Le règlement de la crise iranienne : étude prospective

7 Oct

Il s’agit ici d’examiner les différents scénarii envisageables pour un dénouement de la crise iranienne. L’option d’une guerre prochaine déclenchée par les Etats-Unis m’apparaît finalement comme étant la plus probable.

Les scénarios pour éviter la guerre

Le « Big Deal » :

Le « grand marché » géopolitique est l’une des solutions avancées par les observateurs pour dénouer cette crise.  Cette option a longtemps été portée par plusieurs observateurs américains qui estimaient que l’Iran aspirait davantage à la reconnaissance de son rôle d’acteur majeur au Moyen-Orient et  à un développement économique pacifique, qu’à la tension continue, la possession de l’arme atomique voire à la guerre. L’objectif serait de faire admettre à l’Iran que la recherche de la bombe nucléaire ne serait plus nécessaire car ni les Etats-Unis ni leurs alliés ne menaceraient plus l’Iran d’un changement de régime.  Il s’agirait pour les dirigeants américains de jouer « cartes sur table » avec l’Iran, en abordant l’ensemble des sujets de discorde qui ont envenimé les relations irano-américaines depuis 1979 et en les résolvant un par un alors que chaque partie accepterait concessions et compromis. En échange d’un renoncement  à l’arme nucléaire et au soutien du terrorisme à l’étranger, la République Islamique verrait l’ensemble des sanctions votées contre elle depuis quatre décennies levées, les menaces d’intervention sur son territoire dissipées et son rôle de puissance régionale reconnu par tous. Il semble que les dirigeants iraniens ont depuis plusieurs années renoncé à cette option après les ouvertures tentées par Barack Obama en 2009.

Le  containment :

Cette option a pu être un moment envisagée lors des débats de l’élection présidentielle américaine de 2008 aux Etats-Unis. Selon la doctrine de l’endiguement mise en œuvre durant la guerre froide face à l’URSS, les Etats-Unis auraient accepté un Iran possédant l’arme atomique en prenant de multiples  mesures pour contenir cette puissance nucléaire. Par un bouclier antimissile déployé en Europe (Roumanie, République Tchèque), par un armement massif des pays arabes du Golfe Persique (Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, Oman….), par un maintien du «gap » technologique existant entre Israël et ses voisins (avec la mise en place de radars américains sur le territoire israélien, du développement d’un propre bouclier antimissile israélien (système Arrow) et la livraison des matériels les performants comme le chasseur-bombardier F-35), ainsi qu’une présence militaire américaine renforcée dans le Golfe Persique, les Etats-Unis auraient pu être en mesure selon certains d’atténuer la menace que pourrait faire peser un Iran nucléaire sur le Moyen-Orient. Cependant, Israël a d’emblée écarté cette option clamant qu’il ne peut courir le risque d’une seule bombe nucléaire iranienne explosant sur son territoire sous peine d’être détruit de façon irréversible. Barack Obama au mois de septembre 2012 a ainsi rassuré Israël en affirmant que le containment d’un Iran nucléaire n’était plus une option.

La « guerre secrète »:

Afin de retarder au maximum toute accession iranienne à l’arme nucléaire, les services secrets israéliens et américains tenteraient depuis plusieurs années de saboter, d’endommager, de ralentir par tous les moyens le programme nucléaire iranien.  Ces actions seraient principalement  les sabotages technologiques et les exécutions ciblées. La NSA, la CIA, et l’unité israélienne 8200 de guerre électronique par le biais du programme informatique « Olympic Games » ont sans doute pu lancer successivement les virus Stuxnet, Duqu et Flame, dans les réseaux électroniques des centrales nucléaires iraniennes et y causer de gros dégâts notamment en détruisant des centrifugeuses nécessaires à l’enrichissement de l’uranium. Au-delà de la cyber-guerre, le Mossad n’hésiterait pas à envoyer des agents au cœur de l’Iran afin de procéder à des destructions d’infrastructures par le biais d’explosifs comme la destruction d’un stock de missiles iraniens, le 12 novembre 2011 sur une base des Gardiens de la Révolution. Enfin le Mossad aurait ces dernières années directement procédé à des assassinats de personnalités clés du programme nucléaire iranien, comme des scientifiques, universitaires, officiers, abattus en pleine rue à Téhéran ou tués dans l’explosion de leur voiture. Mais toutes ces mesures ne peuvent que retarder la course au nucléaire menée par l’Iran, dans l’espoir que les lourdes sanctions économiques qui lui sont imposées fassent se soulever le peuple iranien contre la République Islamique avant que celle-ci n’ait atteint la capacité nucléaire militaire.

