dépendance énergétique ce qui renforce les possibilités d’action d’influence de la Russie ; en second lieu cela permet une fidélisation des consommateurs les plus à l’ouest[8].

De la subtilité des termes de l’échanges: D’une Europe prise en tenaille vers une Europe qui perturbe la polarisation.

Ce dernier aspect est lui-même un facteur déterminant de la nouvelle donne énergétique et il repose sur un équilibre subtil que la dualité acheter/ou ne pas acheter Russe ne permet pas d’appréhender pleinement. La fidélisation des partenaires majeurs que sont des états comme l’Allemagne ou la France passe par la négociation de contrats bilatéraux spécifiques en opposition d’une certaine manière avec la logique promue par le traité sur la Charte de l’énergie signé en 1994 que les autorités russes se refusent toujours de ratifier et ce, malgré le vote du parlement en faveur d’une position de ratification. Ce traité entendait rationaliser les politiques d’approvisionnement énergétique entre les différents états signataires au travers d’accords généraux. Cependant, pour la Russie, fragiliser le lien de confiance avec les états de l’ouest européen en les rendant tributaires de l’attitude des pays de l’est n’est pas stratégiquement viable dans la mesure où cela conduirait à renforcer le lien que ces états entretiennent avec la Norvège par notamment (plus de 40% des importations de gaz françaises[9]).

A cet aspect global vient s’ajouter un processus économique complexe que l’on pourrait résumer de la sorte: la filière énergétique russe est monopolistique pour sa plus large partie depuis le mouvement de renationalisation opéré par Poutine et concentré sur l’expansion du géant Gazprom, mais les filières gazières du reste de l’Europe, notamment dans  le cadre de l’Union Européenne, se libéralisent et s’ouvrent à de nouveaux acteurs. Cette dualité induit une situation singulière dans laquelle s’opposent alors la volonté d’ouverture et de concurrence des autorités européennes d’une part et la puissance et la fougue conquérante du géant gazier russe d’autre part. La contrepartie principale que devrait concéder le Kremlin pour espérer prendre sa part du gâteau résiderait alors dans deux perspectives que seraient une ouverture du marché national (difficilement envisageable pour ses dirigeants) ou l’acceptation de la remise en cause des situations monopolistiques dans une partie de la sphère eurasienne (ce qui paraît plus cohérent mais ce qui signifierait un ébranlement d’une part de l’influence de Moscou).

Les implication de cet équilibre sont d’autant plus importantes qu’elles s’inscrivent dans un contexte de moyen terme selon lequel, d’ici 20 à 30 ans environ, 70% des besoins énergétiques de la communauté européenne seront assurés par des importations alors qu’aujourd’hui ce pourcentage ne s’élève qu’à 50%[10].

De l’hypothèse d’un exode oriental

En parallèle des tentatives plus ou moins fructueuses de Moscou pour s’emparer des entreprises responsables de l’approvisionnement gazier dans les marchés occidentaux, s’esquisse une attitude de secours centrée sur un revirement de la focalisation des efforts d’investissement et de développement. Dans la perspective d’une Europe où la russophobie économique semble croître, la Russie pourrait se tourner vers de nouveaux débouchés pour s’affranchir d’une vulnérabilité qui continuerait à s’accroître rapidement.  Néanmoins des analystes tel que Vladimir Milov fournissent une grille de compréhension beaucoup plus nuancée dont la pertinence semble davantage en accord avec la réalité des contraintes russes[11].

La Russie a massivement communiqué sur les accords conclus depuis 2013 avec la Chine autour de ce qui faisait alors figure de « contrat du siècle »[12]. Ces accords avaient pour pierre angulaire le projet « Vladivostok LNG » dans lequel la China National Petroleum Corporation ( CNPC) était invitée à prendre part à hauteur de 49% ce qu’elle se refusa de faire. Sans être l’unique symptôme de la réalité mitigée du succès de ces accords, ce fait témoigne du recul qu’il est nécessaire de présenter face à ce qu’il serait facile d’appréhender comme étant un virage brusque et considérable de la Russie vers l’Est. Il semble indéniable de constater que la Russie tend et tendra probablement à diversifier ses débouchés autour de puissances majeurs à l’est et au sud en la personne de la Chine ou de la Turquie, néanmoins la tendance actuelle à la surestimation de ces partenariats balbutiants paraît davantage être liée à une volonté de montrer aux consommateurs occidentaux qu’ils pourraient, dans un futur hypothétiques, ne plus être si irremplaçables, avec tous les leviers d’influence que cela fournirait alors à Moscou.

                                 D. M., étudiant du Master 2 en 2016-2017

[1] 1 Th.Gustafson, «Putin’s PetroleumProblem», Foreign Affairs, novembre-décembre 2012.

 

[2] Pavel Baev « Rosneft, Gazprom et l’État : qui décide de la politique énergétique russe ? » « Russie.Nei.Visions », n° 75, mars 2014

[3]Michael Rühle and Julijus Grubliauskas,  ”Energy as a Tool of Hybrid Warfare », Research Division – NATO Defense College, Research Paper 113, Rome, Avril 2015.

[4] Bp Statical Review of World Energy.

[5] L’usage de la terminologie anglaise de « pipeline » permet d’éviter une éventuelle confusion entre oléoduc et gazoduc dans la mesure où l’anglicisme regroupe dans sa définition  l’ensemble des formes possibles.

 

[6] AFP, « Le conflit gazier entre la Russie et la Biélorussie s’envenime », en collaboration avec L’Express, Juin 2010.

[7]  A ce titre voir : Avioutskii Viatcheslav, « La guerre du gaz : gestion d’une rivalité commerciale russo-ukrainienne », Outre-Terre, 2007-2, n° 19, p. 249-267.

 

[8] « He who pays for the pipelines calls the tune », The Economist,‎ 17 juillet 2009.

[9] http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Energy_production_and_imports/fr

[10] Commission des communautés européennes, Livre Vert, Une stratégie européenne pour une énergie sûre, compétitive et durable, Bruxelles, 8 mars 2006

 

[11] Vladimir Milov est un économiste spécialiste reconnu des questions énergétiques, opposant au Kremlin, ancien vice-ministre de l’Energie de la Fédération de Russie en 2002 et chef du département de la stratégie à la Commission fédérale pour l’Energie entre 1999 et 2001.

 

[12] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/05/21/20002-20140521ARTFIG00228-moscou-conclut-un-enorme-contrat-de-fourniture-de-gaz-a-la-chine.php

LE NOUVEAU MEMORANDUM ISRAELO-AMERICAIN : UN ACCORD D’ASSISTANCE REELLEMENT POSITIF POUR L’ETAT D’ISRAEL ?

16 Jan

« The new Memorandum of Understanding constitutes the single largest pledge of military assistance in U.S. history » : c’est ainsi que Barack Obama décrit le nouvel accord américano-israélien d’assistance militaire, signé par son administration le 14 septembre 2016, renouvelant et renforçant pour une période de dix ans l’engagement financier de son pays en faveur de la sécurité de l’État hébreu[1]. Le président américain se présente ainsi comme le fidèle continuateur de la « relation spéciale » unissant depuis de nombreuses années son pays à l’État d’Israël. Cette démarche doit bien entendu être mise en perspective avec le fait que Barack Obama a été vivement critiqué tout au long de sa présidence pour sa politique vis-à-vis de l’État hébreu[2]. D’ailleurs, cette volonté du président américain de reconquérir l’électorat pro-israélien, en pleine période de campagne présidentielle pour la démocrate Hillary Clinton, a plutôt bien fonctionné médiatiquement dans la mesure où le nouvel accord a été très majoritairement présenté comme une preuve sans précédent de l’engagement américain envers l’allié israélien[3].

Pourtant, peu de temps après la conclusion de ce mémorandum d’entente, de nombreuses voix, aussi bien américaines qu’israéliennes, se sont élevées afin d’en dénoncer les conséquences potentiellement désastreuses pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité. En effet, derrière la somme inédite de 38 milliards de dollars d’assistance militaire promise au gouvernement israélien, le nouvel accord comporte des clauses remettant profondément en cause les avantages obtenus précédemment par l’État hébreu[4]. Si les Israéliens ne sont pas les seuls à bénéficier d’une assistance militaire de la part de Washington, leur statut est en revanche unique au sein de cette politique américaine : ils sont par exemple les seuls à pouvoir réinvestir une partie de cette aide financière dans leur propre industrie d’armement[5]. Or, c’est notamment cette possibilité, qui a permis à l’industrie militaire israélienne de se hisser parmi les leaders mondiaux, qui est aujourd’hui remise en cause par le nouvel accord d’assistance militaire. De ce fait, nombreux sont ceux qui accusent l’administration Obama de mettre en péril la sécurité d’Israël, mais aussi sur le long terme son économie et sa politique étrangère[6]. Cependant, comme nous le verrons, les précédents accords d’assistance militaire n’étaient pas non plus entièrement bénéfiques pour l’État hébreu, remettant tout particulièrement en cause son indépendance stratégique[7].

Finalement, dans quelle mesure le nouveau mémorandum d’entente américano-israélien risque-t-il d’accentuer des effets pervers, à l’œuvre depuis déjà quelques décennies, pouvant fortement affaiblir l’État d’Israël ? Tout d’abord, à travers un retour historique sur l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, nous montrerons que cette politique a eu sur ce dernier des effets plutôt contrastés (I). Puis, analysant le nouvel accord d’assistance militaire conclu entre les deux pays, nous évaluerons ses conséquences potentiellement très négatives pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, mais aussi sur le long terme pour la sécurité, la politique étrangère et l’économie de l’État hébreu (II).  

 

Retour historique sur une assistance militaire américaine aux effets plutôt contrastés pour l’État d’Israël

            Afin de mieux appréhender les conséquences relatives au nouveau mémorandum d’entente américano-israélien, nous devons au préalable nous pencher sur l’histoire de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, de ses origines jusqu’à nos jours.

Origine, fonctionnement et évolution de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu : une relation unique au sein de l’histoire diplomatique américaine 

            Se rendant compte qu’Israël pourrait constituer un précieux allié contre l’expansion soviétique au Moyen-Orient et constatant la fin de l’alliance franco-israélienne, les États-Unis entament, à partir de la guerre des Six Jours (1967), un important rapprochement avec l’État hébreu[8]. Très rapidement, les deux pays constituent une réelle alliance stratégique et développent même une véritable relation d’amitié dans la mesure où l’opinion publique américaine soutient massivement le jeune État d’Israël[9]. Puis, soucieux d’assurer la sécurité de son allié israélien, surtout après la guerre du Kippour (1973), Washington s’engage dès 1974 à aider l’État hébreu dans son objectif de « Qualitative Military Edge » : la nécessité d’acquérir ou de produire des armes nettement supérieures à celles de ses voisins. Afin de remplir cet objectif, les États-Unis décident alors d’attribuer au gouvernement israélien une aide financière annuelle destinée au renforcement de ses capacités militaires[10]. Comment fonctionne alors cette aide financière à vocation militaire ?

            En fait, cette dernière s’incarne principalement dans le programme FMF (Foreign Military Financing), instrument à travers lequel Washington attribue annuellement à Israël, mais aussi à d’autres pays, une somme destinée à être dépensée dans l’acquisition de matériels militaires américains[11]. Une fois cette somme reçue, le gouvernement israélien se retrouve face à plusieurs possibilités afin de procéder à ses achats. Premièrement, les autorités israéliennes peuvent passer par le programme FMS (Foreign Military Sales) : il s’agit de contrats d’armement conclus indirectement à travers le gouvernement américain[12]. Deuxièmement, elles ont un accès privilégié à l’industrie d’armement américaine à travers le programme DCS (Direct Commercial Sales) : il s’agit cette fois-ci de contrats d’armement conclus directement auprès des entreprises[13]. A tous ces dispositifs, s’ajoutent les fonds attribués occasionnellement au gouvernement israélien pour certains projets d’armement conjoints ou non[14]. L’État hébreu est donc au cœur d’un système d’aide financière à vocation militaire institutionnalisé et stable à même de renforcer ses capacités militaires.

            Cependant, l’assistance militaire américaine en faveur d’Israël n’est pas restée figée depuis 1974 : elle a en fait connu de nombreuses évolutions. Tout d’abord, concernant la somme attribuée annuellement au gouvernement israélien, cette dernière n’a cessé d’augmenter, atteignant 3,1 milliards de dollars en 2016, soit 20% des dépenses militaires israéliennes[15]. Ensuite, à partir de 1985, la totalité de cette aide financière à vocation militaire prend la forme d’une subvention et non plus partiellement d’un prêt[16]. Enfin, évènement majeur, à partir de 1988, l’État hébreu devient le seul partenaire des États-Unis à bénéficier du programme OSP (Off-Shore Procurement), lui permettant de dépenser 26,3% de cette aide financière dans sa propre industrie d’armement[17]. En tout, les Israéliens ont alors reçu à travers l’assistance militaire américaine plus de 70,5 milliards de dollars et ont attiré à eux-seuls en 2016 plus de 53% de l’aide financière américaine à vocation militaire[18]. Finalement, l’État hébreu bénéficie clairement d’un statut spécial au sein de l’histoire diplomatique des États-Unis.

