Le nouveau jihad en Occident, Farhad KHOSROKHAVAR, Robert Laffont, Paris, 2018

3 Nov

Recension d’ouvrage

La thèse majeure du livre réside dans l’affirmation d’une rupture « introduite par l’Etat islamique (EI) dans le phénomène global du jihadisme ». Pour la démontrer, l’auteur compare les différentes formes qu’a pu revêtir le jihadisme post-EI avec ses particularités et modalités actuelles, en faisant appel à de nombreux domaines des sciences humaines (anthropologie, sociologie, sciences politiques, psychologie), afin d’éclairer ce « fait social total« . Il est total en cela qu’il ne saurait être expliqué par un seul facteur, et aucune explication ne saurait de même être généralisée aux différents acteurs du jihadisme tant leurs trajectoires et leurs subjectivités sont plurielles, façonnant de manière dynamique le phénomène du jihadisme en Occident.

Un fait social total ancré dans la modernité occidentale. La modernité en Occident s’accompagne de nombreux processus venant remettre en question l’ordre et les normales sociales pré-1968 : le modèle de la famille patriarcal a ainsi laissé place à des formes plus éclatées (comme la famille néo-traditionnelle), entraînant une redéfinition – si ce n’est une disparition – des « rôles » traditionnels au sein de la famille, ainsi que de l’autorité, cette dernière étant en même temps remise en cause d’une façon plus globale, au niveau politique national. De même, les grandes idéologies qui ont structuré le XXème siècle, et avec elles les utopies qu’elles proposaient, semblent avoir disparu, ou du moins ont perdu de leur attractivité en démontrant leur incapacité à se réaliser. Dès lors, les « jeunes générations » éprouvent un sentiment généralisé de perte de repères et de solidarités, d’atomisation des valeurs, d’une liberté extrême considérée comme un fardeau, d’injonctions à se « faire soi-même », entraînant un « culte de la performance » et une « fatigue d’être soi » (Alain Ehrenberg), guidés par la seule idéologie consumériste. Le monde, et leurs actions, leur semblent vidés de tout sens, sens avec lequel ils cherchent alors à renouer : cette demande rencontre l’offre proposée par l’EI, principalement à travers le concept de la « néo-umma« [1], qui propose un contre modèle à travers une réinjection de sens, avec sa propre eschatologie, ses normes et ses contraintes hyper-répressives, son identité, ses solidarités et ses certitudes. Les jeunes issus des classes moyennes sont plus sensibles que d’autres à ces propositions. A cela s’ajoute la peur du déclassement social, les perspectives de dépassement du niveau économique et social de la génération antérieure se réduisant de façon croissante.

Humiliation et velléités de revanche. Les jeunes de deuxième et troisième générations – dont les parents/grands-parents sont issus de l’immigration – habitant les quartiers pauvres/exclus/périphériques des grandes villes européennes, ressentent un profond sentiment d’exclusion de la communauté nationale, de non-participation au champ politique et d’humiliation, directement ressentis du fait de l’histoire colonial ou de l’impérialisme des puissances occidentales, ou ressentis à travers le sort de la population syrienne, par un effet d’empathie. Tout cela est nourri par l’échec scolaire et professionnel. Pour autant, le jihadisme ne se réduit pas à ce groupe social – bien qu’il soit prépondérant.[2]

Le paradigme de la violence et de la mort. Au sein des sociétés occidentales modernes, l’aboutissement du processus de sécularisation a contribué, par la privatisation – voire l’exclusion – du « religieux institutionnalisé », à la formation d’un « religieux ensauvagé », dans lequel la violence joue le rôle de garant du sacré. Dès lors, l’imaginaire et les images fournis par l’EI jouent à plein dans les représentations fantasmées de la vie au sein du califat, tout en permettant de construire l’image d’une altérité radicale et excessive. La mort tient aussi une place extrêmement importante dans l’attractivité qu’exerce l’EI : elle est sacralisée en même temps que perçu comme un moyen par le jihadiste, à la fois de se laver de ses pêchés d’une vie antérieure viciée, et d’atteindre le paradis, tout en contribuant à une eschatologie fantasmée.

Rôle et poids d’internet et des médias. Internet s’est avéré être une extra-ordinaire plateforme se faisant le relais du prosélytisme islamiste et plus particulièrement de la propagande de l’EI, à travers la diffusion d’une « version vulgarisée et simplifiée du jihad radicalisé ». Internet permet aussi de relier entre eux recruteurs et hypothétiques recrues, ou encore de construire une image mythifiée du califat, venant consolider son attractivité.

Les nouveaux acteurs jihadistes. La dernière décennie – en particulier depuis l’avènement de l’EI – a vu une explosion et une diversification des acteurs jihadistes, composés à plus de 2/3 de jeunes (15-30 ans). Phénomène inédit par son ampleur, de jeunes femmes viennent en outre grossir les rangs des départs en Syrie (10%). L’image d’une néo-umma imaginaire, la réalité des combats et les fonctions assignées aux femmes offrent en outre la possibilité à des adolescents et post-adolescents de devenir adulte par la reproduction et par la mort, ce qui les séduit particulièrement. Par ailleurs, les jihadistes occidentaux peuvent aussi bien faire partie d’un groupe, hiérarchisé ou non (majorité des cas, surtout en Europe), qu’agir seul, en loup solitaire (minorité des cas, surtout aux Etats-Unis). Ils peuvent être convertis ou born again (croyant revenant à sa religion après s’en être éloigné) – passant le plus fréquemment par une sous culture déviante -, et le plus souvent s’engouffrent directement dans le jihadisme sans passer par le fondamentalisme.

Les nations occidentales et leurs jihadistes. Près de 70% des jihadistes européens impliqués dans des réseaux jihadistes proviendrait de France, d’Allemagne et du Royaume-Uni. Par ailleurs, les Européens d’origine marocaine constitueraient la majeure partie des jihadistes ayant opéré sur le sol européen. Parmi les facteurs à prendre en compte dans la radicalisation, on recense les modalités d’intégration, l’organisation de l’espace urbain et périurbain couplé à la question sociale, l’histoire – coloniale – du pays, la culture politique du pays en question (multiculturalisme, laïcité …), ainsi que la politique étrangère du pays.

 

Etienne de Gail, Étudiant en Master II, promotion 2018-2019


[1] « Communauté musulmane imaginaire que veulent construire les jihadistes, marqué par un degré inouï d’unanimisme, d’unité, d’entente entre ses membres, tous acquis à l’idée de la lutte à mort pour instaurer un monde musulman à l’abri de la domination des « croisés » (puissances occidentales) et en guerre totale contre les sionistes (…), les francs-maçons et d’autres adversaires selon différentes versions de la théorie du complot. », p.67

[2] « Le jihadisme ne se réduit pas à la jeunesse d’origine immigrée, que ce soit en France, en Angleterre, en Allemagne ou dans d’autres pays occidentaux. Néanmoins, les jeunes musulmans d’origine immigrée, de la 1ère à la 3ème génération vivant en majorité dans des quartiers ghettoïsés, sont les acteurs les plus nombreux du jihadisme occidental. », p.112

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Xu BO – De Shanghai à Paris – Mon regard sur la nouvelle Chine, Odile Jacob, 2018

3 Nov

Recension d’ouvrage

La première partie du livre retrace l’enfance de l’auteur et les difficultés de ses parents, considérés comme de « mauvais éléments » au sein de la société chinoise de Mao au temps de la révolution culturelle, leur interdisant de fait l’accession à la fonction publique et les enfermant dans un statut de paria social. Le récit des retrouvailles entre Xu Bo et ses amis d’enfance quelques quarante ans après lui permet de comparer son statut et sa place dans la société d’alors avec sa situation actuelle, se décrivant comme un « intellectuel chinois, francophone et vivant à Paris depuis huit ans (…), ancien diplomate chinois (…) commissaire de l’Expo 2010 à Shanghai et haut fonctionnaire de l’UNESCO. » Il présente, avec admiration, l’ouverture de la Chine et les réformes portées par Deng Xiaoping comme le point de départ salvateur de la nouvelle Chine, cette Chine qui par sa croissance extraordinaire et sa force démographique entend laver les affronts du passé et faire se relever sa civilisation millénaire.

Tout au long du livre, Xu BO compare la situation chinoise à la France, ce qui lui permet de mettre en avant la supériorité de son pays sur une grande majorité de domaine ; cela n’empêche pour autant pas de rapprocher les pays sur d’autres plans (coopération économique et stratégique par exemple). Malgré un éloge sans pareil de la Chine, l’auteur reste conscient des limites de la puissance chinoise et des répercussions sociales de l’extraordinaire développement économique qu’elle connaît (pollution, surpopulation, prix de l’immobilier exorbitants, inégalités croissantes …).

Supériorité chinoise et atouts du pays. Selon l’auteur, une véritable prise de conscience s’est opérée dans les hautes sphères politiques et économiques quant à la nécessité d’une « révolution verte » chinoise, dont les effets sont déjà visibles dans les grandes villes du pays (réduction de la pollution etc…). A travers son ouvrage, Xu BO insiste à de nombreuses reprises sur la « revanche » chinoise sur le monde – particulièrement occidental -, ainsi que sur l’inexorabilité de cette prédominance. L’auteur résume cette réussite chinoise par trois éléments clés : 1. « une nation qui a soif d’entreprendre ou une tolérance aux déséquilibres de revenus ; 2. Une politique pro entrepreneuriat du gouvernement ou la capacité d’innovation institutionnelle ; 3. Un terreau fécond pour l’entrepreneuriat ou la culture de tolérance à l’échec. » « L’esprit chinois » jouerait aussi un rôle de première importance dans la réussite du pays, les Chinois étant très optimiste au sujet de la mondialisation, accentuant leur investissement dans ce processus planétaire, et de fait leur réussite. Cet entrepreneuriat s’illustre particulièrement dans le génie civil et les nouvelles technologies, et entre dans une phase de production de biens à haute valeur ajoutée.[1] Xu Bo souligne aussi l’importance fondamentale de l’application WeChat -équivalent chinois de Facebook – à propos de laquelle il parle de « révolution silencieuse » : avec ses 900 millions d’utilisateurs quotidiens, elle constitue selon lui une extraordinaire plateforme de partage, d’expression, mais aussi de contestation et de participation au débat public, allant jusqu’à peser – dans certains cas – sur la décision publique. Néanmoins, seul un pouvoir fort et centralisé est en mesure d’assurer la « renaissance chinoise », la démocratie occidentale s’accompagnant d’un nombre trop important de lenteurs et d’engourdissements, portant aux pouvoirs des hommes et femmes politiciens plus que politiques.

Retards et limites du pays. Avant tout, la corruption est présentée comme un véritable fléau, touchant toutes les strates de l’administration et de la société, constituant presque un « mode de vie ». La lutte contre celle-ci est ainsi devenue une priorité du gouvernement, et des centaines de fonctionnaire sont aujourd’hui en prison. Par ailleurs, le prix de l’immobilier dans les principales villes du pays (Beijing, Shenzen …) et sa place dans l’économie nationale est fortement décriée, faisant peser une instabilité du fait de son caractère nocif et prédateur quant à l’économie réelle (45% du PIB chinois) ; participant en outre à la désagrégation des liens familiaux traditionnels du fait de l’impossibilité de trouver un logement pouvant accueillir des familles entières. Xu BO apporte aussi une nuance à la réussite entrepreneuriale en Chine : 1. Le coût de production ; 2. La marginalisation de l’industrie ; 3. La compétition dans une économie de marché plus ou moins régulée ; 4. Une relation délicate avec le gouvernement. Il critique par ailleurs les dangers d’un « capitalisme de connivence« , qu’il rapproche du problème de la corruption. Au niveau sociétal, le « vieillissement de la population et la chute libre des valeurs » concernent beaucoup l’auteur qui semble exprimer une crainte largement partagée.

Politique étrangère chinoise. Le rappel du décès du diplomate Wu Jianmin[2] est l’occasion de revenir sur les fractures au sein de la société chinoise quant aux attitudes à adopter face au monde extérieur. Xu BO oppose les « Colombes » en faveur de relations pacifiées avec le reste du monde, aux « Faucons« , belliqueux et revanchards. Par ailleurs, il parle du « piège de Thucydide« , selon lequel un affrontement serait inéluctable entre un hégémon en place (USA) et un hégémon montant (Chine), ce que le pouvoir chinois veut éviter, tout en sachant que les deux pays ne sauraient être alliés tant leurs intérêts sont contradictoires, bien que convergents, intégrés et inséparables : c’est toute la complexité de leurs relations. La Chine veut dès lors créer « une communauté d’intérêts et de destins » (cf. le projet OBOR) pour associer le plus grand nombre à sa renaissance.

Limites de l’exercice du livre. Le ton de Xu Bo, très personnel (doublé de photos personnelles reproduites en couleurs au centre du livre), fait l’effet d’une confidence au lecteur, ou du moins d’une conversation familière alors que transparaît, en réalité, une subtile entreprise de « propagande » chinoise vantant les mérites du pays et passant sous silence de nombreux travers du gouvernement et de la société. Ainsi le sort des Ouïghours musulmans, dont des centaines de milliers sont internés dans des camps de « redressement », et plus généralement des minorités ethniques, linguistiques et religieuses ; l’idéologie de la réussite avant tout ; la désagrégation de la société traditionnelle ; la surveillance policière totale et quasi-permanente de la société (reconnaissance faciale sur les caméras de surveillance) ; un contrat social violent, autoritaire, etc… L’auteur ne regarde que le bon côté de la médaille, feignant d’ignorer sa face plus obscure. Néanmoins, Xu BO témoigne d’une très bonne connaissance de la France et de l’esprit français, ce qui lui permet de charmer le lecteur à travers les termes et les formules choisies. En somme, il a compris les codes et s’en sert, mais reste parfois maladroit.

Etienne de Gail, Étudiant en Master II, promotion 2018-2019


[1] La Chine possèderait 30% des sociétés innovantes du monde et l’économie numérique représentera 35% du PIB chinois en 2020 selon McKinsey

[2] Wu Jianmin pensait en outre que le développement de la Chine ne pouvait que se faire de façon concomitante avec celui du monde, enjoignant ses étudiants à « Aimer la patrie, aimer l’humanité ».

La minorité chiite d’Arabie Saoudite dans la rivalité saoudo-iranienne 1979-2016

3 Nov

La minorité chiite d’Arabie Saoudite dans la rivalité saoudo-iranienne

1979-2016

Introduction.

« On the Arab side of the Gulf, political elites have long kept Shia out of political decision making and work to keep political institutions unrepresentative. In addition, Shia are excluded from nationalist reenactment, that glorifies Arab, Sunni and tribal identities.[1] » C’est avec ces mots que Toby Matthiesen présente la population chiite (duodécimain) d’Arabie Saoudite dans son ouvrage de référence sur le sujet. Il met en valeur la longue tradition d’exclusion de la minorité chiite dans la Péninsule arabique, qui deviendra l’Arabie Saoudite avec la mise en place du premier État saoudien par Ibn Saoud. Dès la mise en place du troisième et actuel État saoudien, cette minorité chiite (représentant 10 à 15% de la population totale du royaume) restera exclue de la vie politique et sociale du royaume. Elle revêt pourtant une importance stratégique, que la découverte d’immenses réserves de pétrole dans la Province de l’Est – où cette minorité vit principalement – fera apparaître aux yeux des dirigeants saoudiens, d’autant plus qu’elle constituera jusqu’à 60% de la main d’œuvre de la société pétrolière saoudienne ARAMCO.[2] Dès lors, la monarchie alternera entre des phases de conciliation et des périodes de répression, en fonction des contextes politiques internes et externes, puisqu’en effet, le sort de cette minorité chiite, essentiellement établie autour des villes de Qatif et d’Hassa, dépend de son appartenance confessionnelle, condamnée avec virulence par le clergé wahhabite saoudien. Rejetée depuis des siècles par les cercles de pouvoir sunnites à cause de son hétérodoxie, la minorité chiite de la Province de l’Est subit la haine et l’ire des oulémas wahhabites, le mépris du clan Al-Saoud et de la population saoudienne sunnite, et à partir de la Révolution islamique en Iran (1979), elle devient l’objet de méfiance et de théories essentialisantes visant à l’affilier à la République islamique iranienne. Dès 1979 donc – point de départ de notre analyse – elle subira les contrecoups des crises émaillant la rivalité irano-saoudienne, en même temps qu’elle déterminera en partie cet antagonisme entre les deux pays. Le sort de cette population chiite semble ainsi dépendre de multiples facteurs, au nombre desquels sa volonté propre ne compte pas. Pour autant, les stratégies d’adaptation des leaders chiites saoudiens permettront ponctuellement des améliorations dans les conditions de vie et dans la reconnaissance de cette minorité. Par ailleurs, les représentations communes en Arabie Saoudite consistant à identifier les chiites saoudiens à des Iraniens témoignent déjà d’errances intellectuelles et de préjugés fallacieux, l’Iran et les chiites saoudiens n’étant dès lors plus définis que par leur foi religieuse. Nous nous attacherons donc ici à interroger les liens réels ou supposés entre cette population chiite saoudienne et la République islamique iranienne à partir de 1979, et ce jusqu’aux lendemains des Printemps arabes, afin de mettre au jour la dépendance de l’une à l’autre, dans le cadre plus général de la rivalité opposant l’Arabie Saoudite à l’Iran. Ainsi, dans quelle mesure a population chiite d’Arabie Saoudite a-t-elle constitué un levier d’influence pour l’Iran sur le sol même de son rival ? Et dès lors, quelles sont les conséquences d’un parrainage iranien sur le traitement réservé aux chiites saoudiens par les pouvoirs politiques et religieux de Riyad ? En d’autres mots : partant du constat qu’à partir de 1979 principalement, le sort des chiites de la Province de l’Est est intimement lié aux relations irano-saoudiennes, quelles sont les conséquences de ces dernières sur le sort des chiites saoudiens ? Et inversement, dans quelle mesure les relations des chiites saoudiens à la monarchie influent-elles sur la rivalité irano-saoudienne ? L’analyse historique du sort des chiites de l’actuelle Province de l’Est en Arabie Saoudite permettra d’éclairer les influences de la Révolution islamique iranienne sur le traitement de cette minorité, ainsi que l’exacerbation des tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran qui en résulte. Finalement, cela nous amènera à interroger le poids des acteurs extérieurs et des enjeux géopolitiques régionaux sur le sort des chiites de la Province de l’Est, et leurs conséquences sur la rivalité irano-saoudienne.

