Patrice Gueniffey : une oeuvre d’historien sur le processus révolutionnaire

23 Fév

Etudes géostratégiques a fait le choix de publier les textes d’une séance de séminaire du CHERPA au cours de laquelle deux doctorants, anciens étudiants du Master II Histoire militaire ont eu le grand plaisir d’analyser et de discuter le travail de l’historien Patrice Gueniffey, Directeur de recherches à l’EHESS et ancien Directeur du Centre de recherches politiques Raymond Aron. La première partie consacrée aux travaux de Patrice Gueniffey sur la Révolution française a été prise en charge par Agathe Plauchut, tandis que la partie sur la période napoléonienne et l’écriture d’une biographie l’est par Benoît Pouget.

 

PATRICE GUENIFFEY, UNE RÉFLEXION SUR TORRENT RÉVOLUTIONNAIRE

S’il fallait présenter en deux mots Patrice Gueniffey, je le qualifierais d’historien politiste. Vous utilisez en effet une démarche qui emprunte des outils à la fois à l’histoire et à la science politique.
L’éclairage politique de l’Histoire qu’il réalise a deux vertus, qui se rapportent chacune à l’une des deux disciplines concernées. Ses travaux permettent en effet d’approfondir les études historiques simplement factuelles de la période révolutionnaire, et en cela ils sont un apport essentiel pour l’Histoire. Mais ils permettent également de percevoir l’histoire des phénomènes politiques, de dresser un tableau de ce qui fut pour comprendre ce qui est. Dans cette mesure, ses études ont beaucoup à apporter aux politistes qui étudient des sujets comme le vote ou la terreur comme instrument politique.
Nous allons donc discuter de questions à la fois historiques et actuelles, liées au vote, à la Révolution et à la Terreur mais aussi à leur legs. Mais avant cela, nous allons évoquer rapidement son parcours académique.
Patrice Gueniffey a soutenu en 1989 une thèse de doctorat en Histoire intitulée La Révolution française et les élections: suffrage, participation et élections pendant la période constitutionnelle: 1790-1792, sous la direction de François Furet à l’EHESS. Le sujet de cette thèse laisse déjà voir la grande caractéristique de son travail que nous venons d’évoquer, puisqu’il se trouve à la confluence de l’Histoire et de la science politique.
Cette thèse de doctorat en Histoire adopte en effet un angle résolument politique, puisque c’est une étude du suffrage et de sa mise en oeuvre qui est menée, s’attachant à l’étude :
– du droit de suffrage
– puis à celle de la participation dans les assemblées primaires
– et enfin à celle de l’élection des députés par les assemblées électorales de départements
C’est donc une histoire du processus politique de la période constitutionnelle qui est proposée.
A la suite de ce travail et sur cette thématique du vote, Patrice Gueniffey a publié plusieurs écrits importants, dont il faut citer ici le colossal ouvrage Le Nombre et la raison: La Révolution française et les élections de 1993. Cet ouvrage a fait date dans l’étude de la période révolutionnaire, parce qu’il apportait un éclairage sur un sujet peu voire pas étudié en tant que tel, celui des élections, pourtant déterminant dans cette période et pour sa compréhension.
En présentant la réalité des élections de la période de l’Assemblée constituante, il offre aux lecteurs non seulement un focus historique sur cet élément politique majeur, mais il va plus loin en soulignant les divergences entre la démocratie d’alors et la démocratie actuelle. Selon lui, les différences entre les élections de l’époque constitutionnelle et les élections que nous connaissons aujourd’hui sont, à ce point, notables qu’elles interdisent toute revendication de l’héritage direct de la démocratie révolutionnaire par la démocratie moderne.
Patrice Gueniffey explique notamment pourquoi la considération de la volonté de la majorité comme légitime à déterminer l’orientation des politiques de la nation est nouvelle. A l’époque révolutionnaire en effet, l’illusion de la « voix unique » de la nation était dominante. Des intérêts divergents ne pouvaient coexister ou débattre entre eux; toute opposition était une sécession. L’illusion de la cohésion nationale, si caractéristique de l’époque révolutionnaire, n’existe plus aujourd’hui et c’est en cela que notre démocratie s’est bien éloignée de son ancêtre. Le fait que les électeurs soient appelés à voter non pour des programmes ou même à l’issue d’une délibération ou d’un débat d’idées est révélateur des lacunes de cette conception monolithique de la nation. Les élus étaient imaginés, dans cette époque de la démocratie balbutiante, non comme dépositaires et représentants des intérêts de leurs électeurs, mais comme des personnalités qui auraient à juger des orientations profitables à l’intérêt général. L’homme était clairement mis en avant, sa personnalité passait avant sa politique, et la nation devait passer avant ses électeurs.
