NUCLEAIRE IRANIEN : L’HEURE DE LA CONCILIATION ?

14 Oct

La présidence d’Assan Rohani, après seulement trois mois d’existence, affiche une nette différence avec celle de son prédécesseur. Les élucubrations et autres provocations de l’ex-Président, Mahmoud Ahmadinejad, n’ont fait que renforcer les tensions entre l’Iran et Israël et son allié américain. Le Président fraîchement élu dès le premier tour des élections présidentielles iraniennes s’est, depuis, efforcé de tenter de réacquérir la confiance des puissances occidentales par un discours plus modéré. Et l’entretien téléphonique du 27 septembre entre les présidents iranien et américain a même laissé entrevoir une sortie de crise. En effet, après des années de sanctions économiques imposées à l’Iran à la suite de la découverte de son programme nucléaire clandestin, la République islamique est exsangue et sa population nourrit de nombreux espoirs. Suivant les prémices de ce « dégel », les négociations sur le nucléaire reprennent sous de nouveaux auspices. Les dirigeants des deux Etats se sont donnés quelques mois pour parvenir à un accord et enfin sortir de la crise du nucléaire iranien qui les oppose depuis plus d’une décennie. Alors que les négociations reprennent à Genève les 15 et 16 octobre, quels scénarii sont envisageables quant à l’issue donnée à ces tractations ?

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Un scénario pessimiste : un énième échec des négociations.

Après dix ans de négociations, la seule voie qui permettrait de sortir de l’impasse serait un scénario dans lequel les deux parties font des concessions. Toutefois, un échec est loin d’être exclu et il pourrait résulter de plusieurs cas de figures.

La première éventualité serait l’absence de concession de la part des principaux négociateurs du groupe 5+1 (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie, Chine et Allemagne) notamment sur le droit contesté à l’enrichissement en uranium. C’est là que réside la principale revendication des dirigeants iraniens et qui constitue le principal point de discorde entre les deux parties. C’est principalement sur la question de l’enrichissement à 20% que les négociations vont se jouer puisque la dernière proposition faite par le groupe 5+1, lors des réunions qui ont eu lieu au Kazakhstan en février et mars 2013, était de suspendre cet enrichissement en contrepartie d’un allègement des sanctions[1]. Cette offre  n’a pourtant pas su convaincre les dirigeants iraniens jusqu’à présent.

Le second cas de figure serait l’absence de concession de l’Iran qui peut résulter d’un désaccord entre la volonté du Président Rohani d’une part et la vision du Guide suprême d’autre part. Véritable maître des forces armées et donc d’un éventuel programme nucléaire militaire, le Guide suprême détient les rênes du pouvoir dans de nombreux domaines et s’impose comme l’homme le plus puissant du régime[2]. Toutefois, ce cas de figure peut aussi résulter de l’absence de réelle volonté de parvenir à un accord malgré les discours prometteurs formulés ces dernières semaines.

Un tel échec ne permettrait pas de mettre un terme aux sanctions économiques imposées à l’Iran. Elles pourraient même être durcies et rendre la situation économique du pays encore plus catastrophique. C’est en tout cas ce que semble souhaiter le premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, lequel reste intransigeant face au rapprochement qui s’opère actuellement entre les Etats-Unis et l’Iran. Il souhaite la poursuite des sanctions économiques et l’interdiction de l’activité d’enrichissement en uranium. La voie vers une intervention militaire serait toujours ouverte en cas d’échec des négociations. Toutefois, une telle intervention ne serait légale que si Israël obtient l’aval du Conseil de sécurité des Nation unies. Dans le contexte actuel, une telle décision paraît donc peu probable. Israël devrait alors faire cavalier seul, au risque de s’attirer les foudres de la communauté internationale, mais surtout celles du régime islamique qui semble être prêt à riposter à une telle attaque. De plus, Benyamin Netanyahu semble aujourd’hui très isolé ayant perdu des soutiens intérieurs et prenant le contre-pied des récents changements de position de la diplomatie américaine[3].

En cas d’échec des négociations, la question des soutiens étatiques et non-étatiques de l’Iran reste ouverte. Alors que le Président iranien semble prendre ses distances avec le régime syrien de Bachar al-Assad, comme en témoignent les récentes déclarations de M. Rohani à propos de l’utilisation d’armes chimiques en Syrie, la poursuite des sanctions pourrait pousser les dirigeants iraniens dans leurs retranchements. Alors que le régime de Bachar al-Assad est fortement contesté et qu’une intervention militaire des puissances occidentales, Etats-Unis et France en tête, n’est pas totalement exclue, l’Iran pourrait poursuivre son soutien au régime en signe d’opposition. De même pour le Hezbollah libanais, fruit de l’extension de la Révolution islamique de 1979, soutien du régime syrien, et à qui l’Iran fournit un appui militaire.