***

I. La perception des chiites d’Arabie Saoudite à travers l’histoire : de la défiance à l’exclusion et la condamnation  

L’adoption d’un point de vue historique permet de mettre en lumière les relations qu’entretiennent aujourd’hui les chiites d’Arabie Saoudite avec le pouvoir saoudien. Héritières d’une longue sédimentation de représentations teintées de défiance et d’hostilité, ces relations ne peuvent en effet être comprises en dehors du cadre historique qui les a vu naître. L’analyse des déterminants de l’idéologie saoudienne et wahhabite, enchâssés dans les relations entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, permet à son tour d’éclairer les modalités des interactions entre les chiites de la Province de l’Est et le pouvoir saoudien.

  1. Les chiites d’Arabie Saoudite : une population historiquement mise à l’écart et malmenée

La présence de populations chiites dans la Péninsule arabique remonte au VIIème siècle de notre ère. Dès l’origine, cette population a été l’objet de mises à l’écart et de persécutions de la part des populations arabes sunnites, du fait d’oppositions entre leurs pensées religieuses et politiques respectives, ainsi que de leur assimilation à des pouvoirs politiques chiites rivaux. Aujourd’hui, les discours visant à légitimer la présence chiite en Arabie Saoudite, et par là une participation égale à la vie économique et politique du royaume saoudien, emprunte à l’historicité de la présence de chiites dans la Péninsule arabique. Ils ont ainsi recours à une terminologie spécifique (Bahrani[3]) rendant compte de cette présence multiséculaire, justifiant les droits civils et politiques qu’ils revendiquent, au nom d’une égale citoyenneté.

Une présence chiite ancienne dans la Péninsule arabique — La présence de chiites dans la Péninsule arabique est en effet extrêmement ancienne, remontant au VIIème siècle, notamment dans l’oasis d’Al-Hassa et autour de la ville de Qatif[4] (actuelle Province de l’Est ou Province Orientale) : des pouvoirs et des populations chiites s’y sont ainsi succédés, comme les Qarmates à partir de 899[5]. Après une alliance politique nouée entre Qatif, Al-Hassa et les îles de Bahreïn, les chiites de l’actuelle Arabie Saoudite sont successivement passés sous l’autorité de tribus sunnites, de chefs chrétiens, et enfin sous celle des Ottomans, à partir de 1534[6], quand les îles de Bahreïn étaient administrées par l’Empire perse safavide et chiite. Dès lors, la proximité de ces deux pôles de pouvoir a favorisé une compétition pour l’hégémonie sur la Péninsule arabique. De ce fait, les représentants du pouvoir ottoman à Qatif ont presque toujours suspecté les chiites de la ville d’être une « cinquième colonne », les associant au pouvoir chiite de l’autre côté du détroit d’Ormuz. Nous verrons que ces réflexes liés à la crainte de voir son pouvoir renversé, de compter sur son territoire des populations jugées différentes, hors de la communauté et hostiles à celle-ci, seront très vite réactivés par les Ibn Saoud, et ce tout au long de l’histoire du royaume.

La longue sédimentation des représentations des chiites par les pouvoirs arabes sunnites — Les chiites de la Péninsule arabique étaient ainsi déjà catégorisés en fonction de leur confession[7], et subissaient une mise à l’écart de la vie religieuse, économique et politique, avant même la naissance du premier État saoudien. Les catégories de représentation des pouvoirs sunnites dans la Péninsule arabique, face à un empire perse affirmant sa volonté de puissance, se sont ainsi structurées autour de la figure de l’autre. L’on peut ici faire référence à la notion d’étiquetage théorisée par Howard S. Becker : étudiant les « déviances » dans les milieux du jazz aux États-Unis, il explique ainsi sa notion d’étiquetage, « les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme des déviants. De ce point de vue, la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne, mais plutôt une conséquence de l’application, par les autres, de normes et de sanctions à un « transgresseur »[8] ». La norme était à cette époque le sunnisme, les chiites étant étiquetés comme déviants, ou du moins fidèles à une foi illégitime ; c’est pour cette raison qu’il leur a été très rapidement prêté des projets occultes, associés à la dissimulation et au mensonge. On retrouvera cette dimension avec la mise en place du premier État saoudien, doublée d’une haine profonde pour le chiisme, portée par la doctrine et le clergé wahhabites.

  1. Le chiisme dans la doctrine wahhabite

Le premier État saoudien est né après des décennies de guerre, de conquêtes et de défaites dans la Péninsule arabique, au terme desquelles la famille Saoud – alliée à la famille de Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhâb (1703-1792) – a assis son pouvoir sur les provinces du Nejd et du Hedjaz et les tribus qui y vivaient[9]. Ce premier État saoudien est ainsi né de l’alliance d’un prédicateur religieux et d’un chef politique, donnant lieu à une expansion territoriale qui sera en même temps une expansion religieuse de la doctrine wahhabite. Cette doctrine est extrêmement hostile à l’égard des chiites, les considérant comme hérétiques et appelant à la répression (jusqu’à la mort) de ces derniers[10].

La formation de l’État saoudien et l’alliance avec Abd al-Wahhab — Dès le XVIIIème siècle, l’Arabie connaît de très grands mouvements tribaux, caractérisés par la structuration des principales tribus que l’on connaît encore aujourd’hui. Les mouvements démographiques inédits auxquels ces mouvements tribaux ont donné lieu dans la Péninsule arabique ont engendré un phénomène de transition politique tout autant original[11]. Le clan Al-Saoud, avec à sa tête Mohammed Ibn Saoud (1710-1765), est alors installé dans la petite oasis de Dir’iyya, où elle accueille un prédicateur musulman, Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhâb[12]. Lorsque le prédicateur arrive dans l’oasis, l’émir et lui s’entendent[13] pour permettre à l’un et à l’autre d’étendre respectivement leur territoire et leur prédication : ‘Abd al-Wahhâb s’engage à soutenir « l’État » saoudien en contrepartie d’un soutien à la réforme religieuse qu’il promeut[14]. Cette alliance s’avère rapidement extrêmement féconde : en effet, ‘Abd al-Wahhâb n’hésite pas à déclarer impies tous ceux qui ne se rallient pas à ses idées[15], ce qui permet au clan d’Ibn Saoud de déclarer la guerre, et même la guerre sainte, à tous ses ennemis et contempteurs. Enfin, cette expansion est servie par le fait que les Saoud vont inclure au premier État saoudien les autres tribus de la région, auxquelles ils interdisent les razzias afin d’assurer la sécurité des routes économiques. Un premier État est donc apparu au cours de la décennie 1740 et s’est progressivement étendu jusqu’à l’incendie par les troupes de Mohammed Ali Pacha de Dir’iyya en 1818. La période suivante (1824-1891) est marquée par des reconquêtes saoudiennes, aussi bien que par des revers militaires sévères infligés par les Ottomans et les Égyptiens, et plus encore par des divisions entre les différentes branches de la famille des Saoud. À partir de 1902, Abd al-Aziz Ibn Saoud quitte le Koweït où sa famille s’était réfugiée, dans le but de reconstituer le royaume de ses pères, que ces derniers n’avaient su protéger face à la dynastie des Ibn Rashid[16]. Après quelques succès militaires, il profite du contexte géopolitique (Empire Ottoman mourant, débuts de la Première Guerre Mondiale) pour asseoir son autorité sur les régions reconquises. Finalement, le royaume d’Arabie naît de la fusion du royaume du Hedjaz et du Nejd le 18 septembre 1932, cinq ans après la reconnaissance des frontières politiques du troisième État saoudien par les Britanniques le 10 mai 1927 grâce au traité de Djeddah[17]. L’État saoudien actuel est ainsi indissociable de la légitimité religieuse offerte par le wahhabisme, que le clergé continue de prêcher et exporte largement grâce à sa diplomatie religieuse. De ce fait, les représentations propres au clergé infusent la société et le pouvoir politique aux mains des Saoud, ou du moins influencent ces derniers.

Les chiites dans les représentations wahhabites — La doctrine wahhabite se réclame d’un retour à la pureté de l’Islam, celui pratiqué par les « anciens », les salafs, d’où découle le terme de « salafistes », qu’ils préfèrent à celui de wahhabite, utilisé par les contempteurs de la doctrine[18] Par ailleurs, ainsi que le rappelle Toby Matthiesen, la pensée wahhabite rejette en bloc le chiisme, considéré comme impur et déviant : « Dès le milieu du XVIIIème siècle, le clergé wahhabite considère l’islam chiite comme l’un de ses principaux, sinon le principal, ennemis. Alors que les relations entre les dirigeants politiques chiites et des membres individuels de la famille régnante saoudienne ont fluctué, et se sont même améliorées à certains moments, les attitudes du clergé wahhabite ne changent pas.[19] » La pensée wahhabite est en effet violemment anti-chiite, du fait des interprétations littérales d’Abd al-Wahhab, qu’il a synthétisées dans Le Livre de l’Unicité, où il « condamne les Musulmans qui rendent un culte aux compagnons du Prophète et aux saints, et font un pèlerinage sur leurs tombes (…). »[20] En outre, cette pensée est immobile, ne s’adaptant pas aux contextes changeants, mais au contraire durcit sa vision déjà radicale, et poussera à de nombreuses reprises le pouvoir saoudien à réprimer les chiites de la Province de l’Est. Ainsi les exactions commises par les Ikhwans, bras armé du wahhabisme permettant la diffusion de la doctrine d’Abd al-Wahhab de gré ou de force : « Avant-garde de l’armée des Al Saoud, ces derniers démontraient un zèle religieux tout particulier et s’étaient rendus coupables de nombreuses exactions, notamment contre les chiites. »[21]

Les chiites de la Péninsule arabique, puis de l’Arabie Saoudite, ont donc depuis longtemps été tenus à l’écart de la vie politique, économique, sociale et religieuse du fait de leur confession et de leurs pratiques propres, rejetées par l’orthodoxie musulmane. L’alliance entre Abd al-Wahhab et la famille Al-Saoud a ainsi empiré la situation des chiites saoudiens, du fait de l’institutionnalisation de l’anti-chiisme. Relayés au rôle de l’autre éternel, persécutés, parfois même massacrés, les chiites saoudiens ont néanmoins su s’adapter aux contingences qui étaient les leurs pour gagner un peu de reconnaissance auprès du pouvoir saoudien, jouant avec les différents contextes et tirant profit des facteurs idiosyncratiques des dirigeants saoudiens. Pour autant, ils ont aussi été dépendants du contexte géopolitique de la région, en particulier des relations entre l’Iran et leur pays. La Révolution islamique iranienne a ainsi eu de nombreuses incidences sur leurs revendications et leurs moyens d’action auprès du pouvoir saoudien, ce dernier craignant qu’ils constituent une cinquième colonne, influencés par l’ennemi dorénavant juré que représente la République islamique chiite d’Iran.

 

II. Influences de la Révolution islamique iranienne sur les chiites de la Province de l’Est et exacerbation des tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran

La Révolution islamique iranienne, véritable traumatisme pour les dirigeants saoudiens, a en effet eu de nombreuses conséquences sur les revendications des chiites de la Province de l’Est. Se sentant soutenus et renforcés par un pouvoir chiite voisin, leurs revendications se sont faites plus fermes et résolues. Ce changement d’attitude a lui-même eu de nombreux effets sur les relations irano-saoudiennes, dans un contexte de tensions et d’oppositions croissantes.

  1. La montée des tensions en Iran, la Révolution islamique et ses répercussions sur la Province de l’Est saoudienne

Avant même le changement de régime et l’arrivée de Khomeiny au pouvoir en Iran, les tensions entre le chah et la population se faisaient grandissantes. Dès le 2 juin 1978, des manifestations étudiantes ébranlèrent Téhéran ; le 21 août, un violent et sanglant attentat est perpétré contre un cinéma à Abadan ; le 9 septembre de la même année, ce sont les ouvriers du secteur pétrolier qui entament une grève. Khomeiny jette alors de l’huile sur le feu pour faire tomber le régime de Mohammed Reza Shah Pahlavi[22]. Ces différents soulèvements et la montée des tensions en Iran ne sont pas sans effet sur l’Arabie Saoudite voisine, notamment à l’approche du mois de Muharram.

Le mois de Muharram et les processions d’Achoura, point de départ des tensions sur le sol saoudien — En Arabie Saoudite, au début du mois de Muharram, des clercs chiites ont décidé de célébrer ce rite très cher aux populations chiites – leur permettant de revivre le martyr d’Hussein[23] – en public, alors que cela leur était interdit sur le sol saoudien du fait de l’opposition radicale de la part du clergé wahhabite. Cela est d’autant plus significatif en cette année 1979 que ces célébrations ont constitué l’un des moments clés de la Révolution islamique iranienne un an plus tôt, forçant le chah à s’exiler en janvier 1979. Le 25 novembre 1979, des centaines de chiites de la province de l’Est se sont joints aux manifestations débutées quelques jours auparavant. Les jours suivants, la foule n’a cessé de grandir, et des heurts avec les forces de la Garde nationale saoudienne ont eu lieu, faisant les premiers morts des deux côtés. Au cours des manifestations, des portraits de Khomeiny étaient brandis, les manifestants entonnant des chants révolutionnaires popularisés lors de la Révolution islamique[24]. Ces éléments attestent des influences de la Révolution islamique iranienne sur les protestations chiites saoudiennes. Ces manifestations ont connu une certaine accalmie après l’Achoura, pour reprendre quelques jours plus tard, notamment le 1er février, date anniversaire du retour de Khomeiny en Iran[25]. À ce titre, Joseph Kostiner a montré que certains journaux iraniens, dont Jomhuri-ye Eslami (La République Islamique), avait affirmé le caractère de soutien à la Révolution islamique des manifestations de janvier et février 1980. Ce même journal a publié un communiqué de l’ORIPA[26] menaçant que les manifestations ne cesseraient pas tant qu’une République islamique ne serait pas installée en Arabie Saoudite[27]. Cette intifada a marqué les esprits, et l’ORIPA a voulu s’en servir comme moyen de propagande dans l’objectif de promouvoir une identité collective aux chiites saoudiens[28]. Dans cette perspective, une célébration de cette intifada a été organisée pendant plusieurs années à Téhéran par l’ORIPA. L’Iran a ainsi bel et bien – aux niveaux étatiques et infra étatiques, et selon les sensibilités politiques propres aux différents acteurs – appuyé et nourri les contestations chiites dans la Province de l’Est saoudienne, dans un souhait de déstabilisation, parfois d’exportation de la Révolution islamique en Arabie Saoudite, Khomeiny étant un fervent défenseur de cette option. Dès lors, ces manifestations ont eu des répercussions sur les relations irano-saoudiennes, approfondissant les antagonismes et la rivalité grandissants entre les deux pays. Plus encore, le soutien iranien aux contestations des chiites saoudiens ainsi que le référent khomeyniste manifesté au cours des évènements de 1979 en Arabie Saoudite ont tous deux profondément marqué les représentations saoudiennes de leur minorité chiite, comme le rappelle Toby Matthiesen : « After the intifada the state began to see the Shia in the Eastern Province as a serious security threat. This perception has dominated the state’s view of the Shia ever since.”[29] De plus en plus obsédés par le référent iranien, les dirigeants saoudiens n’ont eu de cesse de considérer les chiites de la Province de l’Est comme une force manipulable aux ordres l’Iran voisin : cela a eu pour conséquence de redoubler l’appréhension ressentie face à cet alter de plus en plus menaçant, tout en influant sur les attitudes du pouvoir saoudien relativement aux chiites de la province de l’Est. Ces différents éléments prendront plus de force encore au lendemain de la Révolution islamique iranienne, du fait du traumatisme et de la peur de son exportation qu’elle a engendrés en Arabie Saoudite.