Une assistance militaire américaine aux effets contrastés pour l’État d’Israël : entre renforcement militaro-industriel et perte d’indépendance stratégique

Quel bilan peut-on tirer de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu ? Tout d’abord, nous pouvons affirmer que l’engagement financier des États-Unis a été jusqu’à nos jours très positif pour la sécurité de l’État d’Israël. En effet, utilisant l’aide financière de Washington afin de se fournir en armements « made in U.S. » de très haute qualité, les Israéliens ont pu équiper leur armée à moindres frais et respecter leur sacro-saint objectif de « Qualitative Military Edge »[19]. Sans le soutien financier des États-Unis, dans la mesure où il n’aurait pas pu supporter un niveau de dépenses militaires suffisant, l’État hébreu aurait certainement connu de très importantes difficultés à maintenir des capacités militaires nettement supérieures à celles de ses voisins[20]. De ce fait, l’assistance militaire américaine a réellement permis aux Israéliens de se renforcer militairement. Ensuite, cela leur a aussi permis de poursuivre le développement de leur propre industrie d’armement. En effet, réalisant des économies budgétaires grâce à l’aide financière américaine et pouvant investir localement une partie de cette dernière à travers le programme OSP, les autorités israéliennes ont pu injecter d’importantes sommes dans leur industrie de défense et de sécurité, conduisant cette dernière à réaliser des économies d’échelle et à développer des équipements très sophistiqués sur des marchés de niche[21]. Il faut aussi ajouter à cela les nombreux projets d’armement conjoints israélo-américains qui ont permis à l’industrie d’armement israélienne de recevoir des financements supplémentaires et des transferts de technologie[22]. Ainsi, l’assistance militaire américaine a considérablement contribué au développement du complexe militaro-industriel israélien, aujourd’hui de renommée mondiale.

Cependant, le soutien financier américain a aussi eu des conséquences très négatives pour Israël, remettant tout particulièrement en cause son objectif d’indépendance stratégique, fondé sur le développement d’une industrie d’armement locale capable de subvenir à tous les besoins de Tsahal[23]. Pourquoi cela ? Premièrement, perfusé gratuitement en armements pendant de nombreuses années, le gouvernement israélien ne peut plus réellement se passer de l’aide financière américaine afin d’équiper Tsahal, sous peine de faire exploser son budget militaire[24]. Deuxièmement, en réduisant considérablement le nombre de ses commandes locales au profit de l’industrie d’armement américaine, le gouvernement israélien a en fait poussé sa propre industrie militaire à se spécialiser dans quelques secteurs de pointe et à délaisser la production de systèmes d’armes complets, le rendant finalement dépendant des États-Unis afin de s’équiper en armements stratégiques, tels que les avions de combat[25]. En réalité, grand habitué de la diplomatie des armes, Washington a tout mis en œuvre afin que l’État hébreu développe une relation de dépendance à son égard, dans le but de mieux contrôler sa politique, à la fois intérieure et extérieure[26]. Finalement, cette dépendance aux décisions américaines remet véritablement en cause l’indépendance stratégique d’Israël et le rend de surcroît vulnérable à un potentiel revirement diplomatique de la part des États-Unis. Au regard de tous ces éléments, nous pouvons dès lors nous questionner sur les futures conséquences du nouvel accord d’assistance militaire.

 

Un nouvel accord d’assistance militaire aux conséquences de long terme potentiellement désastreuses pour l’État d’Israël

            Montrant tout d’abord que ce nouveau mémorandum d’entente constitue un coup dur pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, nous verrons ensuite que cela peut avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie d’Israël.

Une somme inédite masquant pourtant un avenir fortement assombri pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité

            Comme nous l’avons vu précédemment, dès la signature du nouvel accord d’assistance militaire entre Israël et les États-Unis, tous les yeux étaient rivés sur le montant inédit promis au gouvernement israélien pour la période 2018-2028 : 38 milliards de dollars. Ainsi, avec une augmentation de 8 milliards de dollars par rapport au précédent mémorandum d’entente conclu par l’administration Bush en 2007, le Premier ministre Benyamin Netanyahou peut véritablement être satisfait[27]. En effet, le ministère de la défense peut désormais programmer sa politique sur le long terme, tout en sachant qu’il aura à sa disposition, bien que dans une période de fortes restrictions budgétaires, des moyens financiers accrus afin de relever les défis à venir[28]. Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées afin de dénoncer ce nouvel accord d’assistance militaire, l’accusant de mettre en danger l’industrie israélienne de défense et de sécurité : qu’en est-il ?

            Au sein du nouveau mémorandum d’entente, deux éléments risquent de mettre à mal l’industrie d’armement israélienne. Premièrement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, il est probable que le ministère de la défense se détourne un peu plus de l’industrie militaire locale, préférant plutôt passer commande aux États-Unis[29]. Deuxièmement, dans la mesure où le programme OSP est amené à disparaître progressivement au cours des dix prochaines années, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est certaine de se retrouver confrontée prochainement à une réduction drastique de ses financements[30]. Pour ces deux raisons, une crise au sein du secteur israélien de l’armement semble inévitable. Le complexe militaro-industriel israélien pourrait-il néanmoins s’en relever ? 

            Les plus grandes entreprises parviendront certainement à s’adapter mais cela risque de ne pas être le cas pour la myriade d’entreprises de plus petite taille[31]. Tout d’abord, concernant les plus grandes entreprises, plusieurs éléments sont en leur faveur. En effet, leurs revenus reposant principalement sur l’exportation, une réduction des commandes locales pourrait être finalement assez bien surmontée. De plus, de telles entreprises pourraient ouvrir des filiales aux États-Unis ou bien faire de la sous-traitance pour les entreprises américaines. En revanche, concernant les petites et moyennes entreprises, dépendant grandement du marché local et n’ayant pas les capacités nécessaires à la création de filiales, environ 50% d’entre elles pourraient disparaître. Cependant, le programme OSP prenant fin progressivement, le gouvernement israélien et le secteur de l’armement ont une chance de s’organiser afin d’amortir le choc. Mais dans tous les cas, le complexe militaro-industriel israélien est amené à profondément changer de visage.

Des conséquences potentiellement graves sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu

             Au-delà du secteur de l’armement, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu. Pourquoi cela ? Commençons tout d’abord par la dimension sécuritaire. Premièrement, un complexe militaro-industriel fortement réduit signifierait pour Israël un affaiblissement quasi-irréversible de sa base industrielle et technologique de défense et donc de sa capacité à produire une partie de ses besoins militaires. Deuxièmement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, l’État hébreu semble irrémédiablement destiné à ne se reposer principalement que sur un seul fournisseur d’armements. Développant ainsi une dépendance accrue envers l’industrie d’armement américaine, les Israéliens perdraient ce qu’il leur reste d’indépendance stratégique et pourraient à tout moment se retrouver victimes d’un revirement diplomatique de la part de Washington, ce qui aurait bien entendu des conséquences sécuritaires dramatiques.

            Ensuite, concernant la dimension diplomatique, un fort affaiblissement de l’industrie de défense et de sécurité pourrait remettre en cause toute la politique étrangère israélienne. Cette dernière reposant en effet essentiellement sur la diplomatie des armes, une perte de vitesse de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement faire perdre à l’État hébreu certains de ses principaux partenaires internationaux[32]. De plus, dans la mesure où Israël semble destiné à développer une dépendance accrue envers Washington, ce dernier pourra accentuer son contrôle sur la diplomatie des armes israélienne, cherchant par exemple à mettre fin aux relations israélo-chinoises en matière d’armement[33]. Finalement, le nouvel accord d’assistance représente un véritable danger pour la politique étrangère israélienne.

            Enfin, concernant la dimension économique, dans la mesure où le secteur de l’armement se trouve être un moteur essentiel de l’économie israélienne, cette dernière pourrait durablement souffrir d’une crise au sein de l’industrie de défense et de sécurité. En effet, le secteur de l’armement représente à lui seul une part importante de l’économie israélienne : 12,1% des exportations, 32% de la production industrielle, 4,3% du PIB et enfin 50 000 travailleurs[34]. Cependant, l’importance du secteur de l’armement ne se limite pas seulement à son poids économique. En fait, porteur d’externalités positives pour de nombreux secteurs économiques de nature civile, notamment celui des hautes technologies, il se trouve plus ou moins directement à l’origine de 60% du PIB israélien[35]. Ainsi, en portant atteinte à l’industrie israélienne de défense et de sécurité, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait irréversiblement remettre en cause le modèle économique de l’État hébreu.

 

Considérer l’assistance militaire américaine comme une politique totalement innocente, bénéficiant considérablement à la sécurité et au bien-être de l’État hébreu, n’est pas une position réaliste. En fait, véritable diplomatie des armes, l’assistance militaire américaine est avant tout destinée à accroître le contrôle de Washington sur les agissements de son allié israélien. Cependant, dans la mesure où ce dernier tirait tout de même fortement bénéfice de l’aide financière américaine, une certaine perte d’indépendance stratégique restait clairement acceptable. Néanmoins, nous pouvons aujourd’hui penser que cet équilibre a été remis en cause par le nouveau mémorandum d’entente, accentuant ainsi les effets pervers déjà présents au sein des précédents accords. Finalement, nous pouvons raisonnablement affirmer que le nouvel accord d’assistance militaire représente un véritable danger sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État d’Israël. Toutefois, compte tenu de l’élection de Donald Trump, la stricte application de ce nouveau mémorandum d’entente reste incertaine[36].

Benjamin Bignon, étudiant en Master 2 en 2016-2017

 

[1] « Statement by the President on the Memorandum of Understanding Reached with Israel », The White House, 14 septembre 2016, https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2016/09/14/statement-president-memorandum-understanding-reached-israel (accès le 28/11/2016).

[2] Entretien de Tristan Hurel avec Frédéric Encel, « Quel avenir pour les relations israélo-américaines ? », Diplomatie, n°75, Juillet-Août 2015, pp.74-76.

[3] Bernard Avishai, « A Significant Deal between the U.S. and Israel », The New Yorker, 23 septembre 2016, http://www.newyorker.com/news/news-desk/a-significant-deal-between-the-u-s-and-israel (accès le 28/11/2016).

[4] Sam Sokol, « How Will Israeli Defense Firms Fare Under the New $38 Billion US Arms Deal ? », The Algemeiner, 5 octobre 2016, https://www.algemeiner.com/2016/10/05/how-will-israeli-defense-firms-fare-under-the-new-38-billion-us-arms-deal/ (accès le 28/11/2016).

[5] Jeremy M. Sharp, « U.S. Foreign Aid to Israel », Congressional Research Service, 2015, p.10.

[6] Julian Pecquet, « US aid to Israel takes a partisan turn », Al-Monitor, 20 septembre 2016, http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/09/us-aid-israel-partisan-turn.html (accès le 28/11/2016).

[7] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire de l’armée israélienne, Perrin, 2008, pp.354-355.

[8] Frédéric Encel et François Thual, Géopolitique d’Israël, Seuil, 2011, p.141.

[9] Ibid. pp.143-145.

[10] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.5-8.

[11] Curt Tarnoff et Larry Nowels, « Foreign Aid : An Introductory Overview of U.S. Programs and Policy », Congressional Research Service, 2005, pp.12-13.

[12] Harvey G. Sherzer, Michael T. Janik et Allen B. Green, « Foreign Military Sales : a guide to the United States bureaucracy », The Journal of International Law and Economics, vol. 13, 1979, pp.560-563.

[13] « FMS vs. DCS », LMDefense, http://lmdefense.com/foreign-military-sales/fms-vs-dcs/ (accès le 28/11/2016).

[14] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.11-18.

[15] Ibid. p.9 et pp.33-35.

[16] Ibid. pp.33-35.

[17] Ibid. pp.10-11.

[18] Ibid. p.9 et p.33.

[19] Frida Berrigan, « Made in the U.SA. : American Military Aid to Israel », Journal of Palestine Studies, vol.38, n°3, 2009, p.9.

[20] Ceci est particulièrement vrai au milieu des années 1970 dans la mesure où l’État hébreu connaît une grave crise économique et voit ses dépenses militaires passer de 22 à 30% du PIB : représentant 50% de son budget militaire, l’aide financière américaine a donc véritablement été essentielle pour la poursuite de l’objectif de « Qualitative Military Edge », cf. Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., p.354.

[21] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.10-11.

[22] Ibid. pp.12-18.

[23] Ce choix des dirigeants israéliens de développer une industrie d’armement locale forte afin d’acquérir une véritable indépendance stratégique fait suite à la déception causée par la fin de l’alliance franco-israélienne et par l’embargo français sur les armes de 1967, cf. Timothy D. Hoyt, Military Industry and Regional Defense Policy : India, Iraq and Israel, Routeledge, 2006, p.135.

[24] Sharon Sadeh, « Israel’s Beleaguered Defense Industry », Middle East Review of International Affairs Journal, vol.5, n°1, 2001, p.69.

[25] Ibid. pp.70-71.

[26] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., pp.354-355.

[27] Jeremy M. Sharp, op.cit., p.8.