Selon Patrice Gueniffey, l’exercice démocratique lui-même de l’époque révolutionnaire était caractérisé par des limites majeures, dont l’absence de publicité des candidatures n’est que l’un des exemples les plus frappants. Ce qui reposait sur la doctrine de la volonté générale résultait finalement en une dispersion des votes, qui leur ôtait toute efficacité. C’est dans cette mesure qu’il parle d’ « élections dépossession » pour caractériser les élections de la période révolutionnaire car, je cite, « tout, dans le régime électoral de la Révolution française, tend à entourer les élections d’un vide politique » (« L’invention du vote »). A ce propos, l’absence de mandat impératif dans la démocratie contemporaine traduit-elle une perpétuation de ce que vous appelez l’ « élection-dépossession » durant la période révolutionnaire, malgré la publicité des candidatures, l’utilisation de l’élection directe et la possibilité de délibérer?
Après ce détour par les grandes idées de sa thèse de doctorat et des travaux qui lui sont associés, revenons à à son parcours. Comme je l’ai dit, il a soutenu sa thèse sous la direction de François Furet, dont il est un éminent disciple. François Furet a joué un rôle déterminant dans son parcours et notamment dans le développement de ses théories.
Pour ceux qui ne le connaissent pas, ou pas suffisamment, François Furet est un historien français qui a marqué l’histoire de l’étude de la Révolution française, sur laquelle il a travaillé pendant près de 4 décennies. En 1965, il publie son premier ouvrage sur le sujet, La Révolution.
Les théories de François Furet sur la Révolution française ont ouvert une période de débat dans le monde de la recherche sur la Révolution. Pour les historiens marxistes comme Georges Lefebvre ou Albert Soboul, qui tenaient le haut du pavé jusqu’alors, la Révolution française était issue d’un mouvement populaire qui s’était éteint le 9 Thermidor. François Furet fait le pari de dépoussiérer les études sur cette période en élargissant son champ d’étude chronologique. Au fil des ans, Furet affine son analyse et publie des ouvrages qui sont restés des références en la matières, notamment Penser la Révolution française en 1978, et bien sûr le colossal Dictionnaire critique de la Révolution française qu’il a codirigé avec Mona Ozouf en 1988.
François Furet innove dans son étude de la Révolution française en la présentant comme une révolution des élites qui aurait été perturbée par la Terreur, les masses populaires confisquant alors le pouvoir. Ce qui est intéressant pour nous aujourd’hui est l’idée que François Furet n’avait fait qu’esquisser et que vous avez approfondi, documenté et illustré, à savoir la possible consubstantialité qui unirait Révolution et Terreur. Patrice Gueniffey écrit notamment que la Terreur « est le produit de la dynamique révolutionnaire et, peut-être, de toute dynamique révolutionnaire. En cela, elle tient à la nature même de la Révolution, de toute révolution », une idée sur laquelle il serait intéressant que vous reveniez.
Les travaux de Patrice Gueniffey sur la Terreur s’inscrivent dans l’héritage direct des idées de François Furet. Il voulait, lui aussi, vous distinguer des analyses partisanes sur la Terreur, que ce soit celles qui sont biaisées par des grilles de lecture marxistes ou celles qui sont marquées du sceau antirévolutionnaire. Cela l’a entraîné, comme cela avait entraîné François Furet avant lui, dans des débats historiographiques, qui l’ont notamment « opposé », si je peux employer ce terme, à Claude Mazauric, héritier intellectuel de l’approche marxiste de la Révolution de Soboul.
Patrice Gueniffey donc voulu inscrire son approche de cette période dans une optique scientifique s’attachant à l’étude du domaine politique. On retrouve ici ses premières amours et son talent pour l’alliance des deux disciplines. Selon lui, « la Terreur n’est pas un événement culturel, mais politique » (La Politique de la Terreur), et c’est en tant que telle qu’il a souhaité l’étudier.
Je dois dire que j’ai été particulièrement intéressée par son ouvrage sur la Terreur. Il montre une finesse d’analyse et une capacité à conceptualiser et à mettre en dialogue les événements qui devraient passionner tout étudiant non seulement en histoire mais aussi en science politique et dans l’ensemble des sciences sociales.
C’est un travail très original, qui a pu être critiqué par des historiens, notamment ses opposants que j’ai précédemment cités, pour ne pas être crispé sur le factuel, mais c’est bien là son intérêt. Le factuel est mis au service de l’analyse, et le rôle de l’historien prend tout son sens dans ces écrits: celui de comprendre et d’expliquer, de saisir les relations entre les faits, les manipulations des coulisses de l’histoire, afin d’expliquer, enseigner et transmettre plutôt que seulement énumérer, narrer et décrire.
Il décrypte la Terreur, la lit, l’analyse et la présente sans la diaboliser, au contraire de ce qui était fait jusqu’en 1945, mais sans non plus l’idéaliser comme certains historiens de la deuxième moitié du XXe siècle ont pu le faire. Pour le citer, Patrice Gueniffey porte sur la Terreur un « jugement dépassionné ». Il s’agit de remettre la Terreur à la place qui est la sienne, celle d’une période historique majeure, dont la rationalité politique peut être comprise pour peu qu’on prenne le temps de l’étudier. C’est un livre qui a fait du bruit, à juste titre, et qui a fait date dans l’étude de la Terreur.