La révolution islamique et les chiites d’Arabie Saoudite — La Révolution islamique en Iran au cours de l’année 1979, qui voit le chah d’Iran être destitué et une République islamique mise en place, a constitué un véritable traumatisme chez les décideurs politiques saoudiens, ainsi qu’au sein du clergé wahhabite qui voyait la menace chiite prendre de l’ampleur et risquer de remettre en question la conception wahhabite/salafiste hégémonique de l’islam. Les citoyens saoudiens chiites, jusque-là fidèles aux Al Saoud malgré les inégalités de traitement entre eux et les citoyens sunnites, ont vécu les évènements de 1978-79 et la Révolution islamique comme un possible levier de reconnaissance d’une citoyenneté et dès lors de droits égaux. Le changement qu’a opéré la Révolution islamique en Iran est que la population chiite de la Province orientale n’est plus seulement suspectée d’être soutenue par l’Iran révolutionnaire : les Saoudiens en sont dorénavant convaincus, les allocutions de Khomeiny allant dans le sens d’une exportation de la Révolution islamique à l’ensemble du monde musulman, qu’il souhaite unifier sous une même bannière[30]. C’est la raison pour laquelle il appelle à l’unité des musulmans, en rappelant les objectifs de la Révolution islamique : « The other pilgrims must realise that the goal of the Iranian Moslems is to establish an Islamic government under the banner of Islam and under the guidance of the Holy Qoran and the Prophet of Islam so that our Moslem brothers will come to know that our only goal is Islam and we only think about the establishment of a just Islamic government.[31] » Cette affirmation de Khomeiny remet fondamentalement en cause la prétention hégémonique de l’Arabie Saoudite sur le monde musulman en se voulant porteur et défenseur de l’orthodoxie musulmane. Cela explique la radicalité du jugement saoudien sur les chiites de la Province de l’Est, pour qui « Celle-ci [la minorité chiite de la Province de l’Est] a été désormais considérée, dans son ensemble, comme un élément subversif inféodé au régime iranien.[32] » Ce jugement saoudien s’explique par les différents éléments mentionnés plus haut, mais aussi et surtout par l’incontestable réalité des faits ; l’Iran, dès le lendemain de la Révolution islamique est en effet devenue une base arrière pour une partie des mouvements de contestation du pouvoir saoudien et de revendication de la garantie d’une reconnaissance accrue. Téhéran a ainsi accueilli dès 1979 le MVM et une partie de ses leaders comme al-Shirazi, mais aussi d’autres figures importantes de la contestation chiite saoudienne comme Muhammad Taqi al-Mudarrisi, qui devint très proche d’un certain nombre de factions politiques iraniennes[33]. L’Iran devient dès lors la principale base arrière des militants chiites saoudiens, leur offrant un soutien logistique non négligeable.

L’Iran, base arrière des contestations chiites d’Arabie Saoudite — En effet, dès le lendemain de la Révolution islamique, des hawzas (séminaires) ont été organisés autour de Téhéran, notamment le hawzat al-Qa’im du MVM, sous la supervision d’al-Mudarrisi. Ce dernier a compté plusieurs centaines d’étudiants, dont la majorité était saoudiens. L’Iran alimentait ainsi les sentiments hostiles à l’Arabie Saoudite des chiites saoudiens, mais aussi irakiens et bahreïnis, en leur offrant les armes intellectuelles et idéologiques pour combattre leur voisin avec qui la rivalité se creusait au fur et à mesure des mois[34]. L’Iran ne constitue pas pour autant l’élément déclencheur des manifestations de militants chiites saoudiens, comme en témoigne le débat historiographique autour des influences iraniennes sur le sol saoudien en 1978-1980. Une querelle historiographique oppose en effet ceux[35] qui présentent l’intifada sur le sol saoudien comme un dérivé de la Révolution islamique, quand d’autres[36] affirment que ce sont les particularités locales des chiites d’Arabie Saoudite qui ont été à l’origine des soulèvements de 1979-1980, l’influence de la Révolution islamique étant avant tout symbolique. Ce qui est certain, c’est que l’Iran abritait déjà de nombreux leaders chiites en exil, ce qui a facilité l’organisation et la tenue des intifadas, ainsi que le développement et la diffusion[37] de rhétoriques propres à susciter de nombreux ralliements. Dans la même perspective, les mots d’Hasan al-Saffar[38] témoignent d’une réelle proximité entre les chiites d’Arabie Saoudite et Téhéran : « We are genuinely part of the realm of the downtrodden [mustadafun] while the despots of Al Saud…are genuinely part of the realm of oppressors…and colonizers. The ongoing battle is now between these two realms…. Our struggle against…tyrannical rule is a cycle of a long chain of a universal revolution which will, inevitably, lead to the collapse of imperialistic superpowers and the rise of the world of the downtrodden.[39] » Le terme de mustadafun qu’utilise Hasan al-Saffar définit dans son esprit aussi bien la minorité chiite saoudienne que l’Iran dans son intégralité, porté par son projet d’exportation de la Révolution islamique, les premiers et les deuxièmes ne formant qu’un face à l’ennemi saoudien. Par ailleurs, les nombreux textes anti-chiites publiés par les clercs wahhabites dès le lendemain de la Révolution islamique iranienne témoignent d’un double objectif : à la fois réduire, tant que faire se peut, l’influence iranienne et l’exportation de la révolution, et associer dans les esprits les chiites de la Province du Hasa à l’Iran[40]. Le rôle de l’Iran dans les révoltes des chiites d’Arabie Saoudite est donc extrêmement important, et les craintes du clergé wahhabite et des Al Saoud semblent ici extrêmement justifiées. Dans cette perspective, le soutien apporté par l’Iran à différents groupes chiites saoudiens, sur le sol saoudien et iranien, ainsi que les propos de Khomeiny condamnant l’Arabie Saoudite ont contribué à la détérioration des relations entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. À ce titre, on peut noter l’interdiction de voyager vers l’Iran à partir de l’Arabie Saoudite imposée par le pouvoir saoudien l’intifada « de Mouharram 1400 »[41]. Cela a eu pour conséquence le départ des membres de l’ORIPA de Téhéran pour des raisons techniques et logistiques, le gouvernement d’Al-Assad les accueillant à Sayyidah Zaynab en Syrie.

Finalement, comme le résume parfaitement Laurence Loüer, « On le comprend, l’établissement de la République islamique d’Iran a eu pour effet de lier intimement le sort des chiites saoudiens, et plus particulièrement de l’opposition islamiste chiite, aux relations bilatérales entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Plus précisément, l’évolution de la politique étrangère iranienne, elle-même liée aux dynamiques internes du régime iranien, explique les transformations de la stratégie de l’opposition islamiste chiite saoudienne. En effet, si, durant toutes les années 1980, l’Arabie saoudite a été l’une des cibles privilégiées de la partie diplomatie publique de la politique d’exportation de la révolution, d’une part les acteurs de cette politique ont été multiples et, d’autre part, leur marge de manœuvre vis-à-vis du régime iranien était variable.[42] » Ce qui est ici mis en valeur est d’abord la proximité intrinsèque, dans les faits comme dans les représentations, entre l’Iran et les groupes contestataires chiites saoudiens de toute nature du fait de leurs relations depuis 1978 ; puis la pluralité de ces groupes, allant de la simple contestation à une lutte armée et à des revendications propres à l’islam politique chiite. C’est de cette pluralité des groupes d’opposition au pouvoir saoudien que découlent la complexité et la richesse de la décennie 1980 en ce qui concerne les chiites d’Arabie Saoudite et leurs influences sur les influences saoudo-iraniennes.

  1. La décennie 1980 : des ingérences iraniennes en Arabie Saoudite à l’autonomisation des groupes islamistes chiites saoudiens

Les dix années qui couvrent la décennie 1980 se caractérisent par leur pluralité et leur richesse, au sens où elles ont été le double moment de cristallisation d’évolution des différentes tendances chiites saoudiennes de contestation du pouvoir saoudien, et ont vu s’alterner des périodes d’accalmie avec des périodes de regain de tensions. En outre, ici encore, les liens toujours actifs des mouvements de contestation chiites saoudiens avec l’Iran révolutionnaire auront des conséquences non négligeables sur sa rivalité croissante avec l’Arabie Saoudite.

L’accalmie dans la Province de l’Est — En juin 1982, après la mort du roi Khalid, le prince héritier Fahd est monté sur le trône saoudien. Très rapidement, il décide de nommer un nouveau gouverneur à la tête de la Province de l’Est, son fils Muhammad en 1984. Ce dernier a introduit de nombreux programmes dans le but d’améliorer les conditions de vie des chiites de la région. Plus encore, une amnistie générale a été déclarée pour tous les chiites saoudiens arrêtés depuis 1979. Dans la même perspective, Muhammad ben Fahd organisa de nombreuses rencontres avec les notables et la jeunesse chiites de la Province. Cela a eu pour conséquence une réelle accalmie après la violente intifada de 1979-80. Ces quelques améliorations ponctuelles ne doivent pas pour autant occulter la poursuite de l’arrestation et de la répression d’un grand nombre de chiites saoudiens par la police religieuse[43]. De même, malgré les liens entre l’Iran et la population chiite saoudienne, cette accalmie temporaire n’a pas eu pour conséquence une amélioration des relations irano-saoudiennes, comme l’instrumentalisation du hajj par Téhéran l’illustre.

Le hajj, outil de propagande iranien et élément de discours anti-saoudien — L’importance que revêt l’organisation du hajj pour l’Arabie Saoudite est immense et sans égale. En effet, la monarchie saoudienne en retire un prestige très important et une légitimité à la fois nationale et internationale. Dès lors, il n’est pas étonnant de voir le pèlerinage annuel à La Mecque et à Médine devenir une nouvelle question de discorde entre l’Arabie Saoudite et l’Iran[44], dans un contexte de rivalité globale croissante, où la religion est présentée comme l’un des facteurs les plus importants, bien qu’elle ne constitue en réalité qu’un outil au service des désirs hégémoniques et politiques de chacun des deux pays[45]. L’Iran se sert très vite du hajj comme d’un média pour exporter la Révolution islamique ; au lendemain de la Révolution islamique, les dirigeants politiques et religieux iraniens ne considèrent en effet pas tant le pèlerinage dans sa dimension religieuse et rituelle que comme le lieu idéal de prosélytisme, du fait de la présence de millions de musulmans[46]. Plus encore, le hajj a très vite été perçu par les éléments iraniens les plus radicaux comme un moyen de déstabiliser l’Arabie Saoudite en remettant en question sa souveraineté, puisqu’en effet « Ayatollah Khomeini and other Iranian spiritual leaders never kept their intentions to use the hajj as a vehicle for pan-Islamic agitation a secret and they regularly received Iranian pilgrims and instructed them in detail on the role expected of them.[47] » Non seulement le hajj devenait aux yeux des dirigeants iraniens un lieu de diffusion de leur doctrine, mais les pèlerins iraniens et saoudiens chiites eux-mêmes devaient être chargés d’assumer cet objectif. Ces derniers avaient en effet pour rôle de remettre au goût du jour les cérémonies du bara’ah[48], au cours desquelles les pèlerins avaient pour objectif de dénoncer les ennemis de l’islam, les États-Unis et Israël. Cela permettait à l’Iran de faire perdre à l’Arabie Saoudite sa neutralité ainsi que toute forme de légitimité aux yeux de ses alliés, témoins d’images sur lesquelles des millions de personnes qui leur étaient hostiles criaient des slogans de haine à leur encontre. Mais cette politique iranienne aura de lourdes conséquences, comme l’arrêt des relations diplomatiques entre les deux pays rivaux au lendemain des émeutes au hajj en 1987[49], au cours desquelles des centaines de pèlerins et de membres des forces de l’ordre saoudiennes ont trouvé la mort[50]. Nombreux sont ceux qui ont soutenu que des éléments saoudiens chiites étaient impliqués dans cet « incident », renforçant un peu les craintes saoudiennes d’une instrumentalisation iranienne des chiites de la Province de l’Est[51].

Dans cette perspective, les dirigeants politiques et religieux iraniens n’ont eu de cesse de remettre en question la légitimité de l’Arabie Saoudite et de ses dirigeants à organiser le pèlerinage annuel à la Mecque. Ainsi les mots de l’ayatollah Montazeri, critiquant le caractère musulman de la foi wahhabite : « Wahhabism was originally established by mercenaries of foreigners whose main objective was to divert the Muslims, and to encourage them to fight each other … This sect is neither committed to Islam nor to the Qur’an, it is rather interested in eliminating Islam and its history? Therefore Shi’ites as well as Sunnites are rejecting them.[52] » Ces tensions entourant le hajj vont dans le sens de l’interdépendance entre les chiites saoudiens et l’Iran : ce dernier les perçoit en effet comme un outil au service de leur influence et de la rivalité qui l’oppose à l’Arabie Saoudite. Néanmoins, la fin de la décennie 1980, et plus encore la décennie 1990 vont être le moment d’une autonomisation d’une partie des mouvements de contestation chiites saoudiens par rapport à l’Iran, et de fait d’une transformation des modalités de contestation du pouvoir saoudien.

De la divergence croissante des intérêts des groupes islamistes chiites et de l’Iran : la fin du soutien iranien aux shirazistes et l’autonomisation de l’ORIPA — Comme cela a été montré précédemment, le soutien apporté par l’Iran aux mouvements de contestation chiites saoudiens devait servir les intérêts de puissance et d’influence de l’Iran. Cependant, différents groupes islamistes chiites ont voulu, au cours de la décennie 1980, servir leurs intérêts propres et voir leurs conditions de vie en Arabie Saoudite s’améliorer. Cela a eu pour conséquence l’autonomisation progressive de Mohammed al-Shirazi et de son Mouvement du Message notamment, Shirazi jouissant d’une aura et d’une autorité religieuse de plus en plus prégnantes. De ce fait, les objectifs iraniens et shirazistes ont évolué de façon séparée. Comme le rappelle Laurence Louër, « Les shirazistes ont en effet fini par apparaitre comme des éléments trop incontrôlables : non seulement ils avaient leur propre agenda, mais Mohammed al-Shirazi représentait une autorité religieuse concurrente à celle de Khomeiny et, entre autres, ne se privait pas de critiquer les dérives autocratiques de la République islamique. En 1987, l’élimination des derniers soutiens iraniens des shirazistes qui, dans leur lutte contre la faction montante agrégée autour de Ali Akbar Hachémi Rafsandjani (élu président en 1989), se trouvaient avoir été à l’origine du dévoilement des ventes d’armes américaines à l’Iran (affaire de l’Irangate), a achevé de marginaliser les shirazistes dans le dispositif d’exportation de la révolution.[53] » Dans le même sens, l’ORIPA dont il a déjà été question, s’est progressivement autonomisée de l’Iran, en adoptant le nom de Mouvement de la Réforme, témoignant de leur changement de stratégie par rapport au pouvoir saoudien, adoptant la voie de la conciliation et de la négociation et abandonnant celle de la lutte armée[54].

L’on perçoit finalement que les relations entre chiites saoudiens et pouvoir iranien sont doubles : d’une part, le sort réservé aux chiites de la Province de l’Est réveille – a fortiori depuis la Révolution islamique de 1979 – différentes formes de contestation plus ou moins violentes, qui du fait de leur soutien par l’Iran creusent un peu plus la rivalité et l’antagonisme qui opposent les deux pays  ; d’autre part, cette rivalité croissante entre la République islamique d’Iran et le royaume d’Arabie Saoudite a elle-même des conséquences sur la façon dont les chiites saoudiens sont perçus et traités, et de facto sur leurs modes de revendication. La fin de la décennie 1980 et le début de la décennie 1990 sont à ce titre très éloquents, du fait de la réforme des principaux mouvements islamistes chiites saoudiens. La période partant de la décennie 1990 et allant jusqu’aux révolutions arabes suivra la même logique, notamment avec la création du Hezbollah al-Hijaz, véritable bras armé iranien en Arabie Saoudite.

 

III. De l’influence des acteurs extérieurs et des enjeux géopolitiques régionaux sur le sort des chiites de la Province de l’Est et les conséquences sur la rivalité irano-saoudienne

La décennie 1990 est marquée, en ce qui concerne les chiites d’Arabie Saoudite, par une autonomisation des mouvements de l’islam politique par rapport à l’Iran. La voie que ces mouvements prennent est celle de la conciliation, de la main tendue et de la fidélité au royaume saoudien. Ils rompent en cela avec les années précédentes, émaillées de manifestations souvent violentes et d’une certaine instrumentalisation par l’Iran des sentiments de frustration des chiites saoudiens. L’Iran, qui souhaite conserver un outil d’influence sur le sol saoudien, va alors armer et financer des groupuscules violents, rejetant toute forme de conciliation avec le pouvoir saoudien : ainsi le Hezbollah al-Hijaz, qui perpétrera un certain nombre d’attentats très meurtriers.

 

  1. Le Hezbollah al-Hijaz, bras armé iranien en Arabie Saoudite contre la voie du compromis

 

Le Hezbollah al-Hijaz, créé avec le soutien de l’Iran, deviendra très rapidement son bras armé en territoire saoudien, lui permettant de servir ses intérêts par des actions de déstabilisation sur le territoire saoudien. Elle est ainsi le symbole des tensions et de la rivalité qui oppose l’Arabie Saoudite à l’Iran.