Finalement, à qui peut bénéficier l’échec des négociations ? L’enlisement des négociations peut avoir un intérêt pour les deux parties au conflit comme l’a déjà souligné Bernard Hourcade[4]. D’une part, l’Iran peut poursuivre ses recherches sur le nucléaire en faisant durer les négociations. D’autre part, l’isolement de l’Iran sur la scène internationale peut être accentué par l’échec des négociations qui justifie les sanctions prises à l’encontre de l’Iran. Le durcissement des sanctions peut aussi être une stratégie visant à affaiblir les dirigeants iraniens et à favoriser les contestations internes et peut aussi mener à l’abandon du soutien coûteux au régime de Bachar al-Assad ou à la branche armée du Hezbollah.

Un tel échec pourrait-il mettre un terme au programme nucléaire ? Cette perspective est improbable vue la ténacité dont font preuve les dirigeants iraniens depuis des années. De plus, si la dimension militaire du programme existe bel et bien, elle risque bien de se concrétiser dans la plus grande clandestinité. L’avancement du programme nucléaire est tel qu’un accord s’impose. Or, si on en croit les récents changements à la tête de la diplomatie iranienne, l’heure est à l’ouverture et les Etats-Unis semblent prendre la mesure du changement.

Un scénario optimiste : Le succès de la voie diplomatique

Ce scénario résulterait d’un accord entre l’Iran et le groupe 5+1. Instaurer la confiance entre les parties aux négociations, tel est l’objectif qui se dessine de ce nouveau cycle de tractation. L’Iran semble prêt à démontrer aux dirigeants américains que son programme nucléaire ne comporte pas de dimension militaire, comme en témoignent les récents mouvements d’ouverture de sa diplomatie. Le Secrétaire d’Etat américain, John Kerry, qui s’est montré enclin à trouver une solution diplomatique depuis sa prise de fonction, a réaffirmé que l’Iran se devait de prouver que son programme nucléaire est pacifique[5]. En tout état de cause, il faut que l’une ou l’autre des parties aux négociations soit prête à faire des concessions si l’on veut parvenir à un accord.

D’un côté, l’Iran pourrait accepter de revoir ses ambitions d’enrichissement à la baisse, soit en acceptant de suspendre l’enrichissement à 20%, soit en proposant de réaliser cet enrichissement sous contrôle étroit de l’Agence Internationale de l’énergie atomique (AIEA), garante du respect du Traité sur la non-prolifération que l’Iran a ratifié. L’Iran pourrait aussi accepter une coopération technique, qui a déjà été rejetée par le passé, de manière à ce que l’uranium soit enrichi en étroite collaboration avec les puissances nucléaires du Conseil de sécurité des Nations Unies. D’un autre côté, le groupe 5+1 pourrait accepter l’activité d’enrichissement en uranium si la confiance est restaurée et si l’Iran démontre sa bonne foi en acceptant totalement le contrôle de l’AIEA et en faisant preuve d’une plus grande transparence.

L’enrichissement en uranium, clé de voûte des revendications iraniennes, pourrait bien signer la fin d’un long et pénible processus de négociations. Cela signifierait aussi la fin de plusieurs années de sanctions économiques et de ruptures diplomatiques qui ont isolé l’Iran. La fin de la crise du nucléaire iranien pourrait n’être que le commencement d’une reprise des relations diplomatiques entre l’Iran et les puissances occidentales, sorte de test visant à établir si des relations apaisées sont possibles.

Aussi l’administration américaine, dans sa démarche de rapprochement, ne souhaite-t-elle pas trouver une issue à la crise syrienne en réinstaurant le dialogue avec l’Iran, rare soutien du régime de Bachar al-Assad ? En voyant ses revendications acceptées, les dirigeants iraniens, portés par un sentiment victorieux, pourraient finalement décider de se désolidariser de leur allié syrien. Car l’Iran prétend avant tout au leadership régional. Etre l’ultime clé du règlement du conflit qui a lieu chez son allié syrien pourrait être perçu comme un signe de reconnaissance de son influence régionale. L’appui militaire coûteux et la priorité accordée à la politique intérieure, davantage en phase avec les aspirations de la population après des élections prometteuses, pourraient bien pousser les dirigeants iraniens à choisir cette option[6].

 

Ce dernier cycle de négociations pourrait bien être l’un des plus importants et marquer un tournant dans les relations entre l’Iran et les puissances occidentales.

 

Myriam NICOLAS, étudiante en Master II en 2013-2014

 


[1]    Nusa DUA, « Nucléaire : les Etats-Unis appellent l’Iran à faire de nouvelles propositions », AFP, 7 octobre 2013 http://www.afp.fr/fr/node/1108937.

[2]    Pour plus de précisions sur les pouvoirs du Guide suprême, se référer à l’article 110 de la Constitution de la République islamique d’Iran.

[3]    Jodi RUDOREN, « Netanyahu takes a lonely stance denouncing Iran », New York Times, 11 octobre 2013.

[4]    Bernard HOURCADE, « Israël-Iran, le double usage de la menace nucléaire », Diplomatie n° 60, Janvier-Février 2013.

[5] DUA, op. cit.

[6] Robert F. WORTH, « In Syria crisis, U.S. keeps eye on Iran policy », New York Times, 3 septembre 2013.

 

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