[28] Le budget militaire israélien connaît en effet d’importantes restrictions depuis 2014, cf. « Israel defence & security report », Business Monitor International, rapport n°1, 2015, pp.13-15.

[29] Plus l’aide financière américaine est importante, plus le ministère de la défense israélien se détourne de l’industrie d’armement locale. Pour une description de ce phénomène, cf. Yoad Shefi et Asher Tishler, « The effects of the World defense industry and US military aid to Israel on the israeli defense industry : a differentiated products model », Defence and Peace Economics, vol.16, n°6, 2005, pp.427-448.

[30] Avec la fin du programme OSP, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est amenée à perdre plus de 815 millions de dollars par an, cf. Zvi Zrahiya, « For Better or for Worse, the U.S.-Israel Military Aid Deal Was Netanyahu’s Baby », Haaretz, 20 septembre 2016, http://www.haaretz.com/israel-news/business/1.742772 (accès le 02/12/2016).

[31] Pour ce paragraphe, cf. Sam Sokol, op.cit.

[32] Par exemple, les relations israélo-azéries reposant essentiellement sur l’exportation d’armements par Israël, un affaiblissement de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement remettre en cause l’intérêt de l’Azerbaïdjan pour une telle alliance. Pour une analyse de la diplomatie des armes israélienne, cf. Aaron S. Klieman, « Israel’s Global Reach : Arms Sales as Diplomacy », Pergamon/Brassey’s, 1985.

[33] Plusieurs scandales aux États-Unis ont entouré la diplomatie des armes israélienne en direction de la Chine à partir de la fin de la Guerre froide : Washington décida alors de faire pression sur Israël afin de mettre un terme à ses relations avec la Chine en matière d’armement, cf. P.R. Kumaraswamy, « The Sino-Israeli Marriage : Washington, the Third ‘Other’ », China Report, vol.42, n°4, 2006, pp.393-403.

[34] Jacques Bendelac, « du dirigisme militaro-industriel au libéralisme civil : l’économie israélienne dans tous ses états », Politique étrangère, Printemps 2013, p.42 et Sarah Perez, Iran-Israël : une guerre technologique. Les coulisses d’un conflit invisible, Éditions François Bourin, 2015, p.78.

[35] Sarah Perez, op.cit., pp.79-82 et Frédéric Encel et François Thual, op.cit., p.109.

[36] Alors candidat à la présidentielle américaine, Donald Trump a en effet tenu des propos ambigus concernant ce nouveau mémorandum d’entente, laissant entendre une possible remise en cause de certaines clauses, cf. Jacob Kornbluh, « Trump’s Israel Advisers Issue Position Paper on Israel, Middle East Conflict », Haaretz, 2 novembre 2016, http://www.haaretz.com/world-news/u-s-election-2016/1.750692 (accès le 03/12/2016).

LA DETERRITORIALISATION DES MENACES BOUSCULE-T-ELLES AGENCES DE RENSEIGNEMENT ?

8 Jan

Au cours des dernières décennies, la globalisation s’est imposée comme un changement majeur des sociétés humaines. Ce concept « privilégie l’espace des relations et échanges en dehors de toute référence aux frontières nationales : la globalisation peut a priori se lire comme un processus de déterritorialisation[1]. » Notion initialement développée par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari pour désigner le processus par lequel un concept ou un objet est privé de ou échappe à son sens originel[2], on choisira de la définir comme le processus par lequel un objet, un individu, un groupe ou une menace s’affranchissent des barrières traditionnelles que représentaient les Etats, pour évoluer plutôt dans des espaces globaux, transnationaux ou virtuels.  

Un certain nombre de menaces se sont développées en parallèle au mouvement de globalisation, utilisant à leur avantage l’interdépendance croissante des sociétés, le développement d’internet et la fluidité des échanges de biens et de personnes. Paradoxalement, certains mouvements terroristes s’opposant au phénomène de mondialisation ont eux-mêmes bénéficié de celui-ci.  Al Qaeda par exemple apparait comme « le symptôme d’une maladie dont il prétend être le remède », en utilisant des outils modernes (Internet et les réseaux sociaux) pour promouvoir son idéologie[3]. La déterritorialisation modifie les menaces qui pèsent sur les sociétés occidentales et représente en ce sens un changement majeur pour les agences de renseignement.

Face à l’ampleur du phénomène, on peut se demander si la déterritorialisation des menaces bouscule les agences de renseignement ? En d’autres termes, leur fait-elle perdre pied ? Occasionne-t-elle un renversement brutal de celles-ci ?

Définissons un cadre plus précis à notre étude. Afin d’étudier l’impact de la déterritorialisation des menaces sur les agences, on se concentrera sur le cas particulier du cyberespace et des menaces qui lui sont liées. Son développement croissant dans des sociétés toujours plus connectées aux réseaux informatiques permet en effet à des acteurs hétérogènes de poursuivre des objectifs variés, mettant en danger la sécurité nationale. Le cyberespace représente une bonne illustration du phénomène de déterritorialisation en ce que l’espace virtuel semble, à première vue, ne pas répondre à une logique territoriale. C’est donc à travers le prisme du cyberespace qu’on étudiera l’impact de la déterritorialisation des menaces sur les agences de renseignement. Deux aspects essentiels seront évoqués : d’une part l’existence de cybermenaces, d’autre part la présence de certains acteurs dans le cyberespace, ces derniers l’utilisant comme un moyen de communication pour promouvoir leurs intérêts.

L’importance du cyberespace est allée croissante dans nos sociétés et en conséquent les agences de renseignement ont été directement confrontées aux menaces qui lui sont liées (I). En réaction, les services tentent de s’adapter, développant de nouvelles structures et de nouvelles activités pour faire face aux menaces déterritorialisées (II). Néanmoins le cyberespace représente sous certains aspects un défi majeur pour les agences et risque de bousculer celles-ci (III).

 

Le développement du cyberespace s’est, en effet, accompagné de l’apparition de cybermenaces(A), tandis que de nombreux acteurs l’utilisent comme un moyen de communication  (B). L’importance de ce nouvel espace est aujourd’hui bien reconnue par les agences qui considèrent désormais la cinquième dimension comme un enjeu majeur de la sécurité des nations (C).

            De nos jours, dans un monde interconnecté, les systèmes d’informations jouent un rôle fondamental, ils sont « les véritables centres nerveux de nos sociétés, sans lesquels elles ne pourraient plus fonctionner »[4].  Définissons-les comme un ensemble de ressources permettant de recevoir, traiter et diffuser de l’information. S’ils peuvent représenter des cibles, d’autres menaces peuvent concerner les systèmes de gestion du trafic aérien, les systèmes de réponse urgente, les marchés financiers ou encore les réseaux électriques[5]. Ces enjeux ont pour point commun d’être informatisés et accessibles par le réseau Internet, les attaques les visant pouvant provenir de n’importe où dans le monde.  De plus, l’établissement d’une typologie des ‘agents de la menace’ par l’OTAN montre bien la multiplicité des acteurs : Etats, groupes terroristes, groupes mafieux, pirates informatiques ou encore multinationales[6]. En parallèle à cette hétérogénéité des acteurs, on peut distinguer quatre types de confrontation dans la dimension virtuelle. La cybercriminalité  a pour but d’extraire de l’argent des institutions sans chercher à perturber les réseaux informatiques[7]. Le cyberterrorisme quand à lui se définit comme « une attaque préméditée et politiquement motivée contre l’information, les systèmes informatiques et les données de cibles non combattantes ou combattantes par des groupes subnationaux ou des agents clandestins »[8].  Le cyberespionnage  consiste en l’obtention illégale d’information à partir d’internet, des réseaux sociaux et des systèmes d’informations.  Enfin, les craintes concernant la cyberguerre restent élevées, même si celle-ci ne serait sans doute qu’un aspect d’un conflit interétatique utilisant également une attaque militaire conventionnelle[9].                                En pratique les attaques contre les infrastructures informatiques n’ont cessé de croître au cours des dernières années. Stuxnet par exemple est un virus construit pour attaquer  les infrastructures nucléaires qui a principalement touché l’Iran.  Cette attaque informatique a eu des conséquences bien concrètes, retardant de plusieurs mois ou années le développement du programme militaire iranien[10]. D’autres exemples de confrontation dans le cyberespace vont du piratage des drones américains par des insurgés irakiens en décembre 2009 à la pénétration en mars 2011 des systèmes français par des hackers recherchant des informations sensibles sur le G20[11] . Le Department of Homeland Security (DHS) américain soulignait quant à lui l’existence de plus de 80 000 attaques contre des systèmes informatiques américains en 2007.

            De plus, certains acteurs ont vu dans l’avènement du cyberespace un moyen utile de promouvoir leurs intérêts. Mentionnons l’utilisation par les réseaux terroristes du cyberespace et plus particulièrement des réseaux sociaux pour répandre leur idéologie et recruter de nouveaux adeptes. Ainsi, « Dabiq » est le magazine de Daech, légitimant ses actions terroristes et contribuant à la propagande. Le cyberespace joue ici un rôle important puisqu’il donne aux réseaux terroristes une audience bien plus grande que s’ils devaient publier leur journal sur format papier.                          Le cyberespace représente aussi un moyen facile pour des individus attirés par un groupe terroriste de se renseigner, d’échanger et d’obtenir davantage d’informations avant de passer à l’action. Le phénomène des lone wolves, individus solitaires, désocialisés et en perte de repères, est largement favorisé par Internet. La radicalisation des futurs terroristes peut commencer sur internet, où ils peuvent virtuellement côtoyer des terroristes plus aguerris.                                                                                                                                       

Les Etats ont pris la mesure du phénomène de déterritorialisation des menaces dans l’espace virtuel. Ils ont ainsi accordé une importance croissante à cet enjeu de sécurité nationale.   En France, le livre blanc de la Défense de 2013 mentionne bien les menaces déterritorialisées : « Le terrorisme, la cybermenace, le crime organisé, la dissémination des armes conventionnelles, la prolifération des armes de destruction massives […] peuvent affecter gravement la sécurité de la Nation[12]. » Cela fait écho aux points déjà développés dans le livre blanc de 2008. Ainsi, concernant le cyberespace : « Dans les quinze ans à venir, la multiplication des tentatives d’attaques menées par des acteurs non étatiques, pirates informatiques, activistes ou organisations criminelles, est une certitude. Certaines d’entre elles pourront être de grande ampleur[13]. » Déjà, en 1994, le livre blanc mentionnait l’existence d’une telle menace : « Des menaces pèsent ainsi sur nos systèmes informatiques (intrusion) comme sur nos installations de production d’énergie ou l’ensemble des réseaux de communication ». De même, le DNI James Clapper mentionne la menace déterritorialisée du cyber espace comme la menace principale pesant sur les Etats-Unis, avant le terrorisme[14].  Ces exemples montrent bien que les puissances publiques ont pris conscience de l’importance des cybermenaces.

 

Le développement rapide de l’espace virtuel a permis le développement de nouveaux dangers, menaçant la sécurité nationale et provenant d’acteurs diverses, difficilement identifiables, aux motivations différentes. Ces risques apparaissent aujourd’hui bien identifiés par les services de renseignement et en réaction, ceux-ci  sont amenés à renouveler et à réinventer leurs pratiques afin de s’adapter à ces nouvelles menaces.   Ils ont développé de nouvelles pratiques et capacités (A) et ont adapté leur organisation (B) tout en cherchant à poser les bases d’une coopération interservices dans ce domaine (C).

Leurs adversaires devenant difficilement localisables, les agences cherchent d’abord à construire des capacités en termes de cyberdéfense afin de pouvoir résister aux attaques extérieures, à l’espionnage, mais aussi pour mener des missions plus offensives. Le budget et le personnel alloués aux opérations de cyberdéfense illustrent cette tendance. Aux Royaume-Uni, environ 700 agents s’occupent de ce domaine et « malgré le contexte budgétaire, le Premier ministre David Cameron a annoncé en 2010 un effort supplémentaire de 650 millions de livres (750 millions d’euros) sur les quatre prochaines années[15]. » Quant aux Etats-Unis,  « de 2010 à 2015 elles devraient consacrer 50 milliards de dollars à la cyber défense et plusieurs dizaines de milliers d’agents travaillent sur ce sujet [16]. » Formation et prévention deviennent aussi des aspects clés de ce nouveau rôle des services, et cela les amène à se rapprocher du secteur privé, susceptible d’être attaqué. La question de la cybersécurité apparait donc comme l’affaire de tous, les agences de renseignement jouant un rôle essentiel de sensibilisation de la population civile, des organismes publics et du secteur privé pour leur permettre de se protéger au mieux.                                                                                                     De plus, afin de lutter contre la présence des réseaux terroristes sur internet et sur les réseaux sociaux, les services  ont cherché à accroitre leur capacité de détection des individus sur le réseau, se livrant à une surveillance bien plus intrusive des individus dans le cyberespace. Dans un monde globalisé, les liens visités par les internautes, les contacts ajoutés et les commentaires postés sur les réseaux sociaux représentent des indices importants permettant de reconstituer le profil des individus et leurs intentions. Le programme PRISM est à cet égard emblématique. Si le cyberespionnage n’est pas une pratique surprenante, c’est l’ampleur du contrôle et la quantité des données collectées qui sort de l’ordinaire.