La création du Hezbollah al-Hijaz — C’est en 1988, après l’attentat de la raffinerie de Joubaïl que l’Arabie Saoudite prend connaissance d’un mystérieux groupuscule qui se donne pour nom Hezbollah-fil-Hedjaz[55]. Cette organisation, dès sa création en mai 1987 après les émeutes du hajj[56], a été parrainée par l’Iran et par l’ayatollah Khomeiny, dont les membres sont fidèles à sa marja’îyya[57] et loyaux à sa vision politique. Excepté cette fidélité à Khomeiny (dont ils acceptent en outre le principe de wilayat al-faqih[58]), le groupe ne reconnaît aucune autre autorité, ainsi que le rappelle Joshua Teitelbaum : « But one organization accepted neither Saffar’s policy of engagement nor the accommodation with the Saudi regime. This was Hezbollah al-Hijaz, known also as Saudi Hezbollah and Ansar Khat al-Imam (Followers of Imam Khomeini).[59] » Le nom qu’ils se sont choisis est très significatif en cela qu’ils nomment Hijaz la totalité du territoire saoudien, remettant ainsi en question la légitimité de la famille royale saoudienne de gouverner ce territoire. Les membres de ce groupe s’appellent aussi entre eux « Khat al-Imam », insistant une fois de plus sur leur fidélité à Khomeiny ; c’est aussi le nom par lequel ils sont désignés en Arabie Saoudite : cela va dans le sens d’une affiliation, dans l’esprit des Saoudiens et dans la réalité des faits, du groupe à l’Iran. Pourtant, les fondateurs du groupe ne sont pas iraniens mais bien saoudiens, plus particulièrement originaires de la Province de l’Est, principalement d’Al-Hasa. Leurs biographies sont d’ailleurs assez proches : ils ont presque tous suivi une éducation religieuse en Irak, et ont pour la plupart pris part à des contestations violentes à l’encontre du pouvoir saoudien[60]. La création et le développement de cette organisation s’inscrit ainsi dans la rivalité opposant l’Arabie Saoudite et l’Iran, dont les relations se réchaufferont quelque peu après la fin de la guerre Iran-Irak en 1988, ce qui n’empêchera pas pour autant le Hezbollah al-Hijaz de continuer à essayer de déstabiliser le pouvoir saoudien par différentes actions violentes : c’est en cela que l’organisation représente le bras armé iranien en Arabie Saoudite[61].

Le bras armé de l’Iran en Arabie Saoudite — Nous l’avons vu, l’organisation du Hezbollah al-Hijaz a été parrainée par l’Iran dès sa création. La République islamique voulait en effet disposer de groupuscules mobiles, malléables et à ses ordres, pouvant servir de moyen de pression sur le gouvernement saoudien sans mettre en danger les objectifs et les principes « assumés » de sa politique étrangère.[62] Dans cette perspective, l’organisation apparaît bel et bien comme le bras armé informel de l’Iran sur le territoire saoudien, servant secrètement son objectif d’exportation de la Révolution islamique dans la Péninsule arabique, ainsi que Toby Matthiesen le rappelle : « Hizbullah al-Hijaz’s long-term political goal was the establishment of an Islamic Republic in the Arabian Peninsula after the Iranian model, and it advocated the overthrow of the Saudi regime through violence.[63] ». Dans un contexte de guerre contre l’Irak, l’Iran pouvait ainsi continuer à affirmer sa nonintervention sur les territoires des pays arabes et musulmans, tout en se servant du Hezbollah al-Hijaz pour en fait intervenir réellement et tenter de déstabiliser le pouvoir saoudien. Cette volonté de déstabiliser le pouvoir saoudien se concrétise dès 1988, lors du premier attentat revendiqué par l’organisation, à la raffinerie de Joubaïl. Les responsables de l’attentat ont ensuite été décapités, ce que les autres membres de l’organisation ont voulu venger en assassinant des membres des services secrets saoudiens à l’étranger, rentrant dans un cercle vicieux fait d’assassinats, de condamnations et de vengeances. Malgré le réchauffement des relations entre l’Iran et l’Arabie Saoudite après la fin de la guerre Iran-Irak, la mort de Khomeiny et l’élection du modéré Rafsandjani au poste de président, la République islamique souhaitait continuer de promouvoir une propagande anti-saoudienne, tout en affirmant la légitimité de l’Iran sur les lieux saints de La Mecque et Médine et en se présentant comme les protecteurs des chiites saoudiens[64]. Pour cela, les opérations de subversion sur le territoire saoudien se sont faites plus rares, la propagande prenant le pas sur la violence, comme en témoigne la création et la diffusion d’un journal, Risalat al-Haramayn, La lettre des deux villes saintes, servant les intérêts iraniens à travers le Monde arabe[65]. C’est d’ailleurs dans ce journal que le Hezbollah al-Hijaz a publiquement affirmé ses liens avec la République islamique d’Iran, affirmant « there is no doubt that our links with the Islamic Republic are very strong, because it is a base for all the liberators and revolutionaries in the world.[66] » Les activités de déstabilisation continuèrent encore pendant de nombreuses années, notamment motivées par la présence américaine sur le territoire saoudien. Par ailleurs, l’organisation n’accepta pas les accords de 1993 passés entre le gouvernement saoudien et le mouvement d’Hassan al-Saffar notamment, selon lesquels les différentes organisations chiites islamistes saoudiennes abandonnaient le militantisme politique et la violence contre une amnistie générale et une amélioration des conditions de vie des chiites saoudiens.

Hassan al-Saffar et la voie du compromis — L’on s’en rappelle, Hassan al-Saffar, extrêmement présent sur la scène chiite saoudienne, avait changé le nom de l’ORIPA en Mouvement de la Réforme en 1991, dans un contexte général de changement de stratégie visant à assurer un minimum de droits et une reconnaissance des chiites saoudiens par le pouvoir. En effet, après la chute du régime de Saddam Hussein, « The leading Shiite figure, Sheikh al-Saffar, said that Saudi Shiites were now “determined to claim some of their rights while defending the nation’s unity.”[67] »  La nouvelle stratégie de Saffar, contre laquelle s’élevait le Hezbollah al-Hijaz, consistait donc à affirmer la loyauté des chiites saoudiens au pouvoir des Al Saoud en échange de la reconnaissance de ces premiers, politiquement et socialement, ainsi qu’un assouplissement des lois ayant traits à leurs cultes et à la pratique de ceux-ci en public. Cette voie du compromis était dictée par une situation délicate et complexe, entre la joie de voir les chiites valorisés et gagner du pouvoir, et la peur de se faire réprimer au nom des chiites irakiens par le pouvoir saoudien. C’est donc à un jeu d’équilibriste que Safaar s’est prêté, tiraillé entre des revendications pour plus de reconnaissance ainsi qu’une égalité de fait, et la nécessité de faire preuve d’une loyauté au régime saoudien, ayant en tête que le pouvoir politique constitue la première bride à un wahhabisme violemment anti-chiite[68]. Ainsi, au moment du renversement de Saddam Hussein, il a dû faire preuve de loyauté afin rassurer la monarchie sunnite, qui craignait l’émergence d’un régime chiite en Irak, qui risquerait de faire des émules dans le Golfe.

Saffar était donc maintenant indépendant de l’Iran, dont il ne partageait pas les vues, et dont il avait compris que les intérêts et la façon de les réaliser étaient contraires aux siens et à ceux des chiites d’Arabie Saoudite en général. Ce tournant réformiste s’accentuera tout au long de la décennie 1990 avec des avancées notables en ce qui concerne les droits des chiites saoudiens, malgré des retours en arrière ponctuels, du fait de la dépendance du sort des chiites saoudiens au caractère et à l’humeur des dirigeants saoudiens. La fracture géopolitique que constitue l’année 2003 ira dans le sens d’un approfondissement de ce réformisme chiite, toujours intimement lié à l’Iran malgré l’autonomisation de Saffar ; les craintes de la famille Al Saoud de voir les chiites de la Province de l’Est se soulever après la chute de Saddam Hussein réactiveront en effet l’assimilation du chiisme à l’Iran rival.

  1. Le tournant de 2003 : la chute de Saddam Hussein et la hantise d’un croissant chiite

L’année 2003 et la chute de Saddam Hussein en Irak marquent un tournant géopolitique majeur au Moyen-Orient, puisque ces évènements ont permis à la majorité chiite irakienne d’arriver au pouvoir, prenant politiquement leur revanche sur la minorité sunnite qui avait longtemps dominé le pays. Ce changement profond dans les équilibres régionaux et dans les jeux d’alliance a fait craindre aux pays arabes sunnites voisins que les chiites irakiens ne fassent des émules au sein des minorités chiites de leurs populations. En témoigne l’allocution du roi Abdallah de Jordanie, en décembre 2004, qui a fait part lors d’une conférence de presse de sa crainte de voir se former un croissant chiite qui déstabiliserait et redéfinirait l’équilibre politique régional[69].

Les conséquences de la chute de Saddam Hussein — Le roi Abdallah de Jordanie, en utilisant l’expression de « croissant chiite », faisait part de la crainte partagée par tous les régimes arabes sunnites de voir se propager une fièvre révolutionnaire chiite au sein de leurs populations. Véritable fantasme, notamment dénoncé par Georges Corm[70], ce croissant chiite a avant tout permis aux pouvoirs alors en place de réprimer ou du moins de durcir ses positions par rapport aux minorités sunnites que leurs populations comptent. En ce qui concerne l’Arabie Saoudite, c’est le spectre d’une instrumentalisation iranienne des minorités chiites arabes en général, saoudiennes en particulier, qui a alors hanté le gouvernement, se souvenant des ingérences iraniennes sur son territoire des décennies 1980 et 1990 : en effet, « For the Saudi Shiites who supported a model of cooperation with the regime, Shiite identification with Hezbollah proved particularly problematic. Saudi Arabia is a Sunni religious state. To identify with a Shiite movement, and, by implication, the Shiite state of Iran, ran counter to the normative Saudi ethos.[71] » Cette crainte a été redoublée par la hantise d’un prosélytisme chiite dans le Golfe notamment, que le roi Abdallah ben Abdelaziz a dénoncé dans un quotidien koweïtien en janvier 2007[72]. La montée en puissance de l’Iran et ses désirs hégémoniques, l’avènement d’un pouvoir chiite en Irak ou encore les victoires militaires du Hezbollah en 2006[73] sont autant d’éléments qui ont nourri les peurs des régimes sunnites au Moyen-Orient. Face à cela, le roi Abdallah ben Abdelaziz, alors sur le trône en Arabie Saoudite, se retrouvait à nouveau dans l’habituel dilemme face aux chiites de la Province de l’Est : accepter un certain nombre d’avancées pour faire taire leurs revendications et assurer la sécurité des champs pétrolifères, tout en se montrant assez ferme pour ne pas subir les foudres du clergé wahhabite. Nous allons voir que cette problématique du dilemme se retrouve chez les chiites saoudiens, tiraillés entre la nécessité de réaffirmer en permanence leur loyauté au régime, tout en essayant d’acquérir un peu plus de reconnaissance et de droits par ce même régime.

Le dilemme des chiites d’Arabie Saoudite — Comme cela a été expliqué plus haut, la voie de la réforme qu’a adoptée Hassan al-Saffar consistait en l’affirmation de la loyauté de la population chiite de la Province de l’Est, moyen considéré comme le plus efficace pour se voir accorder une reconnaissance par le régime saoudien. Le dilemme dont il est question est parfaitement résumé par Joshua Teitelbaum, selon qui “The leading Shiite figure, Shaykh Hasan al-Saffar, said that now Saudi Shiites were “determined to claim some of their rights while defending the nation’s unity.” Saffar’s views epitomized the dilemma of the Saudi Shiites—making an effort to achieve equality while trying to avoid a backlash that could put the Shiites back many decades.[74]” Ainsi, Hassan al-Saffar, et à travers lui la population chiite d’Arabie Saoudite se trouvaient donc dans une position délicate, caractérisée par une demande de plus d’égalité avec les citoyens saoudiens sunnites qui risquaient en même temps de réduire à néant les maigres avancées concédées jusque-là par le pouvoir saoudien. Dans cette situation que l’on peut qualifier de problématique, les chiites saoudiens devaient en permanence – obligés par les circonstances géopolitiques sur lesquelles ils n’avaient aucune prise – réaffirmer leur appartenance au royaume saoudien. C’est ainsi que les entrepreneurs d’identité chiites d’Arabie Saoudite, (« identity entrepreneurs » comme les appelle Toby Matthiesen[75]) ont insisté sur le terme de Bahrani pour mettre en valeur leur présence historique à Bahreïn, Qatif et Al-Hassa. Une telle présence et la référence qui en est faite dans les discours de revendication politique ont dès lors constitué un enjeu symbolique extrêmement fort dans les relations entre les populations chiites saoudiennes et le pouvoir politique, tout en séparant un peu plus cette population de l’Iran. D’ailleurs, la loyauté religieuse de la majorité des chiites saoudiens ne se portaient plus vers l’Iran mais vers l’Irak, incarnée par Ali al-Sistani (basé à Najaf), ce qui témoigne un peu plus de l’autonomisation des chiites saoudiens par rapport à la République islamique.[76] Plus encore, des clercs et des intellectuels chiites saoudiens ont progressivement développé des sentiments et une rhétorique anti-iranienne[77]. Malgré les difficultés rencontrées par Hasal al-Saffar, cette politique du compromis a porté ses fruits, en débouchant sur un Dialogue National organisé en Arabie Saoudite entre les différentes confessions que compte le royaume.

Le Dialogue National en Arabie Saoudite et les élections des conseils municipaux saoudiens de 2005 — Dès juin 2003, le Prince héritier Abdallah a tendu la main aux chiites de la Province de l’Est en organisant un premier « Dialogue National » à Riyad. S’étendant sur quatre jours, ce premier Dialogue National a réuni plus de cinquante oulémas, sunnites et chiites. C’est la première fois qu’un tel évènement était organisé ; son caractère inédit tenant surtout à l’espoir de reconnaissance du chiisme par le pouvoir saoudien. Pour les chiites d’Arabie Saoudite, le simple fait d’avoir été conviés à une telle rencontre constituait déjà une victoire en soi, d’autant plus que de nombreux oulémas wahhabites y étaient présents, ne refusant donc pas par principe de rencontrer de discuter avec des représentants du chiisme[78]. Finalement, ce premier Dialogue National a surtout revêtu une valeur symbolique, comme le montre Joshua Teitelbaum : « In sum, one could say that the Shiites had gained some points in the dialogue, but remained far from any serious change in their basic situation.[79] » Pour autant, la tenue de cet évènement a ouvert la voie à un dialogue entre le pouvoir et les représentants chiites saoudiens. Ainsi, en 2005, deux évènements notables ont eu lieu : l’accession au trône du prince Abdallah, en faveur d’un dialogue (rappelons que depuis la répression des Ikhwân en 1930, le clergé wahhabite a perdu une bonne partie de son influence sur le pouvoir du clan Saoud, influence qu’il ne faut pour autant pas nier) avec ses citoyens chiites, et la tenue d’élections pour les conseils municipaux. Abdallah devenant roi après la mort du roi Fahd ben Abdelaziz Al Saoud, les chiites saoudiens pensaient alors « que leur moment était arrivé », un certain nombre d’activistes et de clercs chiites s’étant même rendus à Riyad pour jurer fidélité et loyauté au nouveau roi, « champion de la réforme et de la tolérance religieuse »[80]. La participation à ces élections fut très encourageante pour les leaders chiites, Hassan al-Saffar insistant sur l’importance de prendre part au processus électoral, comme cela avait été le cas en janvier de la même année en Irak. En 2005 toujours, une réforme du système de statut personnel chiite a été lancé, ayant notamment pour conséquence l’augmentation sensible du nombre de tribunaux chiites.[81] À ce titre, il convient de noter que le pouvoir saoudien, malgré les différences d’opinions et de représentations au sein des nombreux clans de la famille royale, commençait à ne plus considérer le chiisme comme un problème en soi, faisant une différence entre l’Iran et la partie chiite de la population saoudienne : « Official Saudi voices emphasize that it is Iran’s policy behavior and regional ambitions, not Shi’ism per se, that fuels their concerns.[82] » La stratégie d’Hassan al-Saffar semblait donc commencer à porter ses fruits. Pour autant, il suffira de peu pour que le sectarisme soit réactivé, notamment à la faveur de crises politiques et géopolitiques dressant une ombre sur les désirs hégémoniques de l’Arabie Saoudite.