Les scénarios de guerre contre l’Iran

L’attaque israélienne :

Ce type d’intervention, qui est le plus souvent évoqué dans les médias, serait là encore un moyen pour retarder le programme nucléaire iranien (de 18 à 24 mois) mais pas pour le détruire dans son intégralité de façon irréversible, Israël n’ayant pas les moyens pour cela. Avec une flotte de 400 avions de combat, Israël a au moins la capacité de mener de mener 3 vagues d’assaut (voire plus) de cent appareil (F15I et F16I) afin d’abattre les avions intercepteurs ennemis, la DCA iranienne et au minimum d’endommager les 4 principaux sites nucléaires iraniens (Natanz, Arak, Bushehr et surtout Fordo). Pour cela Tsahal devrait emprunter l’une des trois routes d’accès à l’Iran (par la Turquie au nord, l’Arabie Saoudite au sud ou par le chemin le plus court, l’Irak). Au-delà des considérations diplomatiques, Tsahal peut aisément franchir toutes ces frontières grâce à un système de brouillage radar que seul Israël possède et qui a déjà fait ses preuves lors du bombardement des infrastructures nucléaires syriennes en 2007. Au-delà de sa seule force aérienne, Israël peut également compter sur ses missiles balistiques Jericho III. Plusieurs questions restent toutefois en suspens. Israël a-t-il la capacité de ravitaillement en vol de tels effectifs pour garantir une efficacité de frappe optimale ? Les livraisons américaines de ravitailleurs KC-135 se poursuivent pour y arriver le cas échéant. Au pire, Israël pourrait peut-être faire atterrir ses formations de combat sur les aérodromes de l’Azerbaïdjan avec qui les relations se sont fortement rapprochées ces dernières années. Au-delà du raid en lui-même, les destructions qu’infligeraient Israël seraient-elles suffisantes pour obtenir des résultats probants ? La fortification continue des sites nucléaires névralgiques iraniens, et notamment de la base cruciale de Fordo (site enterrée sous une montagne et renforcée de couches de béton armé), pourrait peut-être faire échec à de telles frappes. Cependant, Israël se fait livrer depuis plusieurs années des bombes anti-bunker penetrator  (GBU-27 et 28) pour tenter de résoudre ce problème. Les capacités de pénétration des bombes israéliennes seront-elles plus performantes que les fortifications iraniennes ? Israël sait de toute façon qu’il ne pourra mettre fin seul au programme nucléaire iranien. D’autant plus que l’Etat hébreu sera immédiatement confronté à la riposte du Hezbollah, ce qui donnera l’occasion à Israël de prendre la revanche sur le parti chiite que Tsahal attend depuis 2006.

Les trois options américaines

Les frappes ciblées américaines :

Menées selon les mêmes principes que des frappes israéliennes, la capacité de projection américaine et sa puissance de feu, permettraient de ne pas connaître les mêmes problèmes qui se posent à Israël avec des résultats beaucoup plus certains. Déployant leurs bombardiers stratégiques B1, B2, B52, leurs chasseurs furtifs F-22, leurs centaines de chasseurs conventionnels, leurs bombes GBU-57, plusieurs groupes aéronavals, les Etats-Unis après s’être assurés de la maîtrise du ciel et des côtes pourraient mener une campagne de bombardement sur plusieurs semaines qui détruirait le programme nucléaire iranien ou, à tout le moins, le retarderait de nombreuses années.