Les agences de renseignement ont également développé de nouvelles structures pour s’adapter au cyberespace. En France, l’Agence Nationale de Sécurité des Systèmes d’Informations (ANSSI) a été créée en 2008 avec pour mission de développer des capacités de protection, de prévention et de réaction face aux attaques informatiques. Ses missions incluent la détection et la réaction face à une attaque informatique, la prévention de la menace, le conseil et soutien aux administrations et operateurs d’importance vitale ainsi que l’information régulière du public sur ces menaces[17]. Si la cyberdéfense est l’apanage de l’ANSSI, les missions offensives sont du ressort de la DGSE. Au Royaume-Uni, le Center for the Protection of National Infrastructure (CPNI) surveille les infrastructures essentielles du pays, tandis que la protection de l’informatique gouvernementale contre les cyberattaques est confiée au Communications and Electronic Security Group (CESG). Enfin, le Government Communications Headquarter (GCHQ) est chargé depuis 1946 des activités de renseignement électronique. Depuis 2010, deux pôles existent: le Cyber Security Operations Center (CSOC) dédié à la surveillance du trafic internet et l’Office for Cyber Security, harmonisant les politiques gouvernementales en matière de cybersécurité. Au niveau national, ces différentes organisations coopèrent afin de répondre au mieux aux menaces déterritorialisées, et ce d’autant plus que la distinction entre renseignement intérieur et extérieur s’efface. Il n’existe donc pas un cloisonnement très stricte et les agences nationales échangent en permanence afin d’être plus efficaces.

Enfin, dans ce contexte de déterritorialisation des menaces, les agences ont renforcé leurs partenariats avec leurs homologues étrangers. Cette coopération s’est fortement développée après les attentats du 11 Septembre dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, les services ayant des intérêts convergents. Dans le cadre de PRISM par exemple, la NSA a fortement coopéré avec les services anglais (GCHQ)[18]. D’autres initiatives ont vu le jour au niveau de la coopération multilatérale. Ainsi l’agence européenne chargée de la sécurité des réseaux et de l’information (ENISA) cherche à faciliter l’échange de meilleures pratiques, et à faciliter le contact entre les institutions (nationales, européennes) et les entreprises. Elle supporte les institutions de l’UE mais également Europol et le European Cybercrime center (EC3)[19].  Enfin, face à la montée de la cybercriminalité, Interpol, organisation de lutte contre la criminalité regroupant 188 Etat membres, s’est dotée en 2008 d’une unité informatique légale. Le développement de cette coopération, bilatérale, régionale ou internationale permet le partage de bonnes pratiques et la mise en commun des expériences des différents Etats membres.

           

Les agences cherchent à développer leurs capacités pour faire face aux menaces liées au cyberespace, se réorganisent et mettent en place une amorce de coopération internationale afin d’assurer une plus grande efficacité. On serait donc tenté d’affirmer qu’elles ne sont pas bousculées par la déterritorialisation des menaces et qu’elles s’adaptent sans heurts à ces évolutions. Plusieurs faits viennent cependant remettre en cause cette vision optimiste : l’absence de contrôle des agences dans le cyberespace (A), l’absence de règles et de conventions entre elles (B) ainsi que la vitesse avec laquelle les menaces virtuelles évoluent (C).

            Tout d’abord, la présence croissante des services dans le cyberespace et leur contrôle croissant des  activités des internautes se sont déroulés plus rapidement que le développement des structures de contrôle leur donnant un cadre dans lequel agir. Dans un espace déterritorialisé et virtuel, où la distinction classique entre territoire intérieur et espace extérieur s’efface, quelles peuvent être les contrôles sur les activités des agences ? Cette question est fondamentale, pourtant les changements des pratiques des agences ont largement précédé la mise en place de structures de contrôle adaptées. En France par exemple, le contrôle parlementaire sur les agences de renseignement est de manière générale embryonnaire si on le compare aux autres pays occidentaux. Le contrôle des activités des agences françaises dans le cyberespace est également très faible. Cette faille dans le système de contrôle des services pose un problème de légitimité pour celles-ci, de nombreuses voix se font entendre et critiquent le manque de transparence de leurs actions. La disparition progressive de la distinction entre surveillance intérieure et extérieure pose aussi problème en ce que les agences sont amenées à surveiller davantage les citoyens nationaux, faisant craindre à l’opinion publique le développement d’un contrôle total des faits et gestes de tous les individus.  Les réactions face au dévoilement du programme PRISM sont à cet égard emblématiques.

Malgré des tentatives de coopération internationale face au terrorisme ou aux réseaux criminels, l’un des principaux problèmes pour les agences est l’absence de doctrine claire et de règles établies dans ce domaine. Pour M. Lowenthal, « un problème majeur du cyberspace est sa nouveauté relative et la nature toute récente de la politique et de la doctrine liée au cyber conflit[20].» Ainsi, « l’usage croissant des capacités dans le cyberspace pour atteindre des objectifs stratégiques dépasse également le développement de normes de comportement partagées, accroissant les chances pour des erreurs de calculs et de compréhension qui pourraient mener à une escalade incontrôlée[21].» D’autres questions se posent-également et doivent-être définies par les pouvoirs politiques et les agences de renseignement : comment réagir face à une attaque ? Quelle réaction mettre en place ? La codification des pratiques dans le cyberespace n’en est qu’à ses débuts, mais elle est essentielle et les agences doivent rapidement parvenir à définir un cadre pour leurs activités dans la cinquième dimension. Sans remettre en cause l’existence de pratiques comme le cyberespionnage, l’accent devrait donc être mis sur « le genre de cadre international  de compréhension qu’on devrait développer afin de limiter ces activités pour que l’espionnage n’atteigne pas des niveaux intolérables[22]

Enfin, le rythme des changements dans le domaine virtuel apparaît bien plus rapide que la capacité des agences à s’adapter, à modifier leurs organisations et à développer de nouvelles capacités. Pour le DNI James Clapper, « le monde met en œuvre les technologies numériques plus rapidement que notre capacité à comprendre les conséquences sécuritaires et à atténuer les éventuels risques »[23].  Les menaces se complexifient rapidement, et il devient par exemple de plus en plus difficile pour les agences d’identifier et d’attribuer les intrusions que subissent les systèmes informatiques des Etats ou des grandes entreprises. De plus, de nouveaux outils apparaissent à un rythme rapide, modifiant les menaces qui pèsent sur les sociétés. Actuellement le cloud computing révolutionne les systèmes d’informations et les comportements des individus sur internet. Cette technique consiste à accéder à des données disponibles sur un serveur distant, géré par une tierce partie. Or ce nouveau phénomène présente un certain nombre de risques concernant la sécurité des données. Les agences sont alors contraintes de continuer à s’adapter à un environnement qui évolue plus vite qu’elles ne le peuvent. Stay ahead of the curve, ou l’idée de rester à l’avant-garde des évolutions sociétales et ne pas subir celles-ci, apparait donc de plus en plus difficile face aux menaces déterritorialisées s’exprimant dans le cyberespace.

            Il convient donc de nuancer une vision trop optimiste selon laquelle les agences de renseignement s’adapteraient sans heurts à la déterritorialisation des menaces. Celle-ci leur des problèmes, concernant principalement l’absence de structures de contrôle  bien établies pour les actions des services dans le cyberespace ou l’absence de normes partagées. Mais surtout, la vitesse avec laquelle les menaces évoluent dans le cyberespace semble aller plus vite que la capacité des agences à s’adapter à celles-ci.

           

Les agences sont-elles bousculées par la déterritorialisation des menaces ? L’exemple des menaces liées au cyberespace montre que si les menaces déterritorialisées se sont bien imposées aux agences de renseignement, celles-ci ont réagi en mettant en place de nouvelles structures et activités pour leur faire face.  Mais l’absence de règles bien établies de ce domaine assez récent et la vitesse avec laquelle les menaces déterritorialisées évoluent les prennent de cours. Il apparait donc essentiel que les agences de renseignement réussissent rapidement à se reformer, tant dans la mise en place de structures de contrôle adaptées que dans la création de normes de comportements partagées, afin de ne pas totalement perdre pied face à ces menaces déterritorialisées. Si elles n’ont pas encore perdu pied, la déterritorialisation des menaces met néanmoins les services sous une pression importante pour qu’ils accélèrent le rythme de leur évolution et de leur adaptation.                                                            On aurait néanmoins tort de sous-estimer la capacité d’adaptation des agences dont les activités apparaissent aujourd’hui plus indispensables que jamais. Une solution pourrait venir de la reterritorialisation du cyberespace. On peut en effet constater la volonté de certains Etats d’accroitre leur contrôle sur cette dimension virtuelle. « Un modèle de management étatique aurait pour conséquence des régulations internationales sur le contenu en ligne […] et des opportunités croissantes pour les opérations de surveillances et de renseignement  d’Internet ».[24] La remise en cause de la gouvernance actuelle d’Internet et la volonté de reformer celle-ci aura une importance majeure pour les cybermenaces et pourrais faciliter le travail des agences de renseignement. 

 

      N.Z., étudiant du Master 2 en 2016-2017

 

[1] Cynthia Ghorra-Gobin, Dictionnaire des mondialisations, A. Colin, Paris, 2006, page 12

[2] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénieAnti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972, et Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980 cité in “Déterritorialisation” [en ligne] [ page consultée le 02/11/2016]

[3] John Gray, 2003 cité in Richard J. Aldrich (2009) “Global Intelligence Co-operation versus

Accountability: New Facets to an Old Problem”, Intelligence and National Security, 24:1, 26-56, [en ligne] [page consultée le 02/11/2016]

[4] Jean-Marie Bockel, « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale », Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées n° 681 (2011-2012) – 18 juillet 2012 [ en ligne ] [ page consultee le 15 octobre 2016 ].

[5] E. Rosenbach et A. Peritz. « Cyber Security and the Intelligence Community. » Memorandum, « Confrontation or Collaboration? Congress and the Intelligence Community, » Belfer Center for Science and International Affairs, Harvard Kennedy School, July 2009 [en ligne] [page consultée le 24/11/2016]

[6] Stella Marie (pseudonyme), « La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyberconflit », Revue internationale et stratégique, n°49, 2003/1 [en ligne] [page consultée le 05/11/2016]

[7] James A.Lewis, «Rethinking Cybersecurity – A Comprehensive Approach» – CSIS – septembre 2011 [en ligne] [page consultée le 30/10/2016]

[8] Stella Marie (pseudonyme), « La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyberconflit », Revue internationale et stratégique, n°49, 2003/1 [en ligne] [page consultée le 05/11/2016]

[9] James A.Lewis, «Rethinking Cybersecurity – A Comprehensive Approach» – CSIS – septembre 2011 [en ligne] [page consultée le 30/10/2016]

[10] Mark M. Lowenthal, Intelligence: From Secrets to Policy, SAGE Publications, 2011-10-11.

[11] CSIS, Significant cyber incidents since 2006 [en ligne] [page consultée le 12/11/2016]

[12] Ministère de la Défense, Livre Blanc de la Défense 2013, page 10 [en ligne] [page consultée le 24/10/2016]

[13] Ministère de la Défense, Livre blanc de la Défense 2008, page 53 [en ligne] [page consultée le 24/10/2016]

[14] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

[15] Jean-Marie Bockel, « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale », Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées n° 681 (2011-2012) – 18 juillet 2012 [ en ligne ] [ page consultée le 15 octobre 2016 ].

[16] Ibid.

[17] ANSSI, « Missions » [en ligne] [page consultée le 12/11/2016]

[18] « Comprendre le programme PRISM », Le Monde, 11/06/2013 [en ligne] [ page consultée le 24/10/2016]

[19] ENISA, “Cybersecurity Cooperation, defending the digital frontline” [en ligne] [page consultée le 02/11/2016]

[20] , Mark M. Lowenthal, Intelligence: From Secrets to Policy, SAGE Publications, 2010-2011.

[21] Ibid.

[22] James Lewis, “Conflict and Negotiation in Cyberspace”, February 2013 [en ligne] [page consultée le 23/10/2016]

[23] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

[24] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

Les guerres françaises du XXIe siècle

24 Août

En attendant la rentrée et la retour des analyses des étudiants du Master II sur la (malheureusement) très riche actualité des conflits internationaux, nous avons le plaisir d’annoncer la publication d’un nouvel ouvrage de Thomas Hernault, ancien étudiant du Master qui continue de faire honneur à sa formation en poursuivant sa réflexion sur la conflictualité contemporaine. Quelques mots de présentation de l’ouvrage :

« A une époque où les puissances occidentales privilégient forces spéciales, groupements commandos et forces de projection, l’auteur nous emmène, à travers une étude historico-descriptive, dans les étendues sableuses d’Afghanistan, du Mali, mais aussi dans les ciels libyen et irakien pour suivre les troupes françaises à travers deux décennies de guerres modernes. Un écrit de 312 pages façonné de pensées militaires et de rétrospectives. En effet, l’auteur nous embarque, à la lueur d’interviews et de carnets mémoriels, dans les premiers pas de l’aviation militaire. On observe méthodiquement la fulgurante rupture stratégique apportée par l’alchimie des moyens terrestres et aériens dans la Première et Seconde guerre mondiale, mais également l’édification des premières doctrines d’emploi des forces françaises en Indochine et en Algérie. Le tout, sans omettre les opérations aéroportées de plus petite envergure telles que les sauts sur Kolwezi et Birao. A cela s’ajoute une partie détaillée de présentation des Forces spéciales du COS, des unités commandos, de la composante aérienne, des escadrons héliportés, ainsi que de la 11 BP« .T. Hernault

Encore bravo à Thomas Hernault (Les guerres françaises du XXIe siècle, Paris, Atelier Fol Fer, 2016,  312 p, 24 euros) !