Printemps arabe et repli sectariste dans le Golfe, moment de cristallisation des dissensions au sein du Mouvement de la réforme — Le terme de « sectarisme », tel qu’il est utilisé dans les recherches scientifiques françaises en relations internationales, sociologie des mobilisations, et plus largement en sciences politiques, de « sectarianism » dans le monde anglo-saxon, rend compte de l’entremêlement de logiques autonomes au service d’intérêts particuliers. Il permet de qualifier et décrire l’attitude de certains gouvernements ou groupes sociaux – du Monde arabe pour ce qui nous intéresse – envers des minorités religieuses et ethniques, mais pas seulement. L’intellectuel et activiste palestinien Salameh Kaileh donne une définition juste et complète d’un terme complexe et parfois confus du fait de son emploi extrêmement répandu : « Sectarianism is any religious or sectarian barrier that is based on inherited beliefs against the ‘other’ »[83]. Le sectarisme est donc plus une modalité du pouvoir quel qu’il soit, un instrument aux mains des acteurs politiques, qu’un réflexe intrinsèque à des groupes particuliers. De ce fait, il peut être activé, désactivé et réactivé en fonction des contextes politiques. Dans cette perspective, Olivier Da Lage a montré que le repli sectaire et communautaire a été encouragé par les monarchies du Golfe dans le contexte d’adversité qu’ont constitué les « Printemps arabes » à partir de 2011. Une partie des pays du CCG a ainsi été confrontée à une contestation qui voyait, notamment au Bahreïn, la jonction des oppositions chiites et sunnites, demandant une meilleure reconnaissance, une amélioration des droits et des conditions de vie. Dès lors, des « entrepreneurs de l’identité communautaire » ont polarisé et cristallisé les sentiments communautaires, opposant chiites et sunnites, dans le cadre de l’Arabie Saoudite pour ce qui nous intéresse. Ces mécanismes ont eu des effets payants, puisque cela a permis de faire avorter les tentatives embryonnaires de déstabilisation du pouvoir, la peur de l’autre communauté servant désormais de boussole aux populations. De leur côté, les dirigeants iraniens, s’ils s’en sont indignés, y ont aussi trouvé leur intérêt, les populations chiites du Bahreïn, d’Arabie saoudite, et même du Koweït ou de Dubaï étant dès lors encouragées à voir en Téhéran leur protecteur naturel. L’instrumentalisation d’identités dormantes a donc permis aux pouvoirs en place de se maintenir en faisant taire les contestations, en les déviant sur des problématiques ayant trait aux représentations, aux craintes et aux passions, par nature irrationnelles mais à l’efficacité redoutable ; c’est ainsi que les revendications des chiites de la Province de l’Est ont été réprimées.[84] Des émeutes se sont effet répandues dans la Province de l’Est en 2012, en réaction aux soulèvements populaires dans les différents pays du Monde arabe. Ces manifestations violentes ont mis en lumière des dissensions déjà profondes au sein du Mouvement de la réforme, faisant apparaître de nouvelles figures qui critiquaient le manque d’ambition d’Hassan al-Saffar et des autres leaders chiites religieux. C’est dans le Hasa principalement que des soulèvements ont vu le jour, notamment sous la houlette de Tawfiq al-‘Amer[85]. De même, à Qatif, le cheikh Nimr al-Nimr a mené des mouvements de contestation du pouvoir entre 2011 et 2012, allant jusqu’à appeler la population saoudienne à faire sécession, tout en se réjouissant de la mort du prince héritier Nayef[86]. Il a finalement été arrêté en 2012, puis exécuté le 2 janvier 2016, avec pour conséquences l’incendie de l’ambassade saoudienne à Téhéran et la condamnation de cette exécution par les pouvoirs publics iraniens. Cela a ainsi relancé les tensions déjà vives entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, signe que le sort des chiites saoudiens est toujours bel et bien lié à celui de l’Iran. Quelques jours plus tard, Riyad annonçait qu’il rompait ses liens diplomatiques avec l’Iran[87].

Conclusion.

Les liens d’interdépendance et les interactions entre les chiites d’Arabie Saoudite et l’Iran évoluent donc en fonction des contextes politiques et géopolitiques, intérieurs et extérieurs, des groupes en présence et de la force de ces différents acteurs. Ce que notre analyse a révélé, outre la complexité des liens décrits, sont les conséquences des relations irano-saoudiennes sur le sort des chiites d’Arabie Saoudite, et inversement les effets des relations entre le pouvoir saoudien et les chiites d’Arabie Saoudite sur la relation irano-saoudienne. C’est donc peu dire que d’affirmer que le sort de la minorité chiite de la Province de l’Est ne dépend que très peu d’elle-même, étant d’ailleurs divisée sur les objectifs à atteindre et les moyens d’y parvenir. Considérés comme d’éternels autres, assimilés à l’ennemi iranien qui partage avec l’Arabie Saoudite des visées hégémoniques sur la Péninsule arabique, et plus largement sur tout le Moyen-Orient, si ce n’est le monde musulman, les chiites saoudiens continuent aujourd’hui encore de subir l’ire du clergé wahhabite et la répression du régime. Malgré des périodes d’apaisement et d’amélioration de leurs conditions de vie, un trop grand nombre de facteurs qui leurs sont indépendants les rappellent à leur sort. Il semble donc qu’ils soient aujourd’hui dans une véritable impasse : la voie du compromis et la politique de la main tendue n’ont porté leurs fruits que pour quelques temps, la répression reprenant le pas sur la conciliation ; la voie de la violence quant à elle ne fait que détériorer, à long terme, la perception de la minorité chiite à l’intérieur du royaume, et la répression qui suit ces épisodes de violence n’en est que plus forte et sanglante. Le rapport annuel d’Amnesty International de cette année dénonce et condamne la gestion de cette minorité chiite par Riyad avec ces mots : « Les membres de la minorité chiite faisaient toujours l’objet de discriminations en raison de leurs convictions religieuses. Ces discriminations limitaient leur droit à la liberté d’expression religieuse ainsi que leur accès à la justice, et restreignaient arbitrairement un certain nombre d’autres droits, dont le droit d’occuper un emploi et de bénéficier de services publics. Cette année encore, des militants chiites ont été arrêtés, emprisonnés et, dans certains cas, condamnés à mort à l’issue de procès inéquitables.[88] » Cette discrimination, ajoutée aux tensions croissantes avec l’Iran sur les théâtres syriens et yéménites principalement, semblent condamner les chiites saoudiens à la répression.

Etienne de Gail, Étudiant en Master II, promotion 2018-2019


[1] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism, Dissent and Sectarianism, Cambridge University Press, New-York, 2015, p.16

[2] FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia between the Gulf Wars, Garnet Publishing Limited, UK, 2002, p.36

[3] “Bahrani is a term that refers to the native, mainly Arab Shia, inhabitants of Bahrain, Qatif, and to a lesser extent al-Ahsa.”, MATTHIESEN Toby, The other Saudis …, op. cit., p.24

[4] Voir annexe 1

[5] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.24

[6] Ibid., p.25

[7] Ibid., p.26

[8] BECKER Howard S., Outsiders. Études de sociologie de la déviance. Éditions Métailié, « Leçons De Choses », 1985, p.33

[9] de PLANHOL Xavier, Les nations du prophète, Manuel géographique de politique musulmane, Fayard, Paris, 1993, 895 p., p.68

[10] LACROIX Stéphane, « Les nouveaux intellectuels religieux saoudiens : le Wahhabisme en question », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 123 | juillet 2008, mis en ligne le 12 décembre 2011, consulté le 03 juin 2018. URL : http://journals.openedition.org/remmm/5423

[11] PÉTRIAT Philippe, Communication « L’Arabie Saoudite et ses voisins du XVIIIème au XXIème siècle », Journée internationale sur le Monde arabe, Sciences Po Grenoble, jeudi 30 novembre 2017

[12] Prédicateur musulman qui « commença à prêcher la nécessité pour les musulmans de revenir à l’enseignement de l’islam tel qu’il avait été compris par les partisans d’Ibn Hanbal : strict respect du Coran et du Hadith tels que les interprétaient les lettrés responsables à chaque génération, et rejet de tout ce qui pouvait être considéré comme innovation illégitime. Il comptait au nombre de ces innovations la vénération des saints après leur mort en tant qu’intercesseurs auprès de Dieu, et les dévotions spéciales des ordres soufis. », HOURANI Albert, Histoire des peuples arabes, Points Seuil, Paris, 1993, p.344

[13] Sur le Pacte (oral) du Najd, CONESA Pierre, Dr. Saoud et Mr. Djihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie Saoudite, Robert Laffont, Paris, 2016, p.29

[14] HOURANI Albert, Histoire des peuples arabes …, op. cit., p.344

[15] « Le wahhabisme est une doctrine religieuse puritaine développée par le prédicateur Mohammed Ibn Abdel Wahhab (…) Le wahhabisme rejette tout culte des saints dans l’islam, qu’il assimile à du paganisme. Les tombeaux et les monuments élevés à leur souvenir doivent être doivent être systématiquement détruits (…) Cette doctrine rejette aussi toute innovation ou changement par rapport à une lecture totalement littéraliste du texte coranique. » CORM Georges, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques, XIXè-XXIème siècle, Éditions La Découverte, Paris, 2015, pp.222-223

[16] HOURANI Albert, Histoire des peuples arabes, op. cit., p.375

[17] Ibid., p.424

[18] LESCURE Jean-Claude, Le Moyen-Orient de 1976 à 1980, Ellipses, Paris, 2016, p.219

[19] MATTHIESEN Toby, « Être chiite au royaume wahhabite : le destin de ces autres Saoudiens », Moyen-Orient, n°29, janvier-mars 2016, pp.30-35

[20] LESCURE Jean-Claude, Le Moyen-Orient, op. cit., p.220

[21] LOUËR Laurence, Sunnites et chiites. Histoire politique d’une discorde, Seuil, Paris, 2017,

pp.239-240

[22] LESCURE Jean-Claude, Le Moyen-Orient, op. cit., p.173

[23] “The first ten days of Muharram are especially important for Shia and culminate on the tenth of Muharram (Ashura), when they commemorate the martyrdom of Hussayn in 680 (…) For Shia Muslims around the world these processions are probably the most important events in re-enacting Shia collective memories.”, MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.101

[24] Ibid., p. 106

[25] Ibid., p. 107

[26] Organisation pour la Révolution Islamique dans la Péninsule Arabique

[27] KOSTINER Joseph, “Shi’i Unrest in the Gulf”, in KRAMER Martin S., Shi’ism, Resistance and Revolution, Boulder, Colo. : Westview Press, cop. 1987, p.179

[28] Ibid., p.109

[29] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.112

[30] « Khomeini often addressed his appeals not only to Iranians but to the people of the Moslem wolrd in general (…).”, FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia …, op. cit.,  p.24

[31] « The Revolutionary Message and Historical Religious Decree (fatwa) of Imam Khomeini, September 20, 1979 » in Selected Messages and Speeches of Imam Khomeini, Teheran: Ministry of Information and Islamic Guidance, 1980, p.38

[32] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme : chiisme et politique en Arabie saoudite », Confluences Méditerranée 2016/2 (N° 97), p.35

[33] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.114

[34] Ibid., pp.114-15

[35] FÜRTIG Henner, Iran’s rivalry with Saudi Arabia between the Gulf Wars, Reading, UK: Ithaca Press, 2002

[36] JONES Toby Craig, “Rebellion on the Saudi Periphery: Modernity, Marginalization, and the Shiʿa Uprising of 1979”, International Journal of Middle East Studies, Vol. 38, No. 2 (May, 2006), pp. 213-233, consulté en ligne

[37] À travers Radio Téhéran, Radio Ahwaz et les chaînes de télévision iraniennes qui ont atteint Qatif pour la première fois le premier jour de Muharram, ainsi qu’à l’aide d’une radio émise d’Abadan, en arabe et qui traitait des évènements sur le sol saoudien durant plusieurs heures par jour, MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.116

[38] Hasan al-Saffar (1958-), clerc chiite saoudien qui a fondé l’Organisation de la Révolution Islamique dans la Péninsule Arabique (ORIPA, ou OIRAP en anglais), qui deviendra le Mouvement de la Réforme en 1991

[39] AL-SAFFAR Hasan, Kalimat al-Haraka al-Islamiyya, p. 30, in IBRAHIM Fuad, The Shi’is of Saudi Arabia, London: Saqi, 2006, p.30

[40] WEHREY, KARASIK, NADER, GHEZ, HANSELL, GUFFEY, Saudi-Iranian Relations since the Fall of Saddam, National Security Research Division, RAND, 2006, p.27

[41] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.119

[42] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.36

[43] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., pp.124-25

[44] FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia …, op. cit., p.42

[45] « For Iran, the hajj thus become an act of immense political significance (…) », Ibid., p.43

[46] Ibid., pp.42-43

[47] Ibid., p.43

[48] Les cérémonies mises place par les pèlerins iraniens prenaient en effet la forme traditionnelle de la bara’at al-mushrekin, soit se libérer des infidèles, Ibid., p.44

[49] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.37

[50] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of The Most Radical Saudi Shi’a Opposition Group.”, Middle East Journal, Vol. 64, no. 2 (Spring 2010), p.180

[51] PETERSON J.E., Historical Dictionary of Saudi Arabia, Metuchen, NJ: Scarecrow Press, 1993, p. 122

[52] Radio Tehran, 3 december 1985, in FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia …, op. cit., pp.40-41

[53] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.36

[54] Ibid., p.37

[55] RIGOULET-ROZE David, « Les chiites de la province saoudienne du Hasa : une minorité́ « nationale » stratégique au cœur des enjeux ethno-confessionnels régionaux », Hérodote, 2009/2 (n° 133), p. 108-135., p.119

[56] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.181

[57] La marja’îyya correspond à l’autorité religieuse d’un marja, plus haut rang religieux dans le chiisme duodécimain. Coopté par ses pairs

[58] Le gouvernement du spécialiste de la loi religieuse, notion théorisée par Khomeiny au cours de son exil, LOUËR Laurence, Sunnites et chiites …, op. cit., p.91

[59] TEITELBAUM Joshua, “The Shiites of Saudi Arabia,” Current Trends in Islamist Ideology, Vol. 10 (2010), p.77, http://www.currenttrends.org/research/detail/the-shiites-of-saudi-arabia

[60] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.179

[61] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.135

[62] LOUËR Laurence, Transnational Shiite Politics: Religious and Political Networks in the Gulf, Columbia University Press, Londres, 2008, p.211

[63] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.186

[64] Ibid., p. 183

[65] Ibid., p.184

[66] Interview with an unnamed cleric of Hizbullah al-Hijaz in Risalat al-Haramayn, No. 0, 1989, in MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.183

[67] Al-Quds al-Arabi, May 1, 2003, in TEITELBAUM Joshua, Saudi Arabia and the New Strategic Landscape, Hoover Institution Press Publication, 2010, p.31

[68] STEINBERG Guido, “The Shiites in the Eastern Province of Saudi Arabia (Al-Ahsa’)”, 1913-1953, in BRUNNER Rainer, ENDE Werner, The Twelver Shia in Modern Times, Religious Culture & Political History, Brill, 2001. Guido Steinberg explique à ce titre que s’ouvrait en 1930 – après qu’Ibn Saoud ait réprimé la révolte des Ikhwan – la période de consolidation de la règle saoudienne et de l’émergence d’un État centralisé. En perdant leur principal allié, les oulémas wahhabites perdaient ainsi aussi une grande part de leur influence politique. C’est pour cela qu’à partir de 1930, ils furent subordonnés au roi. Par conséquent, après 1930, la politique du roi ne fut jamais vraiment remise en question ou contrainte par les oulémas. Par conséquent, la politique mise en place par Ibn Saoud envers les chiites à partir de 1930 peut être comprise comme sa prise de position personnelle.

[69] LOUËR Laurence, « Déconstruire le croissant chiite », Revue internationale et stratégique, 2009/4 (n° 76), p. 45-54.

[70] « Toute une littérature politique et médiatique invoque désormais le danger représenté par un croissant dit « chiite », constitué par l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Hezbollah libanais, qui tenterait de déstabiliser l’islam sunnite, pratiquerait le terrorisme et serait animé par la volonté d’éliminer l’État d’Israël. Personne ne pense à rappeler que la conversion d’une partie des Iraniens à l’islam chiite ne remonte qu’au XVIe siècle, et qu’elle fut encouragée par la dynastie des Safavides pour mieux s’opposer à l’expansionnisme ottoman. On feint également d’ignorer que l’Iran a toujours été une puissance régionale majeure, et que le régime ne fait que poursuivre, sous de nouveaux oripeaux, la politique de grandeur du chah, qui se voulait le gendarme du Golfe — et qui avait, lui aussi, de fortes ambitions nucléaires, encouragées alors par la France. Malgré ces données historiques profanes, tout, au Proche-Orient, est désormais analysé en termes de « sunnites et chiites ». », CORM Georges, « Pour une analyse profane des conflits », Le Monde diplomatique, février 2013, p.3

[71] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.82

[72] RIGOULET-ROZE David, « Les chiites de la province saoudienne du Hasa …, op. cit., p.124

[73] TEITELBAUM Joshua, « The Shiites of Saudi Arabia …, op. cit., p.81

[74] Ibid., p.78

[75] Ibid.

