COMPTE RENDU DE LECTURE : LA FRACTURE DE GILLES KEPEL

9 Jan

Gilles KEPEL, La Fracture, Gallimard, France Culture, octobre 2016, 280 p., 19 euros.

la-fracture

Suite de Terreur dans l’hexagone  publié en 2015, disposant d’un index nominum et d’une table des sigles, ce nouvel opus, décapant, souligne les stratégies de rupture des islamistes et la cécité des politiques. Ces derniers affichent leur mépris pour les travaux universitaires et leur inaptitude, pour la plupart, à distinguer l’ennemi salafiste des musulmans qui, dans leur grande majorité, réprouvent la violence.

            Or il y a urgence pour enfin réagir, comme le montre l’affaire du burkini analysée comme élément d’une fracture sociale que les djihadistes veulent instaurer en France. Et ce, parce que Daech touche la France par son talon d’Achille, sa jeunesse issue de l’immigration maghrébine et sahélienne. L’Etat islamique autoproclamé se sert de l’islamophobie instrumentalisée et du communautarisme fondé sur l’appartenance religieuse. En découle la grave menace, ponctuée d’attentats sanglants, qui pèse sur notre pays (Gilles Kepel rejette, cependant, la notion d’état de guerre). Soit 239 morts en 2015-2016. Massacre d’innocents que réprouve l’islam et qui n’est dépassé, sur le sol métropolitain, que par celui d’Oradour-sur-Glane.

            Encadré par un prologue et un épilogue particulièrement riches, l’ouvrage contient les entretiens accordés par l’auteur à France Culture, de septembre 2015 à juillet 2016 au lendemain de l’attentat de Nice. Tous les sujets d’une brûlante actualité sont traités par l’un des trop rares spécialistes français du monde arabe : réchauffement des relations franco-marocaines, question palestinienne, l’Etat failli en Libye, la guerre en Syrie, la peur des réfugiés dont se sert le FN, les attendus géopolitiques concernant l’Iran et la Turquie qui ont retrouvé leur rang de puissances régionales… Cette chronologie passe au crible le mode opératoire mortifère de l’Etat islamique et de ses métastases en Europe et au Moyen-Orient. Il rappelle les textes fondateurs d’Al-Suri ou d’un certain Naji (Saoudien ?), auteur, en 2008, du Mein Kampf du djihadisme : Management de la sauvagerie. Il analyse également certaines situations ubuesques. Ainsi Daech, à la frontière israélo-syrienne, bénéficie de la protection des avions et de la DCA israélienne…

            Si Gilles Kepel critique, à juste titre, la notion de « radicalisme », il dénonce le djihadisme comme passage à l’acte du salafisme, fut-il « quiétiste ». Il s’agit, en effet, d’une contre-culture par retour à l’âge de pierre voulant instaurer la hidjaou vie des croyants en conformité avec la charia. Ce qui nie les vieilles traditions islamiques malikites ou hanafites. Le rejet de la démocratie, de l’égalité homme-femme et des valeurs des sociétés occidentales en constituent le discours lénifiant ou bourrage de crâne envers une jeunesse inculte. Or, si le terrorisme a été clairement condamné le 20 août 2016 par le roi du Maroc, Commandeur des croyants, sur fond de relents nauséabonds d’antisémitisme et d’homophobie on attend toujours que les chantres de l’islamisme prennent nettement position pour le condamner sous toutes ses formes, y compris contre les journalistes de Charlie Hebdo. Il s’agit, en fait, remarque Gilles Kepel, de rogner peu à peu la classe moyenne, des instituteurs aux préfets, tout en niant la mixité sociale et culturelle, fondement du vivre ensemble de la France laïque. Or 75% des musulmans sont nés Français dans l’hexagone. Ils ne se reconnaissent pas dans les instances sensées les représenter aux mains d’étrangers. L’appel intrinsèque à la guerre civile ne prend pas et les masses musulmanes en Europe n’ont heureusement pas basculé en faveur de Daech.

            On lira aussi avec intérêt les bonnes pages réservées aux Goebbels, fort habiles, de la propagande islamique voulant confisquer au profit du salafisme l’islam de France, de Tariq Ramadan, Genevois titulaire d’une chaire privée à Oxford financée par le Qatar, à Marwan Muhammad. Cet ancien trader illustre les déviances de l’islamo-gauchisme en tant que directeur du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France). Sa mégalomanie et sa popularité auprès de jeunes attirés par le salafisme en font un provocateur, qu’une République sans nerfs se sait pas et ne veut pas sanctionner. Ainsi, amplement relayé par les réseaux sociaux, arme des intégristes comme le média en ligne Telegram, le 28 août 2016, à la mosquée de Tremblay-en-France, au mépris de l’article 26 de la loi de 1905 interdisant les prêches à caractère politique dans un lieu de culte, ce jeune et brillant orateur transforme la religion en instrument de conquête politique. Ses afficionados vont jusqu’à réclamer pour lui la présidence de la Fondation de l’islam de France, confiée depuis peu à Jean-Pierre Chevènement.

            Ayant le sens du récit en replaçant toujours les faits dans leur environnement socio-économique et politique, comme pour l’assassinat du père Hamel, le 26 juillet 2016, à Saint-Etienne-du-Rouvray, Gilles Kepel produit un essai magistral. Il rappelle que le rôle de la maïeutique universitaire est aussi de prévenir. Il annonce, notamment, les prochaines cibles des « lions solitaires » (appellation contrôlée par Daech pour les assassins en puissance, y compris les femmes depuis l’attentat manqué du 4 septembre 2016 près de Notre-Dame-de-Paris).Est concerné l’ensemble des personnels du monde éducatif et associatif…

 

                                                                       Jean-Charles Jauffret

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