MILITAIRES FRANÇAIS ET JOURNALISTES SUR LES THÉÂTRES D’OPÉRATION EN AFRIQUE : SERVAL, SANGARIS ET BARKHANE À L’ÉPREUVE DE L’INFORMATION

22 Déc

De la « guerre sans images » au Mali à l’opération « inédite » de la France au Sahel, en passant par le « piège » centrafricain, autant de titres provocateurs qui rappellent la place des médias dans l’actualité de Défense : en première ligne !

Toute guerre est en effet un moment propice à la fabrique de l’information médiatique. Pressés par une opinion publique de plus en plus désireuse d’en connaître, les journalistes, acteurs de l’information, et les militaires, maîtres des opérations, sont amenés à cohabiter sur les mêmes théâtres d’intervention. Pourtant, l’aspect confidentiel des missions militaires s’avère peu compatible avec un traitement médiatique qui se voudrait totalement transparent. La conflictualité qui découle a priori de cette divergence dans le rapport à l’information nous amène naturellement à nous demander pourquoi il est nécessaire de montrer la guerre et que faut-il en montrer ? En sus de ces questions, quels sont les mécanismes mis en œuvre pour favoriser la collaboration entre journalistes et militaires sur les théâtres d’opération, au regard des contraintes et besoins de chacun ?

Journalistes et militaires en zone de guerre : l’héritage d’une relation complexe

 

Depuis la naissance du reportage de guerre en Europe, lors de la Guerre de Crimée (1853-1856) et la Campagne d’Italie (1858-1860) et aux États-Unis, durant la Guerre de Sécession (1861-1865), des photographes sont invités à suivre les unités combattantes afin de rapporter des nouvelles du front à l’opinion publique. La fonction de « reporter », devenue par la suite « Grand Reporter », est pourtant apparue sous la plume de Stendhal dès 1829, pour désigner un journaliste ayant acquis une certaine notoriété et dont le métier consiste à collecter des informations utiles au public visé. En outre, les révolutions continues des Technologies de l’information et de la communication (TIC) ont permis aux reporters envoyés sur le terrain dans le cadre des différents conflits d’accroître considérablement leur production et diffusion d’informations. Mais dans le même temps naissait le débat sur la « manière » de rapporter les faits, avec une question sous-jacente : quelle place accorder à l’interprétation personnelle dans la retranscription de la réalité ?

Pendant les deux guerres mondiales, la mise en place d’une censure systématique par les autorités politiques et militaires témoigne de la dimension stratégique de l’information en période de conflit. La liberté de la presse est suspendue au profit des services d’information et de relations publiques pilotés par les gouvernements, faisant des journalistes des relais de la propagande de guerre. C’est aussi à cette période que le reportage filmé naît. Sa capacité à révéler la réalité des événements, notamment lors de la guerre du Vietnam, en fait un outil majeur d’information de l’opinion publique. Il est aussi à l’origine de la détérioration des relations entre les journalistes et les militaires puisque les médias américains sont alors accusés d’avoir trahi l’armée, en particulier lors de l’offensive du Têt en 1968[1], pour avoir montré en direct l’horreur de la guerre.

Dès lors, les acteurs principaux de l’information, les journalistes en l’occurrence, n’ont plus jamais pu accéder librement aux zones de combat. Ils doivent dorénavant systématiquement obtenir l’aval des autorités militaires ou gouvernementales pour pouvoir pratiquer leur profession sur les théâtres d’opération par le biais d’accréditations. Ils sont également soumis à des « mécanismes de contrôle », comme le système de pool inventé par l’armée américaine lors de la première guerre du Golfe (1990-1991), un encadrement qui aurait pour vocation de contrôler les flux d’informations, tout en entraînant un sentiment d’assimilation des médias aux troupes avec lesquelles ils étaient embarqués. L’objectivité de l’agent médiatique s’en est trouvée inévitablement remise en cause.

Ainsi, lorsque la France lance sa vaste offensive au Mali le 11 janvier 2013, dans le cadre de l’opération Serval, elle intervient, forte de ses expériences en ex-Yougoslavie et en Afghanistan et des observations de ses alliés. C’est pourquoi l’armée française réitère le principe de l’encadrement des journalistes. Il en est de même pour les opérations Sangaris, en République centrafricaine (RCA), et Barkhane qui prend la suite de Serval en août 2014 et englobe les pays de la Bande sahélo-saharienne (BSS) : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad.

Armées et médias : quels rapports à l’information ?

 

L’évolution des moyens de production et de diffusion avec l’affirmation de la société de l’information au tournant des années 1970, consacre la notion de « guerre en direct »[2]. L’impression d’un « triomphe de l’information »[3] est néanmoins contrebalancée par une remise en cause de la qualité même de cette information qui doit sans cesse s’adapter à la contraction de l’espace-temps. Les médias, émancipés de la tutelle militaire et armés des nouveaux moyens de communication, peuvent à présent dénoncer voire anticiper les conflits, portés par la liberté de la presse insufflée par la démocratie. Mais face à cette logique de libéralisation, le danger majeur est bel et bien de tomber dans une forme d’« hystérisation de l’événement »[4]. Les forces armées, quant à elles, sont contraintes de s’adapter à cette société de l’information, tout en maintenant la discrétion et l’« effet de surprise » intrinsèques à leurs missions.

Les médias, les acteurs de l’information en général, ont acquis un rôle de contre-pouvoir essentiel au terme d’un long processus de professionnalisation, comme le prédisait Edmund Burke en 1787. Ils doivent écrire « l’histoire au présent », pour reprendre la formule d’Albert Camus, avec la volonté « d’expliquer, de mettre en situation, d’interroger et de critiquer »[5]. C’est d’ailleurs en cela qu’elle s’avère « l’outil le plus efficace pour imposer la transparence aux pouvoirs et pour les obliger à rendre compte à l’opinion »[6]. Les médias sont ainsi des acteurs incontournables du débat démocratique puisqu’ils assurent le relais des informations nécessaires aux citoyens dans la prise de décisions communes. Leur responsabilité éthique va donc de soi[7].

Mais la pratique journalistique ne peut s’exercer véritablement que si la liberté de l’information est effective. L’indépendance des médias est effectivement indispensable au bon fonctionnement de la démocratie, ce que confirme l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 en France : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre des abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » L’ONG Reporters sans frontières (RSF), fondée en 1985, s’inscrit d’ailleurs dans la lignée du principe de liberté d’expression et d’information. Toutefois, l’objectivité et la liberté de la presse sont remises en question du fait de l’accélération du temps médiatique. Ainsi, les chaînes d’information en continu sont forcées de prendre en compte les contraintes économiques et le souci d’immédiateté consacrant « l’instantané », le « scoop », le « buzz », le marketing et le sensationnel.

Dans le même temps, les forces armées ont rapidement saisi l’enjeu qu’il y avait à « Conquérir les cœurs et les esprits » des populations locales lors des interventions à l’étranger, pour reprendre les termes du général américain David Petraeus dans le COIN[8] Field Manual de 2007. La conquête de l’opinion publique est une condition de la légitimation d’une Opération extérieure (OPEX). Les autorités militaires sont donc dépendantes de l’image que les médias vont véhiculer d’une mission. En bref, l’adhésion de l’opinion publique à une intervention réside dans la compréhension des enjeux qu’elle en a. Le rôle des médias paraît alors substantiel.

Entre médiatisation et conduite des opérations, la gestion des représentations dans l’opinion publique

 

La « conquête » de l’opinion publique n’a pas forcément lieu en amont d’une opération. Si la dégradation d’une situation est souvent observée et dénoncée par les médias, l’immédiateté de la réaction militaire ne permet pas de bâtir une légitimité d’intervention. Celle-ci se fera a posteriori, au regard de l’évolution des événements sur le terrain. Ainsi, lorsque la France entre en guerre au Mali en janvier 2013, la surprise est totale pour l’opinion publique internationale. Dans d’autres circonstances, les médias ont joué un rôle majeur dans la dénonciation des exactions commises en RCA et ont favorisé l’engagement de la France avec l’opération Sangaris, bien que l’opinion publique française n’ait soutenu réellement l’armée française qu’après la couverture médiatique des lynchages à Bangui, dans la nuit du 4 au 5 décembre 2013[9]. Force est de constater que le fait de convaincre l’opinion du bien-fondé d’une opération se fait nécessairement dans le temps long, tandis que le soutien populaire a tendance à se déliter facilement ou à réagir vivement aux images qui choquent. Mais puisque « perdre la population revient à perdre la guerre »[10], l’armée, cette « Grande Muette », est définitivement confrontée à la « planète médiatique ».

S’adapter aux nouveaux modes de fonctionnement impulsés par la société de l’information a été une volonté constante de la part du ministère de la Défense français depuis la fin des années 1990. C’est dans ce sens et par souci de visibilité que l’armée française s’est donné les moyens de construire un dispositif de relations publiques à même de répondre à ses besoins. Cet usage officiel des TIC est le témoin de la modernisation des forces armées qui veulent répondre à au moins trois impératifs : rompre avec l’idée d’une communication militaire systématiquement assimilée à la propagande, assumer une politique d’ouverture avec la volonté de transparence, tout en maintenant un degré nécessaire de confidentialité pour ne pas compromettre les opérations. Si la communication institutionnelle de la Défense est gérée par la DICoD (Délégation à l’information et à la communication de la Défense) et les SIRPA (Services d’informations et de relations publiques des armées) des différentes armées et des services de la Défense, elle s’accompagne d’une Communication opérationnelle (COMOPS), spécifique aux défis de l’information en temps de guerre. Elle est directement pilotée par l’État-major des armées.

L’« abaissement » des contraintes techniques et des barrières géographiques favorise l’explosion médiatique qui est caractérisée par un flux continu, instantané et global. C’est dans ce même champ dématérialisé que se joue la bataille pour « conquérir les cœur et les esprits »[11]. En outre, le contexte d’insécurité propre aux zones et à la nature des conflits contraint la liberté de mouvement des acteurs de l’information et donc le recueil et la diffusion des données à l’attention du public. À cet égard, le contexte des guerres asymétriques[12], comme au Mali notamment, et plus généralement dans la région du Sahel, rend difficile toute collecte d’informations objectives puisque les journalistes ne peuvent rejoindre les zones insurgées.

Malgré les risques qu’encourent les journalistes en zones de conflit, leur en interdire totalement l’accès n’est pas une option acceptable car la guerre ne peut se dérouler à huis clos, en toute impunité et à l’abri du regard des médias et donc de l’opinion publique. Si la mise en place de dispositifs « d’encadrement » des journalistes peut paraître opportune d’un point de vue sécuritaire et de confidentialité des missions, ce compromis n’en demeure pas moins « une manière » peu satisfaisante de couvrir un conflit et ne saurait, bien évidemment, se substituer à la nécessité d’une presse libre.

Comment informer face au « black-out militaire » ?

 

Plus que jamais, le risque de prises d’otages de journalistes témoigne d’un modèle de guerre qui cherche à susciter la psychose, en particulier parmi les populations occidentales. Il s’agit d’une véritable arme, également d’un commerce, pour les insurgés qui veulent obtenir l’arrêt des opérations militaires. C’est pourquoi, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, avait justifié le « verrouillage » de la communication militaire lors de Serval[13] en avançant l’argument de la crainte de voir les prisonniers d’AQMI[14] faire l’objet de représailles d’autant que, du 16 au 19 janvier 2013, l’organisation terroriste avait réalisé une prise d’otages de vaste ampleur, à In Amenas, au sud de l’Algérie, en plein Sahara. L’organisation terroriste réclamait entre autres, l’arrêt immédiat de l’intervention française au Mali. Ainsi, l’insécurité régnante justifie les mesures prises par les autorités militaires pour dissuader les journalistes de se rendre dans des zones non maîtrisées par l’armée. La mort de Camille Lepage le 12 mai 2014 à Bangui, et avant elle, celle de ses collègues de Radio France Internationale (RFI), Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre 2013 dans la région de Kidal, au Mali, rappellent la difficulté pour la presse d’exercer son métier.