[76] WEHREY, KARASIK, NADER, GHEZ, HANSELL, GUFFEY, Saudi-Iranian Relations …, op. cit., p.30

[77] Ibid., p.31

[78] TEITELBAUM Joshua, « The Shiites of Saudi Arabia …, op. cit., pp.79-80

[79] Ibid., p.80

[80] « When Abdallah became King, the Shiites thought their moment had finally arrived. He was the champion of reform and religious tolerance. A busload of leaders and clerics from the Eastern Province traveled to Riyadh to pledge their loyalty, or baya. A Shiite activist was quoted as saying, “I have never seen anything like this.” », JONES Toby, “The Iraq Effect in Saudi Arabia,” Middle East Report, No. 237 (Winter 2005), in TEITELBAUM Joshua, « The Shiites of Saudi Arabia …, op. cit., p.80

[81] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.39

[82] WEHREY, KARASIK, NADER, GHEZ, HANSELL, GUFFEY, Saudi-Iranian Relations …, op. cit., p.27

[83] MABON Simon, ARDOVINI Lucia, “People, sects and states: interrogating sectarianism in the contemporary Middle East”, Global Discourse, volume 6, issue 4 (December 2016), p.555

[84] DA LAGE Olivier, « L’apparence du religieux », Confluences Méditerranée 2016/2 (N° 97), p. 43-52

[85] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.39

[86] « Qui était le cheikh Al-Nimr, exécuté par l’Arabie saoudite ? », Le Monde, 03/01/3016

[87]« Saudi Arabia severs ties with Iran », Middle East Eye, 3 janvier 2016, http://www.middleeasteye.net/news/breaking-saudi-arabia-severs-ties-iran-85335819

[88] Amnesty International, Rapport annuel 2017/2018, Londres, 2018, pp.93-94

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BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages de référence

BECKER Howard S., Outsiders. Études de sociologie de la déviance. Éditions Métailié, « Leçons De Choses », 1985

BRUNNER Rainer, ENDE Werner, The Twelver Shia in Modern Times, Religious Culture & Political History, Brill, 2001

CORM Georges, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques, XIXè-XXIème siècle, Éditions La Découverte, Paris, 2015

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PLANHOL (de) Xavier, Les nations du prophète, Manuel géographique de politique musulmane, Fayard, Paris, 1993, 895 p.

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Ouvrages secondaires

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Articles scientifiques

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LACROIX Stéphane, « Les nouveaux intellectuels religieux saoudiens : le Wahhabisme en question », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 123 | juillet 2008, mis en ligne le 12 décembre 2011, consulté le 03 juin 2018. URL : http://journals.openedition.org/remmm/5423

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Articles de presse

CORM Georges, « Pour une analyse profane des conflits », Le Monde diplomatique, février 2013

« Qui était le cheikh Al-Nimr, exécuté par l’Arabie saoudite ? », Le Monde, 03/01/3016

« Saudi Arabia severs ties with Iran », Middle East Eye, 3 janvier 2016, http://www.middleeasteye.net/news/breaking-saudi-arabia-severs-ties-iran-853358199

Communication

PÉTRIAT Philippe, Communication « L’Arabie Saoudite et ses voisins du XVIIIème au XXIème siècle », Journée internationale sur le Monde arabe, Sciences Po Grenoble, jeudi 30 novembre 2017

Autres

Amnesty International, Rapport annuel 2017/2018, Londres, 2018

Selected Messages and Speeches of Imam Khomeini, Teheran: Ministry of Information and Islamic Guidance, 1980

***

Annexe 1. Carte de la Péninsule arabique de 1616, réimpression de la carte de 1598 par Jodocus Hondius (1563-1612), https://www.wdl.org/en/item/2921/

 

 

 

 

 

HOMMAGE A GILBERT MEYNIER, GRAND SPÉCIALISTE DE L’HISTOIRE DE L’ALGERIE

2 Avr

À 75 ans, l’historien Gilbert Meynier est décédé à Lyon, le 13 décembre 2017. Son œuvre, immense, fait de lui un homme-pont entre les deux rives de la Méditerranée. Toute sa vie a été consacrée à l’histoire de l’Algérie, pays qu’il connaissait si bien pour y avoir longuement séjourné, tout en étant capable d’écrire et de lire en arabe.

G. Meynier

Né à Lyon le 25 mai 1942, époux de Pierrette qu’il rencontra en Algérie qui lui donna trois enfants (tout en militant au sein de la CIMADE pour la protection des réfugié(e)s et demandeurs d’asile Algériens), cet « historien érudit, méticuleux », selon son ami Benjamin Stora, a rencontré l’Algérie très tôt.

Étudiant, en 1961 il organise avec ses camarades de l’UNEF, une manifestation en faveur de l’indépendance algérienne. Proche de Vidal-Naquet, il dénonce très tôt l’usage de la torture en Algérie. Un an plus tard, il fait partie des «pieds rouges», ces jeunes Français venus volontairement prêtés main forte à l’Algérie indépendante. Sous contrat, il mène une campagne d’alphabétisation de plusieurs mois près d’Alger. De 1967 à 1969, le jeune agrégé d’histoire enseigne au lycée d’Oran, puis à l’Université de Constantine entre 1967 et 1970 où il noue de solides amitiés. Il poursuit sa carrière en France, tout en faisant de fréquents séjours de recherches en Algérie et devient professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Nancy II. À 60 ans, il quitte le service actif et devient émérite pour mieux se consacrer à ses recherches.

Au même titre que Charles-Robert Ageron ou son maître André Nouschi qui dirigea sa thèse d’État, Gilbert Meynier est un très grand historien de l’Algérie. Fait toujours autorité sa monumentale thèse d’État, L’Algérie révélée. La première Guerre Mondiale et le premier quart du XXe siècle, éditée chez Droz en 1981 et rééditée et complétée en 2015. C’est bien dans les tranchées, à l’usine, dans les exploitations agricoles de la «métropole» que s’est forgée la « conscience identitaire algérienne » qui, un jour, aboutira à une guerre contre l’oppression coloniale. En s’intéressant aux racines du nationalisme algérien, Gilbert Meynier a aussi mis en valeur dans de multiples études la grande figure de l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader.

Gilbert Meynier n’était pas un homme des médias, bien que brillant orateur, mais un travailleur de fond, des bas-fonds de l’histoire coloniale algérienne. Outre Le FLN, documents et histoire, Fayard, 2004, qu’il signe avec son vieil ami Mohammed Harbi, on lui doit un grand classique publié chez le même éditeur en 2002 : Histoire intérieure du FLN. Loin de toute histoire officielle, Gilbert Meynier montre toutes les facettes du FLN et de son bras armé, l’ALN, sans rien cacher des exactions, des crimes de guerre commis par l’armée française pendant la guerre d’indépendance algérienne. Ce livre continue de déranger et est sujet à controverses, mais ce travail colossal fait la somme de documents d’archives tant françaises qu’algériennes.

J’ai eu la chance d’accompagner mon ami Gilbert Meynier pour plusieurs articles communs et colloques, dont l’inégalé, tenu à l’École normale supérieure de Lyon en 2006,  devenu ouvrage collectif en 2008, Éditions La Découverte, en collaboration avec Frédéric Abécassis, Pour une histoire franco-algérienne. En finir avec les pressions officielles et les lobbies de mémoire.

Gilbert Meynier était aussi un historien militant. En 2005, nous avons été parmi les tous premiers à protester contre l’article 4 de la loi sur la colonisation française et ses « bienfaits ». Austère et très sûr en amitié, à Lyon, que ce soit au sein de l’Association Coup de Soleil encourageant les rencontres autour du Maghreb, où à l’occasion de nombreux dialogues interreligieux, l’historien, aux côtés de son épouse, Pierrette, disparue moins de deux mois avant lui, faisait partie de ces chrétiens engagés au nom de l’amour du prochain. C’est pour cette raison que j’aurais plaisir, le 2 mai prochain, à lui rendre hommage dans cet espace de liberté que constitue, à Alger, le Centre diocésain des Glycines où je suis déjà intervenu, en avril 2015, dans un dialogue franco-algérien avec mon ami Daho Djerbal.

Cet hommage fera, certes, le bilan de son œuvre, dont la monumentale Histoire intérieure du FLN, mais évoquera aussi l’écriture braudélienne, c’est-à-dire sur le long terme, de l’histoire de ce pays qu’il a tant aimé, dont les deux premiers tomes de L’Algérie des origines. De la préhistoire à l’avènement de l’islam (2006, La Découverte), suivi deL’Algérie, cœur du Maghreb classique. De l’ouverture islamo-arabe au repli (2010, La Découverte). Le cancer dont il souffrait ne lui a pas laissé le temps de publier le troisième tome, mais, bien que déjà atteint tout en faisant preuve d’un courage exemplaire, juste avant sa disparition, il a eu le temps de publier un livre-testament, que j’évoquerai, L’Algérie et la France, deux siècles d’histoire croisée. Essai de synthèse historique (août 2017, L’Harmattan (collection bibliothèque de l’iReMMO, n° 28).

Il va de soi, que comme pour les autres hommages qui lui ont été rendus et qui le seront tout au long de l’année en France, cet hommage ne peut se concevoir sans l’écoute, la prise de parole de ceux qui l’ont connu et qui, résidant en Algérie, veulent témoigner.

En attendant de vous accueillir aux Glycines, laissons le dernier mot à son ami intime, Tahar Khalfoune, qui recueillit son dernier souffle : «Avec sa disparition, c’est une partie de l’histoire de notre pays qui s’en va. J’ose espérer que les Algériens reconnaîtront l’œuvre monumentale qu’il a consacrée sa vie durant à l’histoire de notre pays, (une histoire) très riche mais mal connue et mal enseignée, c’est une dette d’amitié et de justice que nous lui devons ».

Jean-Charles Jauffret, Professeur émérite d’histoire contemporaine de Sciences Po Aix

ACCROÎTRE L’AUTONOMIE STRATÉGIQUE DE LA POLOGNE FACE A LA RUSSIE

2 Mar

Lors du Forum sur la sécurité internationale d’Halifax (Canada) de novembre 2017, le Ministre de la Défense polonais, Antoni Macierewicz, a déclaré que « la Russie ne se prépare pas à se défendre, elle se prépare à attaquer ». Evaluant la politique de Vladimir Poutine, il a ajouté : « ce n’est plus une guerre froide, c’est le début d’une guerre très chaude »[1]. Cette déclaration est un énième signe de l’inquiétude des Polonais face aux mouvements russes en Europe de l’Est, entretenue de façon véhémente par Macierewicz, dont les déclarations contre la Russie sont légion. L’attitude extrêmement belliqueuse de la Fédération russe, notamment au regard de ses agissements en Ukraine, de ses mouvements en Mer Baltique, de l’exercice Zapad 2017 qui a mobilisé plus de 70 000 soldats selon les estimations et au sujet duquel la Russie est restée très secrète, justifient la position agressive d’un Etat polonais hanté par les démons du passé[2]. Dans sa stratégie de défense, la Pologne compte grandement sur l’intervention de l’OTAN et des Etats-Unis mais sa politique s’appuie dans une large mesure sur une autonomisation par un intérêt accru porté à l’amélioration de ses potentialités militaires et à son indépendance en matière énergétique, puisqu’elle dépend grandement de l’approvisionnement russe[3].

La nécessaire modernisation des forces armées polonaises

La Pologne fournit les efforts nécessaires à son armement individuel afin de ne pas s’appuyer uniquement sur des forces extérieures. En 2012, le pays a amorcé un vaste projet de modernisation de ses armées, dont le matériel datait de l’ère soviétique[4]. Le système de défense anti-aérien de courte portée ainsi que la défense navale ont été désignés comme les volets les plus urgents de cette modernisation, dans une visée de sécurisation de la frontière Est du pays, en particulier du côté de l’enclave russe de Kaliningrad avec laquelle la Pologne partage 206 kilomètres de frontière. Après une réduction radicale des troupes dans l’enclave de Kaliningrad (il y aurait aujourd’hui 15 000 soldats), il est évident qu’elles ne sont pas aujourd’hui en mesure de mener des actions offensives essentielles. Dans cette situation, les autorités russes ont décidé de privilégier la dissuasion par l’installation de 152 brigades de missiles tactiques dans la ville de Tcherniakhovsk[5]. Le stationnement de missiles de moyenne portée Iskander à ogives nucléaires prend surtout une importance défensive dans une dimension psychologique et politique.[6]

Les grands systèmes d’information sont aussi une priorité : reconnaissance (drones, satellites, radars), les systèmes de communication et de défense cybernétique[7]. À cette volonté de modernisation s’ajoute la restructuration de l’industrie de l’armement polonais. Il s’agit d’opérer à une amélioration des capacités technologiques et industrielles de la Pologne par l’implication des industriels du pays dans les programmes d’armement. En 2014, la Pologne a regroupé plusieurs entreprises que l’Etat contrôle, jugées les plus performantes, dans une entité appelée le Groupe polonais d’armement (« Polska Grupa Zbrojeniowa », PGZ). Elles sont aujourd’hui au nombre de trente-cinq : « À terme, le PGZ devrait regrouper 14 000 salariés et dégager un bénéfice de 5 milliards de zloty (1,2 milliards d’euros) par an »[8].

Aujourd’hui, le gouvernement conservateur Droit et Justice (PiS) poursuit la modernisation des forces armées, amorcée par le gouvernement précédent. Après l’annulation en 2016 d’une commande passée à Airbus de cinquante hélicoptères H225M Caracal, Varsovie a annoncé sa volonté d’acquérir des UH-60 Black Hawk à l’américain Sikorsky du groupe Lockheed-Martin[9]. En ce qui concerne la modernisation de sa défense navale, la Pologne cherche dernièrement à acquérir des sous-marins (programme Orka) et les discussions avec Naval Group pour des sous-marins de la classe Scorpène, armés du Missile de croisière navale, mais également avec l’allemand Thyssen Krupp Marine Systems et le suédois Kockums (filiale de Saab), sont actuellement en cours. L’offre française présente un avantage de taille qui s’ajoute à la dissuasion conventionnelle que représentent les sous-marins : celui de doter la force navale sous-marine de la Pologne de missiles de croisière qui augmenteraient significativement l’autonomie de ses forces.

Le nouveau gouvernement ne se cantonne pas à la continuation des objectifs d’achat et de production de véhicules décidés sous le gouvernement précédent. En effet, la Pologne du PiS souhaite augmenter de 50% les effectifs de l’armée, comme annoncé par le Ministre de la Défense Antoni Macierewicz, un russophobe convaincu. Dans cette perspective, une loi du 1er janvier 2017 permet la légalisation de l’activité de milices de volontaires civiles, qui ont pullulé sur le territoire en particulier en réponse aux activités russes en Ukraine, sous une entité : l’Armée de défense territoriale (« Wojska Obrony Terytorialnej », WOT)[10]. Ces milices de volontaires civiles sont donc pleinement intégrées dans le dispositif de défense du territoire, et elles interviennent en soutien aux corps de professionnels. L’effectif de cette armée nouvellement légalisée s’élèverait à plus de 35 000 personnes[11].

La Pologne est actuellement un des seuls Etats de l’Union européenne à augmenter ses dépenses militaires, qui atteignent 2% du PIB (cela représente environ 8 milliards d’euros), et donc à répondre aux exigences formulées par l’OTAN et les Etats-Unis qui encouragent une autonomisation de la défense européenne. Le pays est devenu la principale puissance militaire d’Europe centrale et orientale. D’ailleurs, la Pologne prévoit de porter à 2,5% du PIB son budget de défense à l’horizon 2030[12].

Le souci polonais en matière d’autonomie stratégique n’est cependant pas uniquement militaire. Une des préoccupations majeures de Varsovie est également sa sécurité énergétique, vitale pour un Etat. Les rêves de joug russes sur l’Europe centrale et orientale que soupçonne la Pologne, considérant l’attitude belliqueuse de Moscou aujourd’hui et son impérialisme d’hier, questionnent fortement la dépendance énergétique polonaise. En effet, c’est une entreprise russe qui règne d’une main de fer sur le marché énergétique d’Europe centrale et orientale.

 

La mainmise de Gazprom 

En matière énergétique, la sécurité de la Pologne n’est pas garantie. Entendons cette notion de sécurité énergétique comme « l’assurance d’un niveau d’approvisionnement en énergie suffisant et certain d’une façon qui ne menace pas les valeurs fondamentales et les objectifs de l’Etat »[13]. La Pologne est, elle, particulièrement dépendante de l’approvisionnement en énergie et en gaz venu de Russie (entre 50% et 60% de sa consommation[14]) et est, de surcroît, insuffisamment protégée de leur possible interruption. La dernière crise en date confrontant la Russie et l’Ukraine au sujet de l’approvisionnement en gaz en 2009 a d’ailleurs eu un impact extrêmement négatif sur la plupart des pays d’Europe centrale et orientale, Pologne comprise[15]. La peur des Polonais de voir la Russie couper les robinets de gaz s’est accentuée à la suite des sanctions européennes contre le géant de l’Est en réponse à l’annexion de la Crimée en 2015[16]. La domination de l’entreprise Gazprom sur le marché rend aussi particulièrement difficile toutes les négociations, la compétition étant tout à fait limitée[17]. En outre, l’intégration insuffisante du marché énergétique du pays au reste de l’Union européenne, à l’image de l’ensemble de sa région, ne lui permet pas de tirer avantage des changements positifs du marché du gaz européen qui ont récemment eu lieu (une offre de gaz peu onéreuse). Dans de telles circonstances, les questions relatives à l’amélioration de la sécurité des approvisionnements énergétiques sont au cœur de la réflexion stratégique des Polonais. Afin d’améliorer la sécurité des approvisionnements en gaz du pays et pour diminuer la dépendance à l’importation russe, la Pologne collabore avec l’Union européenne, qui souhaite construire une Union européenne de l’énergie depuis une décision prise au Conseil européen en février 2015[18][19]. La Pologne diversifie ses sources d’approvisionnement et augmente son intégration au marché d’Europe centrale et orientale et du reste de l’UE, elle travaille à augmenter son autosuffisance. Dans cette quête d’autonomie face aux pressions russes, le PiS ne peut ignorer l’aide précieuse apportée par l’UE en matière de sécurité énergétique et de prise de distance d’avec la Russie. En effet, l’Union est à l’origine de la plupart des investissements dans les infrastructures énergétiques en Pologne, et son engagement institutionnel pour augmenter les possibilités de négociation dans ses échanges avec la Russie est indispensable. La Commission européenne a par exemple été invitée à participer aux négociations des contrats concernant l’approvisionnement en gaz et de son transit par le territoire polonais. La Pologne aspire aussi à une diversification maximale des routes et des sources de son approvisionnement en gaz. Dans cette perspective, elle prend part à plusieurs projets d’infrastructures nationales et régionales comme les terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) à Swinoujscie, qui ont le rôle clé de cette diversification pour le moment[20] [21]. Le pays entreprend également des initiatives qui diffèrent de l’esprit qui prévaut à la politique énergétique de l’UE. La volonté ferme de soutenir les projets nucléaires en est un exemple frappant (Varsovie envisage la construction d’une centrale nucléaire)[22]. Elle est aussi intéressée par le développement de son potentiel en gaz de schiste. L’extraction et l’utilisation d’un tel gaz n’est pas privilégié et même décrié par de nombreux pays d’Europe de l’Ouest, en raison de son impact sur l’environnement.