Un  « global strike » :

Mais les Etats-Unis pourraient ne pas vouloir s’arrêter seulement à la destruction du programme  nucléaire de l’Iran. Ils pourraient décider d’une attaque globale visant à détruire en plus des sites nucléaires, l’ensemble de l’armée de l’air, de la marine et des moyens lourds de l’armée de terre et des Gardiens de la révolution ainsi que leurs bases, les principales infrastructures énergétiques et voies de communication et les sites institutionnels gouvernementaux comme les palais, les ministères, les lieux de pouvoir locaux ainsi que de tenter une décapitation du régime par la mort du Président ou du Guide Suprême iranien. Cela impliquerait probablement en plus de l’utilisation des capacités de l’US Air Force ou de l’US Navy, le déploiement de nombreuses forces spéciales chargés de neutraliser les sites sensibles au sol tels la défense côtière ou anti-aérienne. En outre, après avoir substantiellement détruit la majorité des capacités offensives iraniennes, les Etats-Unis  pourraient décider de soutenir un groupe iranien au pouvoir en remplacement de l’ancien régime (comme avec l’Alliance du Nord en Afghanistan en 2001) qui verrait le nouveau régime iranien redevenir un allié de l’Amérique, comme avant 1979. Fort opportunément les Etats-Unis viennent de retirer la semaine dernière l’Organisation des Moudjahidines du Peuple Iranien de leur liste des groupes terroristes.

L’invasion américaine :

Hypothèse la moins probable actuellement, les Etats-Unis pourraient néanmoins devoir s’y résoudre le moment venu. A peine retirés d’Irak, cherchant à le faire le plus vite possible d’Afghanistan,  affaiblis économiquement, ayant une armée « fatiguée » par 11 ans de guerre, les Etats-Unis savent qu’ils ne doivent pas s’engager massivement au sol en Iran comme ils l’ont fait en Irak en 2003. Néanmoins, si les frappes aériennes et navales, les opérations spéciales et les tentatives de faire tomber le régime iranien ne suffisaient pas, les Américains pourraient se retrouver avec un gouvernement iranien passé dans la clandestinité, soutenu par un peuple iranien galvanisé, ne disposant plus de capacités offensives majeures mais pouvant néanmoins semer le chaos au Moyen-Orient par le biais de multiples attentats et le développement de guérillas dans toute la région. Les Etats-Unis se retrouveraient alors contraints de s’investir lourdement sur le sol iranien même pour éviter une déstabilisation de cette région pétrolifère stratégique. Au risque de se retrouver dans un piège d’une ampleur qu’ils n’ont plus connus depuis le Vietnam.

La riposte iranienne

Se préparer à la guerre :