Le principe de la censure a profondément marqué négativement les relations entre militaires et journalistes. C’est pourquoi Rudyard Kipling pouvait affirmer que « la première victime d’une guerre, c’est [toujours] la vérité ». Fred Halliday, dans The Media of Conflict, note par ailleurs qu’« il n’y a rien de tel qu’une guerre pour générer la controverse […] sur le rôle des médias dans la couverture des événements internationaux. Chaque conflit moderne a engendré des polémiques sur sa couverture médiatique »[15]. Ainsi, les militaires justifient leur contrôle au motif de « préserver la sécurité des troupes et des opérations »[16], alors que les journalistes considèrent que le principe de liberté de l’information ne peut être remis en question puisqu’il est « inscrit[e] dans les fondements démocratiques »[17]. Chaque conflit a entraîné d’importants changements sur la gestion des médias. Parmi les mutations majeures, le dispositif « d’encadrement » des journalistes sur les théâtres d’opération a cherché à trouver un compromis entre la liberté quasi totale (guerre du Vietnam) et le contrôle trop ferme des agents de l’information, qui s’inscrirait alors dans la pratique de la censure (première guerre du Golfe).

D’un point de vue journalistique, la mise en place de dispositifs « d’encadrement » des médias repose sur un accord de confiance avec l’armée. Cette dernière doit naturellement prendre en compte le respect des principes démocratiques, dans ce cas précis, l’accès à l’information. Peu disposée à réitérer les systèmes de pool[18] mis en place par les Américains lors de la guerre en Irak en 2003, l’armée française a fait le choix dès son déploiement au Mali, puis en RCA, du « journalisme embedded » ou journalisme dit « embarqué » ou « inséré »[19]. Après avoir fait leurs demandes auprès du ministère de la Défense, les médias sont autorisés à suivre les missions à bord ou non des véhicules militaires. Pour les reporters, l’embedding permet ou donne effectivement l’accès aux zones de combats en fonction, encore une fois, des conditions réelles du théâtre d’opération en question. Cependant, dans les cas où les journalistes n’obtiennent pas de reportage « embarqué », il leur reste la possibilité d’engager un « fixeur » (de l’anglais to fix, fixer, arranger…), un accompagnateur local qui connaît la région et qui fera office de guide, de chauffeur et d’interprète.

Dans un contexte de haute tension, « l’encadrement » des journalistes par les militaires peut sembler être un « moindre mal », voire une « solution de facilité » à moindres frais, car il permet aux acteurs de l’information d’accéder à des zones de combat, qui leur seraient fermées et de continuer à informer. L’indépendance d’esprit n’est pas nécessairement remise en cause, en revanche, la dépendance physique induite peut vraiment devenir problématique. Elle l’est notamment pour les militaires. En effet, il convient de rappeler qu’un reporter « embarqué » dans un véhicule avec son cameraman sont autant de combattants en moins. En outre, cette prise en compte des journalistes représente « une charge » pour ces militaires qui doivent non seulement remplir leur mission mais aussi assurer la protection de leurs passagers, ce qui renforce d’autant leur vulnérabilité. Cette vulnérabilité concédée, d’un point de vue militaire, est acceptable car la présence de médias en 1er échelon, directement au contact, est un véritable moyen pour valoriser la progression militaire. Mais cela se fait sans aucun doute au détriment de l’indépendance de la presse, d’autant que la COMOPS a une tendance à privilégier certains médias plutôt que d’autres, comme les grandes chaînes télévisées nationales ou ouvertes sur le monde qui donnent une plus grande visibilité médiatique. Les autres médias et les indépendants doivent couvrir un théâtre par leurs propres moyens et se livrent à une concurrence effrénée.

La cohabitation militaires-journalistes sur les théâtres d’opération : un mariage de nécessité ?

 

La cohabitation entre journalistes et militaires en milieu hostile est une réalité, bien qu’ils entretiennent une méfiance réelle les uns vis-à-vis des autres. Pourtant, certaines actions majeures viennent remettre en question ce climat de tension. Amenés à travailler ensemble, pour ne pas dire « condamnés », l’institution militaire et les médias doivent trouver un terrain d’entente en amont des missions qui leur sont confiées ou qu’ils ont à couvrir. Les stages de sensibilisation des journalistes aux zones de conflit organisés par le ministère de la Défense au Centre national d’entraînement commando (CNEC) en sont un exemple.

Par ailleurs, la présence d’un officier de presse ou OffCom aux côtés des unités combattantes et chargé de faire le lien avec les médias est un élément majeur dans le dispositif global de la COMOPS. L’OffCom doit donc s’efforcer de comprendre les médias. Dans le cadre de l’embedding, en particulier, il s’assure de la protection des journalistes et fait en sorte que ceux-ci ne nuisent pas à la conduite des opérations. Cela implique de sa part un grand sens de la pédagogie. L’OffCom, en tant que premier communicant militaire, répond pleinement à ce que l’ancien chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Irastorza en dit : « communiquer est un acte de combat ». Le déploiement systématique des communicants militaires lors des opérations, du Mali au Sahel, en passant par la RCA, s’est institutionnalisé. Sur le théâtre malien en particulier, les journalistes ne pouvaient interpeller directement un soldat pour obtenir son témoignage sans l’approbation des OffCom et étaient constamment réorientés vers les centres opérationnels. En revanche, la gestion médiatique de Sangaris en RCA ne transitait pas autour de l’OffCom puisqu’il s’agissait de combler la frustration qu’avaient rencontrée les journalistes lors de Serval et donc de les laisser libres de tout mouvement.

L’OffCom, sur le terrain, est un élément indispensable de la COMOPS puisqu’il assure la gestion des relations avec les médias. Il est aussi un « facilitateur » qui permettra aux reporters de remplir leur devoir d’information, tout en veillant au maintien de la confidentialité des missions. « Communiquer sans trop en dire »[20], tel est l’exercice auquel se livrent les communicants de la Défense avec l’appui des équipes images.

Pourquoi montrer la guerre et qu’en montrer ?

 

« Montrer la guerre », c’est considérer qu’il y a naturellement une utilité à transmettre des images du front. Cette information vise à expliquer les circonstances d’un conflit. Elle s’accompagne d’images qui sont réellement capables de mobiliser les individus autour d’une cause. En effet, c’est par, pour ou à cause de l’émotion qu’elles suscitent que l’opinion découvre et appréhende la supposée « réalité » de la guerre. Les journalistes estiment donc que leur prise de risques est nécessaire, voire un « devoir », selon Nahida Nakad, Grand Reporter chez TF1 et ancienne directrice de la rédaction de France 24, que c’est « l’essence » même du métier de reporter, ajoute Martine Laroche Joubert. Cette prise de risques constituerait la condition incontournable pour que l’opinion publique soit informée et consciente des réalités de la guerre ; une opinion publique qui sera alors en mesure de soutenir, d’adhérer ou de révoquer une intervention militaire.

L’information est un enjeu crucial au cœur des guerres contemporaines. Ce constat, qui fait état d’une rencontre obligée entre les mondes journalistique et militaire sur les théâtres d’opération, rappelle surtout le rapport divergent que chacune de ces professions entretient vis-à-vis de cette information. Si la fonction première des médias consiste à sensibiliser l’opinion publique sur les événements, au nom de la liberté de l’information et du « droit de savoir », à l’opposé, dans le cas des armées, l’information est davantage considérée comme faisant partie intégrante de la planification opérationnelle. Il en découle, par conséquent, pour les armées, un besoin de confidentialité inhérent au succès des missions que le pouvoir politique leur confie. Or les conflits actuels se déroulent au beau milieu de la « société de l’information », ce qui implique naturellement pour la Grande Muette une obligation d’adaptation. Pour ne pas être condamnée à perdre en visibilité au cœur de ce paradigme sociétal selon lequel « tout se voit, se dit et se sait ». 

La normalisation des relations entre militaires et journalistes est donc contrainte par les circonstances de la guerre. En effet, « les deux structures ont appris à coexister ». Au-delà de la réalité d’une cohabitation, il y a bien l’exigence d’un « mariage de raison ». Les stages de sensibilisation comme au CNEC ou le rôle d’intermédiaire que tient l’OffCom sur les théâtres d’opération, apparaissent comme des pistes intéressantes pour créer, ou au mieux, au moins initier, une relation de confiance durable. D’ailleurs, c’est au travers de cette « entente professionnelle » que les militaires et les journalistes seront en mesure de déterminer, en conscience, pourquoi il faut absolument montrer la guerre et ce qu’il faut en montrer. Ces problématiques, qui constituent finalement le cœur de la conflictualité, ne peuvent être résolues qu’en considérant la responsabilité qu’ont les journalistes, parce que c’est leur vocation, et les militaires, parce qu’ils sont également les témoins actifs du conflit, à informer l’opinion publique. La responsabilisation de ces acteurs suppose une prise de conscience contrôlée du poids émotionnel que génèrent les images de guerre et la nécessité de les expliquer afin de rappeler la complexité inhérente à tout conflit. Ce mariage de raison doit en outre impérativement reposer sur un respect de la dignité humaine. Il n’est pas utile de « tout » montrer surtout quand cela est difficilement acceptable au regard de l’éthique. Finalement, montrer la guerre, c’est faire des choix afin de ne pas être tenté d’instrumentaliser l’émotion de l’opinion publique.

 

À l’évidence, militaires français et journalistes présents sur les théâtres d’opération de Serval à Barkhane en passant par Sangaris, sont des témoins de la guerre. En partant de la relation a priori conflictuelle qui les oppose, un « mariage de raison » semble nécessaire pour offrir une meilleure information. Pourtant, la méfiance persiste. Elle s’explique notamment parce que journalistes et militaires ne font pas partie de la même « unité ». En effet, à la différence des soldats qui forment un « esprit de corps »[21], une entité propre caractérisée par la cohésion nécessaire entre « frères d’armes », la diversité journalistique et les impératifs commerciaux brisent en quelque sorte la solidarité entre les médias. Ces derniers doivent « rapporter » de l’information tout en subissant les pressions médiatiques et économiques de leurs rédactions, l’insécurité qui pèse sur l’exercice de leur métier et les différents compromis qui doivent, malgré tout, leur permettre d’exercer leur profession. Cette différence entre l’unité et la pluralité nous semble fondamentale puisqu’elle peut expliquer pourquoi, l’institution militaire déploie souvent des mécanismes de « repli » sur elle-même. Tout système cherche fatalement à se protéger… Or, ce besoin de sécurité ne doit pas couper les liens établis par le triangle relationnel militaires-journalistes-opinion publique et entraver la transparence souhaitée par les médias. En effet, bien qu’une transparence absolue du champ de bataille ne soit pas envisageable, la guerre ne doit pas pour autant se dérouler à huis clos. Cette pratique favoriserait assurément des actes et des dérives répréhensibles et, au-delà, un sentiment d’impunité insupportable. Les journalistes doivent lutter pour recouvrer ou gagner leur liberté d’information sans toutefois exiger des militaires qu’ils renient leur identité. Certes, « la guerre est passionnante par la force des choses », comme l’affirme Jean-Pierre Perrin[22], mais on aurait tort de manipuler la vérité au profit d’une des entités. L’enjeu de cette relation repose donc sur la recherche d’un compromis, une confiance professionnelle réciproque et le respect de l’opinion publique qui demeure et demeurera, in fine, le seul véritable curseur de la démocratie.

Hélène Rolet, d’après son mémoire d’IEP soutenu en juin 2015

[1] BARBÉRIS, Patrick (réal.). Vietnam, la trahison des médias. Zadie Productions, ARTE France, 2009. 90 min. Documentaire.

[2] WOLTON, Dominique. « Traitement de la guerre par les médias, guerre et déontologie ». CNRS THEMA [En ligne]. 2004, n° 2, p. 58 [Consulté le 2 janvier 2015]. Disponible à l’adresse : http://www2.cnrs.fr/sites/thema/fichier/numero_002.pdf

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] LEPRETTE, Jacques, PIGEAT, Henri (sous la dir. de). Éthique et qualité de l’information. 1re éd. Paris : Presses universitaires de France. 2004, p. 4 (Coll. « Cahier des sciences morales et politiques »).

[6] Ibid.

[7] L’éthique et la déontologie des journalistes se construit progressivement au cours du temps avec la Charte des devoirs professionnels des journalistes français de 1918, revue en 1938, puis, finalement en 1971, avec la Charte de Munich. Cette dernière est rebaptisée en 2011 « Charte d’éthique professionnelle des journalistes ».

[8] COIN est l’acronyme de Counter-insurgency.

[9] LAGNEAU, Laurent. « L’opération Sangaris est peu soutenue par l’opinion publique ». Blog Zone militaire, opex360.com [En ligne]. 2013, mis en ligne le 9 décembre [Consulté le 10 mai 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.opex360.com/2013/12/09/loperation-sangaris-est-peu-soutenue-par-lopinion-publique/

[10] HECKER, Marc, RID, Thomas. « Communication en opérations extérieures : évolution du traitement médiatique des opérations ». Les Documents du C2SD [En ligne]. 2009, n°102, p. 6 [Consulté le 4 janvier 2015]. Disponible à l’adresse : http://fr.calameo.com/books/000419540f20f62f3ed5b

[11] FRANCART Loup, Général (2s), « La gestion de l’environnement psychologique dans les opérations extérieures », Synthèse, Institut de relations internationales et stratégiques, 2000, p. 2.