Toutefois la Pologne, et surtout le gouvernement du PiS dans ses désaccords avec les membres de l’UE, ne compte en aucun cas abandonner ses projets et négocier avec l’UE. Avec toutes ses nouvelles infrastructures, la Pologne ne sera théoriquement plus dépendante des approvisionnements en gaz venus de l’Est. Cela ne signifie pas la cessation des importations en matière première de Russie car un accord a été signé avec Gazprom jusqu’en 2022, la GNL n’est pas encore rentable et le gaz provenant d’Allemagne (grâce à un des gazoducs construit en 2014) est, dans la pratique, russe. Il ne s’agit donc pas de renoncer à commercer avec la Russie, l’effort polonais consiste plutôt à placer les russes dans une position concurrentielle s’ils souhaitent accéder au marché polonais, alors qu’ils en étaient jusque-là les uniques garants. Il apparaît par conséquent que la Pologne parvient de plus en plus à assurer sa sécurité énergétique et à se défaire de la menace russe dans ce domaine. Gazprom est mise en difficulté sur le marché polonais et dans les années à venir, l’entreprise va devoir s’adapter à de nouvelles exigences engendrées par la mise en concurrence. La Russie perd, par le travail fourni par la Pologne et les voisins de sa région, un moyen de pression qui lui était particulièrement précieux.

 

Varsovie se trouve donc actuellement dans une véritable attitude de défiance et de défense face à la Russie, qui se traduit par la recherche d’une autonomisation sécuritaire et d’un réel déploiement de force sur son territoire, comme elle n’en avait plus connu depuis le retrait des troupes soviétiques au début des années 1990. La stratégie du PiS à l’égard de la Russie, dont elle pointe du doigt le néo-impérialisme, est d’assurer le Kremlin d’une capacité de riposte à la hauteur de la menace ressentie et de l’agression militaire potentielle contre d’autres voisins ou bien même du territoire polonais. L’effort de la Pologne pour accroître son autonomie stratégique est, à cet égard, conséquent. Il faut désormais considérer la Pologne comme une puissance régionale majeure sur laquelle repose en partie la sécurité de la région.

 

Eva Barzykowski, étudiante du Master II en 2017-2018

[1] « Antoni Macierewicz : Rosja przygotowuje sie do ataku », <https://wiadomosci.wp.pl/antoni-macierewicz-rosja-przygotowuje-sie-do-ataku-6189260184065665a&gt; 13/11/2017 (consulté le: 22/12/2017)

[2] « Avec Zapad 2017, la Russie se prépare pour une grande guerre, dit un responsable de l’OTAN », <http://www.opex360.com/2017/09/17/avec-zapad-2017-la-russie-se-prepare-pour-une-grande-guerre-dit-un-responsable-militaire-de-lotan/&gt; 17/09/2017 (consulté le : 22/12/2017)

[3] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. Wykład premiera Donalda Tuska w AON. [en ligne].

Disponible sur : <http://www.mon.gov.pl/aktualnosci/artykul/najnowsze/2013-10-01-wyklad-premiera-donalda-tuska-w-aon/&gt;

[4] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. PLAN MODERNIZACJ I TECHNICZNEJ SIŁ ZBROJNYCH w latach 2013-2022. [en ligne]. Disponible sur : <http://bip.mon.gov.pl/f/pliki/polityka_bezpieczenstwa/2016/07/Plan_modernizacji_8_lipca_2014.pdf&gt;

[5] A. Drzewiecki, Obwód Kaliningradzki w polityce bezpieczenstwa Polski i Litwy w kontekscie rozszerzenia NATO i Unii Europejskiej na Wschód, w: Kraje Europy Srodkowej i Wschodniej wobec procesu integracji europejskiej, (red.) J. Albin, J. Kupczak, Wroclaw, 2011, p 70-78

[6] « Les missiles balistiques russes Iskander sont de retour à Kaliningrad », <http://www.opex360.com/2016/10/09/les-missiles-balistiques-russes-iskander-sont-de-retour-kaliningrad/&gt; 09/10/2016 (consulté le : 05/04/2017)

[7] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. W MON na temat modernizacji Sił Zbrojnych R. [en ligne]. Disponible sur : http://www.mon.gov.pl/aktualnosci/artykul/najnowsze/2014-11-04-konferencja-prasowa-poswiecona-modernizacji-sz-rp/

[8] Krzysztof Soloch, « Industrie de défense polonaise : ultime consolidation », Défense&Industries, n°1 Juin 2014

[9] « La Pologne va commander des hélicoptères américains Black Hawk pour ses forces spéciales », <http://www.opex360.com/2016/10/10/la-pologne-va-commander-des-helicopteres-americains-black-hawk-pour-ses-forces-speciales/&gt; 10/10/2016 (consulté le : 05/04/2017)

[10] Ministère de la Défense de la République de Pologne. Obrona Terytorialna. [en ligne]. Disponible sur : http://www.mon.gov.pl/obrona-terytorialna/

[11] Alexandre Lévy, < https://www.letemps.ch/monde/2017/01/04/face-russie-milices-polonaises-pied-guerre > (consulté le: 05/04/2017)

[12] Ministère de la Défense de la République de Pologne. Modernization and development of the Polish Armed Forces. [en ligne]. Disponible sur : http://en.mon.gov.pl/news/article/latest-news/modernization-and-development-of-the-polish-armed-forces-92017-12-28/

[13] Daniel Yergin, “Energy Security in the 1990s”, Foreign Affairs, 1, 1988, p.10

[14] Agata Łoskot-Strachota, « Podobna czy całkiem inna? Polityka zwiększania bezpieczeństwa dostaw gazu w krajach Europy Środkowo-Wschodniej », Biuletyn Europy Srodkowej i Wschodnjej, Puls Regionu,n°4, Center for International Relations

[15] AFP. « Première baisse du transit de gaz via l’Ukraine », Le Devoir, 3 janvier 2009

[16] Conseil européen. Mesures restrictives de l’UE en réponse à la crise en Ukraine. [en ligne.] Disponible sur : http://www.consilium.europa.eu/fr/policies/sanctions/ukraine-crisis/

[17] Bartlomiej Nowak, ‘Bezpieczeństwo energetyczne Polski a bezpieczeństwa energetyczne Unii Europejskiej, Krytyka Prawa. Niezależne Studia nad prawem, Vol. 2 – Bezpieczeństwo, Wojciech Sokolewicz (ed.), WAiP, Warszawa 2010.

[18] Agnieszka Pach-Gurgul, Jednolity rynek energii elektrycznej w Unii Europejskiej w kontekście bezpieczeństwa energetycznego Polski. Warszawa, 2012

[19] Pour accroître l’efficacité du mécanisme de sécurité énergétique de l’UE, a été préparé le règlement UE 994/2010 sur la sécurité des approvisionnements extérieurs les plus problématiques, à savoir en gaz naturel (Parlement européen, Conseil de l’UE, 2010). L’objectif principal du règlement était de clarifier et de mettre en œuvre les dispositions de l’article 194 TFUE sur la sécurité et la solidarité énergétique entre les États membres de l’UE.

[20] Ibid.

[21] « LNG terminal in Poland », < http://en.polskielng.pl/lng/lng-terminal-in-poland/ > (consulté le : 15/05/2017)

[22] « Co z polskim atomem ? Decyzja musi uzyskac akceptacje rzadu », <http://tvn24bis.pl/z-kraju,74/budowa-elektrowni-jadrowej-w-polsce,762189.html&gt; 04/08/2017 (consulté le : 22/12/2017)

LE TERRORISME NIGERIAN, UNE EXTENSION DE LA MENACE AU-DELÀ DU NIGERIA ?

18 Fév

L’Etat Islamique et les attentats en Europe ont pu occulter des esprits une menace toute aussi dangereuse et toute aussi proche qu’est la secte nigériane Boko Haram. Cette dernière reste peu connue alors que le conflit l’opposant aux forces de sécurités nigérianes aurait causé la mort de plus de 17 000 personnes depuis 2009, et provoqué une grave crise humanitaire touchant 14 millions de personnes dans la sous-région du bassin du Lac Tchad[i]. Responsable d’attaques terroristes et de nombreux enlèvements, François Hollande jugeait le groupe, en mai 2016, comme « […]  le groupe terroriste le plus meurtrier au monde »[ii]. Si à plusieurs reprises le président nigérian Muhammadu Buhari a annoncé que le groupe était « techniquement défait », ce dernier est toujours en capacité de mener des attaques et les a multipliées au cours du dernier trimestre 2017[iii].

Apparu dans les années 2000 dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’Awati Wal-Jihad (« Les disciples du Prophète pour la propagation de l’islam et de la guerre sainte ») critique un système politique corrompu qui ne reposerait pas pleinement sur la sharia. A partir de 2009, le groupe bascule dans le terrorisme-djihadisme et lance des actions violentes dans tout le Nord-Est du Nigeria, et jusqu’à la capitale fédérale, Abuja. Outre son expansion à l’intérieur du Nigeria, Boko Haram a réussi à dépasser les frontières nigérianes et mène de nombreuses attaques dans les pays riverains, au point de n’être plus considéré comme une menace uniquement intra-nigériane. De plus, la secte aurait réussi à nouer des contacts avec des groupes islamistes sahéliens, et aurait prêté allégeance en 2015 à l’Etat Islamique. Par ailleurs, il existe différentes factions au sein du groupe dont les agendas varient du national au régional voire à l’international. Enfin, l’apparition du groupe dissident Ansaru, principalement anti-occidental, renforce la peur d’une coopération et d’un partenariat avec les terroristes sahéliens pour mener des opérations contre les intérêts occidentaux. Tous ces éléments amènent à s’interroger sur une éventuelle extension de cette menace terroriste islamiste au-delà du Nigeria et ses conséquences à la fois régionales et internationales.

 

 

                                                                                                                    

Boko Haram, un nouveau groupe terroriste international ?

 

            La régionalisation et/ou l’internationalisation de Boko Haram peut s’expliquer par une influence terroriste islamiste djihadiste internationale comme Al-Qaïda, ou plus récemment l’Etat Islamique qui voient dans Boko Haram un relai de leur propagande. Ces influences mettent en évidence une menace qui ne concernerait plus uniquement le Nigeria.

Dès 1991, Oussama Ben Laden s’intéresse à l’Afrique. Plusieurs groupes vont devenir des « franchises » d’Al-Qaïda. Ainsi, en 2007 le Groupe pour la prédication et le combat (GSPC) qui devient Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007, et en 2012 le groupe terroriste somalien Al-Shabaab prête allégeance à Al-Qaïda[iv]. En Afrique de l’Ouest le Nigeria apparaît tout naturellement comme une place stratégique pour la pénétration d’Al-Qaïda. Si Boko Haram s’est construit en dehors de son giron, dès 2008 des premiers contacts auraient été établis entre les deux groupes. C’est ce que révèle le diplomate canadien Robert Fowler enlevé au Niger par AQMI en 2008 et qui raconta avoir été témoin de la visite d’un commandant de Boko Haram auprès d’AQMI lors de sa captivité[v]. Cependant c’est véritablement à partir de 2010 que l’on peut supposer une influence d’Al-Qaïda sur Boko Haram car on observe une évolution de ses modes opératoires et ses cibles. Désormais les insurgés s’attaquent à des cibles traditionnelles du terrorisme islamiste en s’en prenant aux « mauvais » musulmans, à la communauté chrétienne, à des Occidentaux et à des cibles internationales. Le groupe a également recours à des engins explosifs improvisés (IED) pour commettre des attentats à la bombe, technique non utilisée avant 2010, et des attentats-suicides. Cela sous-entend que le groupe a pu certainement recevoir une formation dans des camps d’entraînement d’AQMI ou d’Al-Shabaab[vi]. Ainsi, l’attentat-suicide contre le siège des Nations Unies à Abuja le 26 août 2011 serait un symbole de l’évolution de Boko Haram vers un terrorisme international[vii]. De plus, même si cela n’est pas vérifiable, certains spécialistes vont plus loin en affirmant que cet attentat serait une suite des attaques contre le quartier général des Nations Unies en 2003 en Irak et en 2007 contre son siège à Alger[viii]. Cette hypothèse peut être confirmée par deux vidéos reçues par l’AFP du kamikaze où il fait référence à Oussama Ben Laden tué par les Etats-Unis et explique que son attentat est un message aux « infidèles » internationaux[ix]. Toutefois, il faut souligner que ces vidéos n’ont pas été identifiées.

 

            Concernant l’Etat Islamique (EI), Boko Haram peut également constituer un point d’appui stratégique en Afrique et permettrait l’ouverture d’un nouveau front. En effet, à partir du Nigeria, l’EI pourrait s’étendre à d’autres pays et pourquoi pas réussir à relier le Nord-Est nigérian avec ses positions en Libye. De plus, un rapprochement avec l’EI pourrait permettre d’augmenter les moyens de la secte et donc étendre son périmètre d’action. Dès 2014, dans ses vidéos, Abubakar Shekau félicite la création d’un Califat de l’EI et en 2015 il prête allégeance à l’EI. Néanmoins, il ne faut pas considérer cette allégeance comme une fusion, il s’agit plutôt pour le journaliste à France 24, Wassim Nasr spécialiste des mouvements djihadistes, d’un rapprochement idéologique[x]. C’est alors une manière pour Boko Haram de s’inscrire dans un djihad globalisé. Aujourd’hui il est très difficile de connaître la nature de ce rapprochement. Pourtant, en avril 2016 l’armée américaine a déclaré que la relation Boko Haram-EI se serait renforcée au point que les deux groupes partageraient les même stratégies et tactiques[xi]. Le commandant des opérations américaines en Afrique de l’époque, Donald Bolduc, avait également expliqué qu’un soutien matériel de l’EI à Boko Haram est une hypothèse fortement probable car le Tchad aurait arrêté un convoi d’armes à sa frontière avec le Nigeria provenant de Libye où l’EI est assez bien implanté[xii]. A son tour, le Conseil des Nations Unies en mai 2016 a émis des inquiétudes quant au rapprochement de ces deux entités[xiii]. Enfin, des sources sécuritaires ont indiqué en 2016 qu’un recruteur de l’EI avait été arrêté par les forces de sécurité nigérianes à Kano.

Pour certains spécialistes, l’EI irait même jusqu’à s’immiscer dans le fonctionnement du groupe. En effet, le 2 août 2016, la presse révèle le limogeage d’Abubakar Shekau en faveur d’Abou Musab Al-Barnawi, choisi par l’EI et qu’il considère comme le chef de l’Etat Islamique en Afrique de l’Ouest[xiv]. Cela pourrait sous-entendre que désormais l’EI validerait ou invaliderait les décisions prises par le groupe, et souhaiterait une extension de ce dernier. Toutefois, il est essentiel de prendre ces informations avec prudence à la vue de l’opacité de fonctionnement de Boko Haram. De fait, en 2017, le degré d’une coopération opérationnelle et d’une influence entre les deux groupes fait encore débat parmi les experts.

 

            C’est dans ce contexte de tentatives d’influences par des groupes terroristes internationaux que différentes factions de la secte semblent s’orienter vers des actions plus internationales, au point de devenir de véritables menaces régionales.