Assurément avec les relativement faibles moyens dont il dispose, l’Iran ne pourra que ralentir une offensive américaine. Cependant l’armée iranienne est totalement prête pour ce combat et la détermination sous le feu ennemi compte tout autant que l’armement. Si les Iraniens savent que leur armée de l’air et leur DCA n’arrêtera pas les escadrilles ennemies (même si plusieurs avions seront probablement abattus) ils comptent obtenir des succès dans la défense du Golfe Persique à partir de leurs côtes. De nombreuses batteries de missiles anti-navires de conception russe (de type Sunburn et Silkworm) sont déployés sur les côtes (détroit d’Ormuz notamment) ; elles peuvent toucher tous les bâtiments américains déployés dans le Golfe (mais ceux-ci bénéficient du système anti-missiles Phalanx pour les contrer). En plus du minage du détroit d’Ormuz, la marine iranienne compte envoyer des unités navales « au contact ». Si la flotte de surface iranienne classique n’a aucune chance de succès face à la Ve flotte américaine, ces bâtiments peuvent aller s’écraser lors d’attaques kamikazes sur les bâtiments adverses. Les trois sous marins Kilo et les groupes de sous marins de poche que possède l’Iran peuvent engranger des résultats significatifs s’ils décident de « chasser en meute » et de se focaliser sur une cible unique. Enfin, l’Iran compte surtout sur les centaines d’embarcations légères rapides de type hors-bord des Gardiens de la Révolution. Ces vedettes possèdent des missiles antinavires C-802 chinois qui ont fait leur preuve au large du Liban en 2006 lorsque le Hezbollah toucha une frégate israélienne avec l’un d’entre eux. Par des attaques « swarming » (en essaim), ces centaines d’unités (éventuellement kamikazes) pourraient arriver à submerger les défenses d’un groupe aéronaval voire peut-être, couler un porte-avions. Si les Etats-Unis subissaient des pertes navales importantes dans le Golfe Persique (ce qui ne leur est pas arrivé depuis la Seconde guerre mondiale), nul doute que cela arriverait à galvaniser l’ensemble du peuple iranien, voire du monde musulman tout entier. Néanmoins de telles victoires tactiques n’amèneraient pas pour autant l’Iran à repousser une attaque américaine. La seule façon pour les Iraniens d’obtenir une non-défaite serait d’amener les troupes américaines à combattre au sol en espérant les enliser dans des bourbiers similaires au triangle sunnite irakien ou à la vallée afghane de Korengal. Depuis que les Etats-Unis se sont retirés d’Irak leurs bases les plus proches de l’Iran se trouvent de l’autre côté du Golfe Persique. Les Iraniens ne sont pas en capacité de réussir un débarquement sur les côtes arabes et leur seule possibilité serait de passer par le sud irakien pour atteindre le Koweït ce qui équivaudrait à un échec annoncé. La meilleure possibilité pour les Iraniens de forcer les Etats-Unis à combattre au sol serait d’aller porter la guerre en Afghanistan, là où les troupes américaines sont sur le départ, en nombre toujours plus faibles et principalement armées pour lutter contre une guérilla pachtoune légèrement armée. En lançant plusieurs centaines de milliers de soldats et de Gardiens de la Révolution, possédant des moyens antichars et antiaériens, dans le nord de l’Afghanistan (là où se trouve la minorité chiite et où les troupes américaines sont le moins présentes), l’Iran pourrait alors infliger une véritable surprise stratégique aux Etats-Unis. En attaquant avec de nombreuses troupes lourdement armées les Etats-Unis dans leurs bases du nord de l’Afghanistan, la guérilla talibane au sud et à l’est renforcerait ses attaques et les Etats-Unis seraient confrontés à faire le choix d’une retraite humiliante à la soviétique où au renforcement massif des troupes sur le sol afghan. Que ce soit en Afghanistan ou ailleurs, l’Iran a bien compris que sa meilleure chance réside dans une guerre asymétrique au sol obligeant les américains à une contre-insurrection longue et coûteuse en vies humaines autant qu’en argent, afin de pousser la population américaine à obliger son gouvernement à retirer ses troupes de la région.

Romain Sens

D’après la partie prospective de son mémoire de Master II « géostratégie de la menace iranienne » sous la direction de Walter Bruyère-Ostells.

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3 Réponses to “Le règlement de la crise iranienne : étude prospective”

  1. Frédéric 08/10/2012 à 909 59 #

    Il semble que la  »guerre économique » soit la meilleure option.

    L’effondrement de la monnaie iranienne la semaine dernière et les exportations d’hydrocarbures en baisse font que le  »trésor de guerre » iranien s’épuisent à grande vitesse et que la pression sociale augmente.

  2. Zighi 08/10/2012 à 2109 03 #

    passionnant et bonne analyse !
    j’avais déjà un peu étudié la possibilité d’une attaque sur l’Iran en partant d’Israël et avait vu que les pertes seraient vraiment trop importantes, et que par conséquence il ne fallait pas s’étonner de voir les USA faire mine de rien sur la question du nucléaire iranien tout en militant pour une défense anti missile …..
    J’hésite moi aussi un trouver un compromis lors du choix de mon sujet de mémoire entre « aspect technique de l’armement » et  » utilisation de celui » ,avec les enjeux de cette utilisation en terme de puissance de feu, de dissuasion ,etc

    Au plaisir de te relire
    ….
    DEFAIS Florent (m1 science po Relations Internationales, lyon 3 sécurité et défense )

  3. air max france 01/11/2012 à 2311 11 #

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