[12] ZERBIB, Romain. « La guerre asymétrique : matrice des conflits du futur ? ». Les Echos  [En ligne]. 2014, mis en ligne le 1er décembre [Consulté le 21 mars 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-119350-la-guerre-asymetrique-matrice-des-conflits-du-futur-1070020.php#. La guerre asymétrique est caractérisée par « une recherche davantage tactique à travers des moyens irréguliers, autrement dit, en dehors du cadre culturel, technologique et procédural de la partie rivale ».

[13] Le « verrouillage » s’est étendu sur une durée courte, le temps de libérer les otages et non pas durant la totalité de la mission.

[14] Envoyé spécial, Mali : gestion de crise, reportage de A. Burel, P.-J. Perrin et al., diffusé sur France 2, le 31 janvier 2013. Disponible à l’adresse : http://www.dailymotion.com/video/xx6p22_dans-les-coulisses-de-la-gestion-de-crise-au-mali-envoye-special-france-2_news

[15] LALIZOU, Amandine. Le traitement de l’information par les journalistes et les correspondants de guerre dans les zones de conflit armé. [En ligne]. Mémoire de droit de la communication. Paris : Université Panthéon-Assas, 2010, p. 5. Format PDF. Disponible sur : https://docassas.u-paris2.fr/nuxeo/site/esupversions/03ef7447-7542-4f06-b485-c25460c802d1 [Consulté le 12 mars 2015].

[16] BOUBÈYE MAIGA, Tiégoum. « L’Information en temps de guerre : la vérité, première victime ». Maliweb [En ligne]. 2013, mis en ligne le 26 février [Consulté le 10 mars 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.maliweb.net/insecurite/linformation-en-temps-de-guerre-la-verite-premiere-victime-130177.html

[17] BOUBÈYE MAIGA, Tiégoum, op. cit.

[18] « Cette organisation des reportages collectifs, encadrés par les militaires, autour d’une seule caméra, donc d’une unique source d’images ». BUFFI, Olivia. « Guerre du Golfe : le précédent de 1991 ». LeMonde.fr [En ligne]. 2003, mis en ligne le 22 février [Consulté le 15 mai 2015]. Disponible à l’adresse : http://abonnes.lemonde.fr/actualite-medias/article/2003/02/22/guerre-du-golfe-le-precedent-de-1991_310368_3236.html

[19] Les deux traductions sont possibles. L’armée française préférera le terme « embarqué » qui traduit bien sa vision de la coopération avec le milieu journalistique.

[20] Envoyé spécial, Mali : gestion de crise, reportage de A. Burel, P.-J. Perrin et al., diffusé sur France 2, le 31 janvier 2013. Disponible à l’adresse : http://www.dailymotion.com/video/xx6p22_dans-les-coulisses-de-la-gestion-de-crise-au-mali-envoye-special-france-2_news

[21]  OGER, Claire. « De l’esprit de corps au corps du texte : cohésion militaire et dissolution journalistique ». Langage et société [En ligne]. 2000, n° 94, p. 9-43 [Consulté le 26 décembre 2014]. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2000-4-page-9.htm

[22] PÉCOUT, Gilles, ZVI, Ben-Dor (sous la dir. de). « Les reporters de guerre entre observation et engagement ». SAVOIRS ENS [En ligne]. 13 avril 2012, Paris. Disponible à l’adresse : http://savoirs.ens.fr//expose.php?id=900

ETAT ISLAMIQUE : AUTOPSIE D’UNE PUISSANCE NOUVELLE

8 Déc

Etudes géostratégiques vous propose un compte-rendu à partir des notes de Claude-Henry Dinand, étudiant en Master 1 à l’IEP et membre de l’ANAJ, de la conférence donnée par le Pr PATRICE GOURDIN, professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air, membre de l’équipe pédagogique du Master II Histoire militaire et auteur de Géopolitiques : manuel pratique, ce samedi 5 décembre en partenariat avec l’IHEDN (association régionale Marseille-Provence), ainsi que le diaporama de la conférence.

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Introduction

            Par définition, la puissance  se caractérise comme la «  capacité de faire ou d’empêcher de faire » (Serge Sur). De la même façon, un État se définit sur la base du triptyque : « autorité politique, population, territoire ». Or, traditionnellement un État, au sens d’État nation, ne peut être reconnu comme tel au sens juridique sans reconnaissance de la communauté internationale. Par conséquent, l’État Islamique pourrait être considéré comme un État de fait et non de droit. Il convient de l’analyser selon trois critères : son assise territoriale, sa population et ses références idéologiques.

 

Son assise territoriale (Source : carte ISW : ISIS Sanctuary, 15/09/2015)

            Le territoire de Daech est à cheval sur l’Irak et la Syrie et se caractérise par des reliefs variés.  Il constitue un carrefour majeur sur un axe Europe – Asie en passant par le Croissant fertile. Il s’agit d’un point de passage entre Mer Méditerranée et Golfe Arabo-persique. La prise de contrôle des principaux axes de communication permet de couper l’« Artère vitale » de la Syrie de Bachar Al Assad. Ainsi Daech contrôle un certain nombre de ressources. Tout d’abord, la gestion de l’eau et des ressources agricoles permettent d’assurer l’approvisionnement et la viabilité économique de son territoire avec le contrôle d’une partie importante de la production des deux pays. Les ressources agricoles, notamment le coton utilisé par les industries textiles turques, permettent à Daech d’alimenter les populations et d’exporter. En septembre 2015, le ministre des Affaires étrangères irakien annonçait ainsi que 40% de la production agricole du pays était sous contrôle de Daech. En matière de ressources hydrocarbures, celles-ci représenteraient environ 50% des revenus de Daech (Source : Financial Times, World Energy Atlas et Thomas Van Linger) réparties entre exportations et utilisation pour l’armement mécanisé de Daech. Cette autosuffisance en matière pétrolière permet ainsi à Daech d’exister en tant qu’entité politique et militaire. Enfin, les richesses archéologiques avec 4 000 sites sous contrôle permettent d’entretenir un vaste réseau de contrebande. En conclusion, Daech dispose d’un capital inédit en matière de ressources matérielles estimé à environ 2 200 milliards d’euros. Selon l’un des responsable de l’Organisation État Islamique, Daech disposerait d’un budget annuel de 2,6 milliards d’euros par an ce qui témoigne de sa capacité à assurer les fonctions régaliennes d’un État classique en matière de gestion financière.

Sa population

            D’une manière générale, les populations ont accueilli Daech avec une certaine passivité car ces dernières étaient en général marginalisées par leur pouvoir central. Représentant entre 8 et 10 millions sur les deux pays, il s’agit essentiellement de populations jeunes (Source : Graphique Perspective Monde : U.S. Census Bureau International Data). Les zones contrôlées sont majoritairement de peuplement faible en raison d’un espace étendu en milieu aride et désertique. Ces populations sont en dessous du seuil de pauvreté (cf : PIB et IDH de l’ONU qui situent Irak et Syrie sous le seuil inférieur 2$/jour/habitant) et soumis au régime financier du Califat qui leur inflige impôts et amendes. Le noyau de cette population est arabe de confession sunnite et cohabite avec de nombreuses communautés ethniques et religieuses telles que les chiites et les Kurdes. On constate également une survivance de la logique tribale avec une allégeance traditionnelle des tribus irakiennes et syriennes à des systèmes de fonctionnement autonome en résistance à l’autorité politique centrale.

Ses références idéologiques.

La zone de jonction entre la Syrie et l’Irak constitue un carrefour privilégié au Proche Orient. Cet espace se distingue comme celui de l’Islam des origines et, réciproquement, comme celui du clivage originel de cette confession religieuse. Le projet de Daech, porté par son calife Abou Bakr al-Baghdadi, est de restaurer le régime califal, de procéder à un retour aux origines avant le massacre de 1258 par les Mongols. La restauration du califat abbasside salafiste, pris en 1258 par les Turcs permettrait d’envisager le retour à l’unité du Maghreb à la Transaxiane. En effet, suite aux Accords Sykes -Picot signés par les Français et les Anglais en 1916, l’imaginaire collectif des populations locales a majoritairement rejeté le tracé des frontières reconnues par la communauté internationale comme en témoigne le cas des communautés kurdes réparties sur plusieurs États. Ainsi les indépendances récentes de l’Irak (en 1932 ou 1958) et de la Syrie (en 1946 ou 1963) ont contribué à la tentative de formation d’une mémoire collective qui reste encore très jeune. Ayant construit des projets différents par leur approche, des mouvements ont effectué des tentatives politiques dans les années 1950 comme en témoigne le projet laïc et socialiste, faisant de l’islam une référence culturelle du Baas en 1947 ou encore celui de Nasser par sa nationalisation du canal de Suez en 1956. Ces voies ont fini dans l’impasse, renforçant l’idée d’une impossible modernisation du monde arabe. Ainsi, ces différentes tentatives ayant échoué, Daech tente, à son tour, de créer une perspective pour le monde arabe, celui d’un retour à la puissance califale. Rejetant le modèle de l’État Nation reconnu par l’ordre international, Daech tente dès lors d’imposer son propre modèle avant de conquérir en vue de l’affrontement final annoncé dans la prophétie initiale.

Des acteurs extérieurs inefficaces

            En termes de gestion de cette nouvelle crise, la Ligue Arabe apparaît, tout d’abord, comme impuissante et divisée avec l’absence d’une ligne politique claire et efficace. Dans un contexte de guerre froide régionale, Iran et Arabie Saoudite continuent de s’opposer comme en témoigne le cas de la relance du conflit yéménite et l’envoi de troupes de l’Arabie Saoudite craignant d’être pris en étau par l’Iran pour s’imposer comme puissance régionale en alimentant les tensions avec les communautés chiites locales ce qui favorise la consolidation de Daech. À cela s’ajoute, le « trouble jeu » turc qui semble « aussi fiable que le Pakistan dans la crise de l’Afghanistan ». En effet, la Turquie d’Erdogan entretient des sympathies avec les États Unis mais semble également avoir des affinités avec le régime de Daech. S’agit d’une entente idéologique ou d’un choix par défaut pour occulter le risque de la question kurde ? Le fait est qu’à l’heure actuelle les Kurdes proposent un projet territorial et géopolitique (avec autonomie en ressources, dont l’eau et le pétrole) tout à fait viable, projet qui inquiète le gouvernement turc. Enfin, la question du rôle d’Israël doit également être considérée dans la mesure où le plateau de Golan, zone de déploiement de l’actuelle Finul sous mandat onusien, reste une zone de jonction avec la Syrie. Dans ce contexte, Israël reste nerveux à l’idée d’un potentiel approvisionnement du Hezbollah dans le Sud Liban. Sur fond d’internationalisation du conflit (Sources : Carte dans le New York Times), l’ONU reste à l’heure actuelle paralysée. Les États Unis, quant à eux, restent dans le statu quo conforme aux promesses de campagne du programme électoral du président Obama en matière d’implication des forces armées au Moyen Orient après les échecs et enlisements de l’administration Bush en Afghanistan (2001) et Irak (2003). Enfin, en ce qui concerne la Russie, celle-ci ne semble pas considérer Daech comme sa priorité. Le premier objectif semble à l’heure actuelle de « sauver le soldat Assad » en protégeant l’un ses seuls alliés stables après la chute de l’URSS. En effet par la réinstallation de troupes sur le site du port de Lattaquié, la Russie se recentre sur la logique entretenue par l’URSS, qui possédait le port de Tartous comme base navale depuis 1971, de conservation d’une fenêtre littorale en Méditerranée, ce qui contribue à l’implantation de la Russie au Proche Orient et à la réaffirmation de sa puissance sur la scène internationale. Or, la Russie semble à l’heure actuelle plus soucieuse de préserver la « Syrie vitale » en bombardant sur la façade littorale que sur les zones occupées réellement par Daech. (Sources : cartes ISW : Russian Airstrikes).

 

Conclusion : une entreprise totalitaire

            En conclusion, Daech pourrait répondre à la définition d’État ou d’entreprise totalitaire. Tout d’abord, la première condition est celle du chef unique (Abou Bakr al-Baghdadi) et du parti unique. À ce critère s’ajoute une série de pratiques comme l’embrigadement, la propagande et les massacres de masse de minorités ethniques ou religieuses. Daech s’inscrit dans le déni et la destruction des cultures autres que celles du parti dominant. Le régime et ses partisans entretiennent le culte de la mort, du sacrifice et du martyr (Slogan : « Yodo. You only die once. Why not make it martyroom ») et du rejet de la démocratie (Slogan : « No to Democracy. No to nationalism. No to arabism, No to arabism. Yes to Khilafah islamiyah »). Ainsi, le véritable problème semble aujourd’hui l’absence de culture démocratique dans les anciennes ou actuelles dictatures de Saddam Hussein en Irak et de Bachar Al Assad en Syrie. (cf : Caricature en date du 2 octobre 2015 : « Nous organiserons des élections libres dès que nous aurons terminé d’éradiquer les opposants. »). Par conséquent, il n’existe pas à l’heure actuelle de solution « clé en main » pour permettre une résolution du conflit qui passe obligatoirement par un processus de longue durée qui implique de penser la Guerre mais surtout l’Après Guerre. En attendant, on pourrait voir dans le combat mené par la coalition autour des Eats-Unis comme une guerre d’attrition pour contenir l’Etat islamique.