Les idées contenues dans cet ouvrage sont nombreuses, je vais essayer d’en isoler les principales.
Il faut commencer par préciser que Patrice Gueniffey n’envisage pas la Terreur comme la période historique que ce mot désigne habituellement, mais comme « une forme de la politique révolutionnaire: l’emploi de la contrainte et de la violence à des fins politiques et dans le silence des lois ». C’est cette forme de politique qu’il étudie. Ainsi, il étend l’étude de la Terreur hors de bornes chronologiques qu’on lui assignait précédemment, comme François Furet l’avait fait en son temps pour la Révolution française. Patrice Gueniffey écrit ainsi que la Terreur était préfigurée par des mesures datant de 1791 et 1792 orientées contre les émigrés et les prêtres, et même par des discours de 1789 réclamant des lois d’exception. Quant à la borne chronologique de fin communément admise, il la réfute également, affirmant que « le 9 thermidor tourne une page de l’histoire de la Terreur plus qu’il n’en signe la fin » et que la « politique de la Terreur » se poursuit bien au-delà. Ainsi, « l’histoire de la Terreur commence avec celle de la Révolution pour ne finir qu’avec elle ».
Cette définition politique de la Terreur lui permet de présenter une hypothèse intéressante et centrale dans l’ouvrage, qui est que la Terreur « est le produit de la dynamique révolutionnaire et, peut-être, de tout dynamique révolutionnaire. En cela, elle tient à la nature même de la Révolution, de toute révolution ».
Dans cet ouvrage Patrice Gueniffey explique également la relation à trois acteurs qui est à l’œuvre dans la Terreur et dans toute terreur, à savoir une relation qui met en présence le terroriste, le destinataire de la violence et la victime, les deux derniers étant distincts. C’est cette distinction, ainsi que le caractère stratégique ou non de l’action, qui différencie la terreur de la violence. L’objectif d’une politique terroriste est « de créer un climat de peur si intense que toute opposition se trouverait neutralisée », que ce soit par le recours effectif à la violence ou par la menace d’un tel recours.
La terreur est un instrument politique très ancien, caractérisé par sa rationalité. Au sein de cette rationalité, l’existence crédible d’un ennemi est centrale; elle est la justification même du recours à des mesures d’exception terroriste (bien que toute mesure d’exception ne soit pas terroriste, évidemment). Dans le contexte révolutionnaire, l’ennemi toujours renouvelé et réactivé est le comploteur, complice de l’étranger et des forces réactionnaires. Au fur et à mesure que la Terreur se développe en une « conception absolue du conflit politique », l’étau du soupçon se resserre autour de ceux-là même qui constituaient le cœur de la traque, car il s’agissait à la fois « de préserver des positions de pouvoir, mais également des intérêts nés de l’exercice de la répression ». En ce sens, la Terreur est auto génératrice.
Il insiste à la fois sur le rôle des hommes et sur l’importance des représentations des circonstances que les acteurs en avaient plutôt que celles des circonstances elles-mêmes. Il étudie la question qui a été un débat récurrent de l’étude de cette période, à savoir la relation entre nécessité et circonstances dans l’apparition et le déroulement de la Terreur. Il parle ainsi, entre autres du rôle d’aiguillon du soupçon que joua Marat, de celui de promoteur de la violence extrême du Gén Turreau en Vendée, de Brissot et de sa posture belliciste ou encore de celui de puriste et fin stratège politique de Robespierre.
L’image récurrente du torrent ou du cours du fleuve est la synthèse des conceptions de Patrice Gueniffey des origines de la Terreur, à la confluence de la rivière de la nécessité de la « montée aux extrêmes » des révolutions (empl.5206) et des ruisselets des « circonstances », événements et personnalités. C’est une métaphore intéressante qui concilie deux types de causes, et qu’il serait intéressant de mieux comprendre.
Est évoquée la filiation directe qui existe entre l’Ancien régime et le régime révolutionnaire, en parlant notamment de l’archaïsme des mentalités et de l’influence des mœurs aristocratiques sur l’exercice démocratique des premières années révolutionnaires. Patrice Gueniffey évoque également la proximité entre le fondement religieux de l’Ancien régime et le fondement idéologique du nouveau. C’est donc une étude historique à portée politique que Patrice Gueniffey a produite, en s’appuyant Rousseau, Montesquieu, Locke, Tocqueville, Burke ou Pufendorf, pour comprendre soit leur influence sur la Révolution soit les clefs de lecture que leurs œuvres peuvent offrir.

Par Agathe Plauchut
Doctorante chargé d’enseignement Sciences Po Aix – IREMAM

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