 

 

EN SYRIE, LA FRANCE DOIT-ELLE VRAIMENT S’APPUYER SUR LES TROUPES KURDES CONTRE DAESH ?

26 Nov

Etudes géostratégiques vous invite à lire l’article du Huffington Post consacré la question où Walter Bruyère-Ostells  propose aux côtés d’Olivier Roy des pistes d’analyse des évolutions dans le jeu d’alliance dans la lutte contre l’Organisation Etat islamique :

http://www.huffingtonpost.fr/2015/11/26/syrie-france-troupes-kurdes-daech_n_8648444.html?utm_hp_ref=france

 

LE FRONT POLISARIO : RECONVERSION DANS LE NARCOTRAFIC ET LE FONDAMENTALISME ISLAMISTE ?

11 Nov

Le problème sahraoui date des années 1970 et empoisonne les rapports du Maroc avec ses voisins, principalement l’Algérie. Pourtant, aujourd’hui la lutte pour l’indépendance semble laisser place à d’autres activités. D’après Olivier Guitta, expert en matière de sécurité, de contre-terrorisme et de stratégie des relations internationales, les premiers accords entre narcotrafiquants sud – américains et groupes armées d’Afrique de l’Ouest et de la bande saharo-sahélienne seraient du aux liens privilégiés et « liaisons dangereuses » entretenues par les FARC de Colombie et les katibas du Front Polisario au Sahara occidental, deux mouvements de guérillas révolutionnaires membres de l’ « Internationale marxiste », parmi les seules encore en activité dans le monde[1]. On peut donc se demander dans quelle mesure le Front Polisario, comme d’autres groupes combattants, devient une menace hybride dans cette zone grise qu’est le Sahel.

Tableau des mutations qui impactent le Front Polisario

La dérive intégrationniste du Front Polisario vers l’ex-GSPC algérien devenu AQMI est aujourd’hui significative, comme en atteste la reconversion emblématique de Lamine Boucheneb, ancien combattant du Polisario, d’abord dans la contrebande au Sahel, puis dans les cellules des « Signataires par le Sang » de Mokhtar Belmokhtar, dit « le borgne »[2].

La transformation idéologique de ce mouvement révolutionnaire progressiste vers l’islamisme radical et fondamentaliste remonte aux années 1980, selon Mustapha Bouh dit « Al Barazani », ex-Commissaire politique de l’armée du Polisario, qui a rallié le Maroc en 1991 : «Certes, nous ne vivons pas dans une île et tout ce qui touche l’Afrique, le monde arabe et le Maghreb nous touche! Il se peut que l’attente, les déceptions, ainsi que les idées ayant cours au Maghreb puissent toucher quelque peu notamment la jeunesse. Il se peut qu’il puisse se trouver de jeunes Sahraouis intéressés par l’islamisme radical (…) En réalité tout a commencé à la fin des années 1980. Des étudiants venus des camps de Tindouf et présents dans les universités d’Alger ou d’autres villes du nord y ont rencontré des membres du FIS (Front Islamique du Salut) qui tenaient le haut du pavé dans les facultés à cette époque. Ils ont été contaminés et sont revenus animés par l’idéologie islamiste [3]. »

             En 2005, Hametti Rabani, un des anciens leaders emblématiques du Polisario, établit un piteux constat relatif à l’état d’esprit général prédominant au sein des camps sahraouis : «Le Polisario est en situation d’échec. La majorité des anciens combattants l’ont quitté et se sont reconvertis dans les affaires en Mauritanie. De nombreux dirigeants historiques sont partis également. Restent pas mal de jeunes. Que peut leur dire la direction? Quel espoir peut-elle leur donner? Aucun, le mouvement étant dans l’impasse, alors certains, pour ne pas désespérer, se tournent vers la religion, vers Dieu. Ils n’attendent plus rien des chefs du Polisario mais tout de Dieu. Dieu remplit le vide laissé par l’idéologie passéiste de la direction du Polisario».[4]

Ainsi, l’on constate depuis deux décennies la reconversion progressive de nombreux soldats du Polisario dans l’islamisme radical, celui–ci venant combler l’abîme économique, politique, moral et social de l’enlisement de l’idéologie marxiste au cœur du combat mené par le Front Polisario. Spectatrice passive de ces évolutions, la Communauté internationale peine encore à appréhender les désintérêts multiples toujours plus croissants à son égard, au cœur de ces dynamiques actuellement à l’œuvre. Cela se caractérise par des générations de réfugiés sans travail, sans argent, et sans logement, mourant de faim dans les immensités désertes du Sahara : le fondamentalisme islamique prospère ainsi fortement sur ces terres en enrôlant des légions entières de main d’œuvre désœuvrées et sans horizons.

Concernant les mutations en cours au sein du Front Polisario, Aymeric Chauprade affirme que «500 ou 600 vétérans maghrébins d’Afghanistan se baladent, après la chute du régime des Talibans, dans cette vaste zone que j’appelle ‘l’arc intégriste du Sahara’… Depuis quelques années, un certain nombre de mouvements identitaires locaux, qui avaient, du temps de la guerre froide, adopté le marxisme-léninisme comme idéologie transnationale, changent de référentiel idéologique et optent pour l’islamisme radical (…) l’essentiel des troupes d’Al-Qaïda dans le Sahel est constitué de transfuges du Polisario… le véritable danger reste la possibilité pour les djihadistes de faire de la région un nouvel Afghanistan ». [5]

Les nouvelles générations désœuvrées sont ainsi enlisées dans une situation de statu quo permanent en vigueur depuis le cessez–le–feu de 1991, qui semble figer pour de bon les positions de cette « guerre des tranchées » de par et d’autre du « Mur des sables ». Cette situation place la victoire désormais hors de portée du Front Polisario. Cela se caractérise par la désertion de multiples dirigeants emblématiques : certains ont finalement rallié la position diplomatique officielle du Maroc, en échange de contreparties matérielles, financières, si ce n’est juridiques, alors même que les tutelles algérienne et cubaine, traditionnellement au cœur des combats tout au long des décennies 1970 et 1980, périclitent. L’influence de la Libye s’est également éteinte avec la chute du leader emblématique qu’était Kadhafi dans le cadre de l’intervention de l’ONU et de l’OTAN en 2011. Laissées à l’abandon, les katibas du Polisario tombent dès lors aisément sous le joug du terrorisme islamiste et de la criminalité organisée transnationale. [6]

Un acteur en voie d’hybridation : vers une convergence avec le narco-terrorisme

Dans les faits, le désert transfrontalier à cheval sur la Mauritanie, l’Algérie et le Mali a toujours été contrôlé par les combattants du Front Polisario depuis le Sahara – occidental (Maroc), ceux – ci établissant une véritable souveraineté territoriale officieuse sur l’ensemble de la zone. Il n’y a en effet aucune différence ethnico-culturelles et linguistiques entre les maures de Mauritanie et les sahraouis du Sud –  Maroc, de même qu’entre les ressortissants du Sud – ouest algérien et ceux du Nord – Mali, du fait de leurs liens tribaux et familiaux pérennisés des siècles durant. Concrètement, rien de ce qui peut advenir dans cette zone ne peut échapper à la vigilance ou à la complicité du Front Polisario, spécifiquement dans l’intégralité des territoires à l’Est du « Mur des sables » marocain.

Ses milices désœuvrées géreraient dans le domaine narcotique le trafic du kif marocain du nord vers le sud du continent, et de la cocaïne latino – américaine du sud vers le nord, et de l’Ouest vers l’Est, à destination finale du marché européen. Dans cette perspective, les relations entre le Front Polisario et les autorités gouvernementales maliennes se sont profondément dégradées, ces dernières allant jusqu’à supprimer en 2009 leur reconnaissance officielle de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD). Le gouvernement malien accuse délibérément le Front Polisario d’œuvrer pour le compte d’AQMI, et d’être les « principaux vecteurs » du narcotrafic de drogue, de séquestres de touristes et de ressortissants occidentaux dans la bande saharo – sahélienne, dans le sillage des accusations prononcées par les autorités gouvernementales marocaines[7].

Les milices du Front Polisario s’affirment ainsi comme un bras armé allié d’AQMI dans l’Ouest de la frange saharo – sahélienne, caractérisant la dégénérescence d’une guérilla indisciplinée et ingérable, à l’heure actuelle impliquée dans de nombreux trafics (armes, émigration clandestine, drogues, terrorisme, contrebande, carburants, et même l’aide alimentaire des camps de réfugiés) en tout genre afin de s’autofinancer, entachant d’autant plus son intégrité, et donc sa légitimité, aux yeux des autorités internationales et des bailleurs de fonds. Cela alors même qu’elle était déjà largement entamée du fait de l’appui officiel de nombreux membres du Polisario aux forces de Kadhafi avant son renversement. Le Maroc dénonce ainsi la mainmise du Front Polisario avec les cartels latino-américains à travers le rôle du Colonel Ould Laarik, depuis Tifariti, une zone contrôlée par le Polisario à l’Est du Maroc.

Dans cette perspective, les autorités gouvernementales mauritaniennes et maliennes, opérant conjointement dans le Sahara, ont mis à jour et arrêté en le 7 décembre 2010 une vaste filière du narcotrafic de cocaïne dans la zone. Cela conduisit à l’arrestation du chef du réseau, un Sahraoui nommé Soultani Ould Ahmadou Ould Baddi, alias « Sléitine », en compagnie de ses sous-lieutenants, Farha Ould Hmoud Ould Maâtallah, ancien militaire vivant dans les camps de la région de Tindouf (sud-ouest de l’Algérie), Breika Ould Cheikh, un ancien général du Front Polisario, Lahcen Ali Ould Brahim, né en 1970 à Tiaret en Algérie et lié à la tribu sahraouie Reguibate, et Mohamed Ould Laârik, chef de la police militaire du Front Polisario. Une source sécuritaire malienne, sous couvert d’anonymat, indiqua à ce propos que « le réseau a transporté de nombreuses tonnes de cocaïne pour le compte d’expéditeurs sud-américains à travers le Sahara en direction de commanditaires européens (…) Il s’agit là de l’un des trois plus gros réseaux de narcotrafiquants de cocaïne et de cannabis, qui transite la drogue du Sahara vers l’Europe, composé à plus de 90% d’éléments issus des camps du Polisario, et ayant des relais dans chacun des pays de la bande saharo – sahélienne ». Ould Baddi constituait en pratique une cheville ouvrière indispensable au réseau, une sorte de lien permanent entre AQMI, le Front Polisario, et les réseaux de narcotrafiquants locaux et étrangers opérant dans la zone.

En mars 2011, la justice malienne juge l’affaire du vol « Air cocaïne », un Boeing transportant une dizaine de tonnes de cocaïne en provenance de Colombie. L’avion s’est crashé dans le Nord-Mali en 2009, ouvrant la voie à une enquête au cours de laquelle est inculpé un ancien cadre du Front Polisario. Malgré les efforts du gouvernement algérien allié, les investigations démontrent qu’il n’est plus possible d’occulter l’implication des combattants du Front Polisario dans de nombreux trafics de la sous-région. Et plus expressément le narcotrafic de cocaïne, en particulier dans les Camps de Tindouf où résident depuis 1975 plus de 90 000 réfugiés sahraouis selon le Haut-commissariat des Nations-unies pour les Réfugiés (HCR) – plus de 165 000 selon le gouvernement algérien – à l’extrême pointe sud [8]– ouest de l’Algérie, dans la région naturelle de Saoura, à moins de 50 kilomètres de la frontière du Sahara occidental et moins de 65 kilomètres de la frontière mauritanienne.

En somme, au cœur du No man’s land qui caractérise le territoire à cheval sur le Sahara occidental, le sud-ouest algérien et le grand nord mauritanien, les combattants du Front Polisario ont bel et bien  noué des contacts avec les narcotrafiquants d’Amérique Latine, mettant à disposition leurs interconnexions multiples avec AQMI et  permettant une véritable voie alternative à l’acheminement de la cocaïne en Europe.

Robin Guillon, d’après le mémoire de fin d’études de l’IEP d’Aix, 2015.

[1] « Les sources du financement des bandes armées au Sahel », Compagnie Méditerranéenne d’Analyse et d’Intelligence Stratégique (CMAIS), 2013).

[2] « Mokhtar Belmokthar et la Katiba « Al Mouakaoun Be Dam », Note d’actualité n°298, Alain Rodier et Eric Denécé, CF2R, 20/01/2013.

[3] « Sécurité au Sahel et désarmement du Polisario », Lounès Saâd, Tribune Libre, Institut Hoggar, 24/11/2009

[4] Idem.

[5] Géopolitique, constantes et changements dans l’histoire, Aymeric Chauprade, Ellipses, Paris, 2003.

[6] « Comment le Polisario et les bandes armées maliennes s’affrontent pour le contrôle de la drogue au Sahel », Frédéric Powelton, Sahel Intelligence, 13/09/2011

[7] « Polisario – Sahel : les dessous de l’agacement de Bamako », Sahel Intelligence, 28/12/2011

[8] « Recensement des réfugiés à Tindouf : L’Impuissance du HCR », Info Sahara, 2014.

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