En effet, Boko Haram n’est pas un groupe homogène. Si jusqu’en 2009, son fondateur Mohammed Yusuf semblait faire consensus, depuis sa mort on peut mettre en évidence deux tendances idéologiques qui fractionnent le mouvement, chacune regroupant plusieurs factions[xv]. A une branche que l’on peut qualifier d’historique et ayant un agenda plus national, on peut lui opposer une tendance qui serait plus internationaliste. Cette dernière souhaiterait orienter ses attaques contre des cibles occidentales. Cette branche préfigurerait la naissance d’une faction dissidente à partir de 2012, Ansaru s’inscrivant davantage dans un terrorisme islamiste international. Signifiant « L’avant-garde pour la protection des Musulmans en Afrique noire »[xvi], Ansaru s’oriente dans la défense de tous les musulmans et pas uniquement les Nigérians et considère que les attaques doivent être dirigées contre des cibles internationales[xvii]. Ainsi, plusieurs enlèvements d’étrangers ont pu être attribués à ce groupe parmi lesquels celui de l’ingénieur français Francis Collomp en 2012[xviii], ou de la famille Moulin-Fournier en 2012 au Cameroun[xix]. A chaque fois Ansaru justifie ses rapts comme des réponses aux « atrocités » commises par les Occidentaux contre les musulmans en Afghanistan et au Mali[xx]. Ses objectifs et son mode opératoire s’associent parfaitement à la doctrine des groupes islamistes sahéliens suivant l’idéologie d’Al-Qaïda. À ce titre, Bat-el Ohayon, co-fondatrice de l’Afrique Consulting Group, affirme qu’Ansaru et Al-Qaïda ont développé une « relation de travail » consistant en une aide financière d’Al-Qaïda et une formation militaire dans les camps d’entraînement d’islamistes sahéliens en échange de la participation de membres d’Ansaru à des opérations auprès d’AQMI[xxi]. L’un des fondateurs d’Ansaru, Khaled al-Barnawi, se serait entraîné dans des camps d’AQMI en Algérie[xxii] après la grande répression de 2009 et aurait été sensibilisé à la rhétorique djihadiste internationale[xxiii].

Ansaru relève donc d’une dimension extra-nigériane car il ne s’agit plus de revendications locales et constitue une vraie menace régionale. A ce propos Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du terrorisme nigérian, considère qu’Ansaru est « une menace plus grave, plus radicale, plus extrémiste » que Boko Haram[xxiv].

 

L’extension de Boko Haram dans les pays voisins et au-delà

 

            En mars 2012 à la suite du sommet de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le chef d’état major des armées nigérian a déclaré que Boko Haram n’était plus un problème uniquement endogène mais qu’il concernait l’ensemble des pays du Lac Tchad, autrement dit le Cameroun, le Tchad et le Niger. Cela suppose une extension de la menace hors des frontières. Cependant, la présence de Boko Haram dans ces pays n’est pas nouvelle et remonterait à son origine. Le groupe a pu profiter de l’extrême proximité géographique mais aussi culturelle entre ces pays et son bastion le Nord-Est du Nigeria. En effet, celui-ci partage 3 200 kilomètres de frontières avec le Niger, le Tchad et le Cameroun et la porosité de celles-ci rend les déplacements faciles. Ainsi, dans les premières années de la secte, il n’était pas rare que des Camerounais, des Tchadiens et des Nigériens traversent la frontière pour aller écouter les prêches de Mohammed Yusuf à Maiduguri. Ce dernier aurait même installé des amirs au Cameroun et au Tchad[xxv]. Les pays voisins constituaient alors des bases-arrières pour échapper aux raids des forces de sécurité nigérianes. Néanmoins, à partir de 2012-2013, le groupe va lancer des attaques transfrontalières de plus en plus nombreuses, étendant sa zone d’action. A titre d’exemple, entre 2014 et 2016, on observe une escalade de la violence au Cameroun avec plus d’une centaine d’attaques de la secte qui aurait causé la mort d’au moins 1 400 civils et l’enlèvement de plus de 1 000 personnes[xxvi]. Boko Haram ne se contente plus d’attaques locales mais « s’extra-territorialise ».

Par ailleurs, le rayon d’action des insurgés ne se limite probablement pas à la sous-région du bassin du lac Tchad mais est plus étendu. En effet, en 2012, selon des responsables maliens une centaine de militants de Boko Haram auraient combattu au côté du MUJAO à Gao, et en avril, ceux-ci auraient aussi participé à l’attaque contre le Consulat algérien de cette ville et à l’enlèvement de sept diplomates algériens dont le consul. Une interview de la RFI d’un commandant d’une faction du MUJAO corrobore ces faits en révélant que des membres de Boko Haram sont présents en nombre à Gao[xxvii]. Des déplacés de la ville révèlent eux aussi que ceux-ci s’entraîneraient dans des camps du MUJAO[xxviii]. Des combattants auraient aussi participé à d’autres combats en 2012 et en 2013 au Mali aux côtés du MUJAO, AQMI et Ansar-al-Dine[xxix]. Enfin en 2013, des combattants du groupe dissident Ansaru auraient participé avec Mokhtar Belmokhtar aux attaques contre le site gazier d’In Amenas en Algérie en janvier et contre la mine d’uranium d’Arlit au Niger en juin[xxx].

En outre, les pays occidentaux sont également concernés par la menace d’une extension du terrorisme nigérian. En effet, Boko Haram et Ansaru s’en prennent désormais aux Occidentaux, notamment par le biais des enlèvements. Potentiellement en lien avec d’autres groupes islamistes sahéliens, même si des doutes subsistent, les deux entités nigérianes participent à la déstabilisation sécuritaire de la zone sahélienne où les Occidentaux possèdent des intérêts économiques et stratégiques. Les puissances occidentales auraient peur que la région ne devienne une nouvelle base de départ pour des attaques en Occident.  Ainsi, à partir de 2010, Boko Haram va proférer des menaces contre les Etats-Unis en les désignant comme une nouvelle cible. À ce titre, la commission sur la sécurité intérieure du Congrès publie un document intitulé « Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland » dans lequel elle relaie les inquiétudes de certaines agences sécuritaires qui considèrent que Boko Haram va se transformer en une menace internationale pouvant toucher le territoire américain[xxxi]. En 2013, les inquiétudes sont réaffirmées dans un second rapport sur une potentielle menace sur le territoire américain[xxxii].

Même si les menaces contre les pays occidentaux sont réelles, il est néanmoins possible d’émettre des doutes sur la capacité de Boko Haram d’attaquer ces pays sur leur territoire national. La véritable menace concerne l’enlèvement de ressortissants étrangers et l’apparition d’Ansaru ayant pour cibles les Occidentaux.

 

 

 

            Né dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe terroriste Boko Haram a réussi à s’étendre territorialement et à sortir de son rayon d’action originel. Le groupe se pare désormais d’une dimension régionale. Longtemps considérée comme purement nigériane, la menace devient progressivement globale. La régionalisation de la secte s’étend au-delà de la « sous-région » du lac Tchad. La proximité avec le Sahel peut faire craindre d’une extension et de la création d’un arc islamiste avec d’autres groupes djihadistes sahéliens. Néanmoins, une coopération opérationnelle reste de l’ordre de l’hypothèse mais il est indéniable qu’il y a eu des échanges de conseils et de matériels ce qui auraient permis à la secte de s’étendre territorialement. De plus, l’allégeance à l’Etat islamique en 2015 donne à Boko Haram une dimension globale car l’Afrique de l’Ouest pourrait alors constituer un nouveau front pour l’Etat islamique. En effet, ces derniers en perte de vitesse en Syrie et en Irak pourraient trouver au Nord-Est du Nigeria un nouveau point d’appui pour lancer des attaques. Malgré tout, les revendications de Boko Haram restent majoritairement locales, et son extension se trouve principalement au niveau de la sous-région du bassin du lac Tchad. Si la branche historique conserverait donc un agenda plus national et/ou sous régional, Ansaru, plus proche des groupes terroristes internationaux, serait en mesure d’agir en dehors de la sous-région du Lac Tchad. La principale menace d’une globalisation viendrait plutôt de cette branche dissidente. Le terrorisme islamiste nigérian peut alors être considéré comment un danger extra-nigérian et appelle de facto à une réponse anti-terroriste plus globale.

                             Marie-Charlotte Varennes, étudiante du Master 2 en 2017-2018

 

[i] Site internet d’Amnesty International, « Le Nigeria. Les chiffres de l’horreur », Disponible sur : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2015/06/nigeria-horror-in-numbers/

[ii] « Boko Haram: bientôt un accord de défense entre la France et le Nigeria », RFI, 15 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160515-boko-haram-bientot-accord-defense-france-nigeria-buhari-hollande-sommet-abuja

[iii] « Un an après l’affirmation de Buhari, Boko Haram toujours présent », RFI, 24 décembre 2017, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20171224-nigeria-an-affirmation-buhari-boko-haram-present

[iv] « Somali militant group al-Shabaab formally joins al-Qaida », The Guardian, 9 février 2012, [en ligne], Disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2012/feb/09/somali-al-shabaab-join-al-qaida

[v] FOWLER Robert, Ma saison en enfer : 130 jours de captivité aux mains d’Al-Qaïda, Montréal, Québec Amérique, 2013, p. 398.

[vi] Nigeria. Les crimes de masse de Boko Haram, Fédération internationale des ligues des Droits de l’Homme, 2015 p. 21.

[vii] TRAN NGOC Laetitia, « Boko Haram », Groupe de recherche et d’information de la paix et de la sécurité (GRIP), note d’analyse, 4 octobre 2012, p. 8.

[viii] DENECE Eric, « Nigeria : accroissement et internationalisation des actions terroristes de Boko Haram », CF2R, note d’actualité n°25, septembre 2011.

[ix] « Nigeria UN bomb: Video of ‘Boko Haram bomber’ released », BBC News, 28 août 2011, [en ligne], Disponible sur :   http://www.bbc.com/news/world-africa-14964554

[x] « Que signifie l’allégeance de Boko Haram à l’EI ? », France 24, 12 mars 2015, [en ligne]

Disponible sur : http://www.france24.com/fr/20150308-allegeance-boko-haram-etat-islamique-consequence-analyse-nigeria-shekau

[xi] « Boko haram and ISIS are collaborating more : Us military » The NewYork Times, 20 avril 2016,  [en ligne],

Disponible sur : https://www.nytimes.com/2016/04/21/world/africa/boko-haram-and-isis-are-collaborating-more-us-military-says.html?_r=0

[xii] « Qu’en est-il des liens entre Boko Haram et le groupe Etat islamique? », RFI, 22 avril 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160421-tchad-nigeria-liens-etat-islamique-boko-haram

[xiii] « UN Security Council expresses alarm over links between Boko Haram and Isis » Independant, 14 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.independent.co.uk/news/world/africa/un-security-council-expresses-alarm-over-links-between-boko-haram-and-isis-a7029166.html

[xiv] « L’organisation Etat islamique tente de reprendre en main Boko Haram », Le Monde, 4 aout 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/08/04/l-etat-islamique-tente-de-reprendre-en-main-boko-haram_4978410_3212.html

[xv] TRAN NGOC (2012), Op. Cit. p. 4.

[xvi] Rapport FIDH (2015), Op. Cit. p. 22

[xvii] COMOLLI Virginia, Boko Haram : Nigeria’s Islamist Insurgency, London, Hurts and Company, 2015, p. 65

[xviii] « Nigeria : Comment Francis Collomp a réussi son évasion », Le Monde, 13 mars 2015, [en ligne], [consulté le 26/12/17],  Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/03/13/nigeria-comment-francis-collomp-a-reussi-son-evasion_4593400_3212.html

[xix] « Boko Haram affirme détenir les otages français au Cameroun », L’Express, 21 mars 2013, [en ligne], Disponible sur : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/boko-haram-affirme-detenir-les-otages-francais-au-cameroun_1233470.html

[xx] « Bauchi Deadly Kidnapping: Gaping Bullet Holes in Expatriates’ Live Camp, » Vanguard, 23 février 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.vanguardngr.com/2013/02/bauchi-deadly-kidnapping-gaping-bullet-holes-in-expatriates-live-camp/

[xxi] « What is Ansaru, the other militant islamist group in Nigeria besides Boko Haram? », Newsweek, 4 avril 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.newsweek.com/what-ansaru-nigerias-other-militant-group-443785

[xxii] « Curbing violence in Nigeria (II) : The Boko Haram Insrugency » Rapport Afrique, International Crisis Group, n°216, 3 avril 2014, p.26

[xxiii] En 2009, les forces de sécurités nigérianes lancent une répression violente contre les membres de la secte au cours de l’Opération Flush. Le leader Mohammed Yusuf est exécuté de manière extra-judiciaire et les survivants du groupe s’enfuient dans les pays voisins. Cette répression marque un tournant décisif de la secte la faisant basculer réellement dans le terrorisme islamiste.

[xxiv]« Qui étaient les ravisseurs de Francis Collomp ? » Europe 1, 18 novembre 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.europe1.fr/international/qui-etaient-les-ravisseurs-de-francis-collomp-1712317

[xxv] COMOLLI (2015), Op. Cit., p. 86.

[xxvi] « Cameroun : faire face à Boko Haram », Rapport Afrique, International Crisis Group, n°241, 16 novembre 2016, p. 11.

[xxvii] « Boko Haram en renfort des islamistes armés dans le nord du Mali, » RFI, 10 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20120410-mali-bamako-gao-tombouctou-boko-haram-ansar-dine

[xxviii] « Des islamistes de la secte Boko Haram présents au nord du Mali », Le Monde, 9 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/04/09/des-islamistes-de-la-secte-boko-aram-sont-presents-au-nord-mali_1682846_3212.html

[xxix] COMOLLI (2015), Op. Cit. p. 103.

[xxx] ZENN Jacob, « Nigerian al-Qaedaism », Hudson Institute, Mars 2014, p. 111.

[xxxi] Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland US House Representative, 2011, p. 5.

[xxxii] Boko Haram. Growing Threat to the Us Homeland, US House Representative, 2013

LA DEFENSE FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE

10 Fév

Au début du 20ème siècle, Ellsworth Huntington développe une théorie du climat expliquant une partie de l’Histoire du continent asiatique, qu’il étend ensuite à l’ensemble des civilisations humaines. Au cœur de son analyse, il forge la notion de « pouls » des continents. Le rythme de ce pouls serait cadencé par des événements climatiques, amenant différents empires à se confronter au cours des siècles pour le contrôle des ressources naturelles à la rareté fluctuante[i]. Cette théorie, très ambitieuse, a depuis longtemps été relativisée, mais continue à faire écho à nos préoccupations actuelles vis-à-vis de l’ensemble des phénomènes que nous rassemblons sous le terme de « changement climatique » [ii]. La relation « guerre-climat » est étudiées de nouveau, dans le but pour le militaire d’anticiper les défis qui lui seront proposés demain.

C’est ainsi que, déjà, au Royaume-Uni, certains hélicoptères de combat sont en voie d’être modifiés pour que leurs rotors supportent davantage les fortes chaleurs[iii]. En France, l’idée d’une vulnérabilité des armées face au changement climatique a été prise en compte seulement plus récemment. En 2012, un rapport parlementaire en propose pour la première fois une analyse[iv]. Aux Etats-Unis, un scénario complet de ses implications pour de la défense nationale a été écrit pour le Pentagone américain par Peter Schwartz et Doug Randall dès 2003. Ce scénario, assez en avance sur son temps à en juger par sa date de publication, propose alors d’anticiper toute les implications du changement climatique du point de vue géopolitique à partir de 2003 et jusqu’en 2030[v]. Ses propositions semblent aujourd’hui un peu datées, notamment la prévision de vagues de réfugiés climatiques massives pour 2015, mais la démarche a eu le mérite d’exister.

L’initiative la plus marquante dans ce domaine date cependant de 2007, lorsque onze généraux et amiraux américains signent un document à l’attention de la Maison-Blanche dans lequel ils expriment leurs doutes et leurs craintes vis-à-vis de la sécurité et de l’indépendance des Etats-Unis face au changement climatique. Dans ce document, le général Gordon R. Sulivan explique quelle est sa motivation à y associer son nom : « Nous ne sommes jamais sûr à 100% […] Si vous attendez d’être sûr à 100%, quelque chose de terrible va arriver sur le champ de bataille. Nous devons agir avec une information incomplète. » Plus loin, il qualifie le changement climatique d’ « événement à probabilité faible/conséquence élevée » sur lequel, selon lui, le militaire doit au moins porter son intention. Il ajoute que ne pas s’inscrire dans une démarche de politique écologique revient à transformer le changement climatique en un « événement à probabilité élevée/conséquence élevée »[vi] Depuis 2007 et la parution de ce document, le regard porté sur le changement climatique a perdu en optimisme et ne considère souvent plus sa réalisation comme une éventualité, mais comme une réalité à priori observable. Les conséquences du phénomène ne seraient plus vraiment évitables par de simples politiques publiques à l’échelle « qui compte »[vii].

Dès lors, une réflexion sur l’impact du changement climatique sur le travail du militaire a émergé. Parmi ses conclusions, on pourra citer : démultiplication des interventions d’ordre humanitaire, dépendance énergétique accrue, ou encore augmentation des mobilisations en réponse aux catastrophes naturelles[viii]. Si les défis à relever semblent souvent tomber sous le sens, la manière de les relever est assez peu évoquée. Souvent, d’autres préoccupations écologiques sont abordées, comme le fait de préserver l’environnement sur un théâtre d’opération, ou de diminuer l’empreinte carbone du secteur de la défense en construisant une « défense durable »[ix]. Ecologie et risque climat sont confondus. En France, à l’heure où nous écrivons ses lignes, ces conclusions sont utilisées davantage pour justifier une politique écologique que pour en tirer des lignes directrices d’adaptation des forces armées.

Pourtant le militaire n’est pas seulement acteur et défenseur, il pourrait aussi être victime. On peut supposer que les infrastructures côtières telles que des bases, ports, centres spatiaux, puissent être mis en danger pas la montée des eaux et/ou l’augmentation des occurrences de tempêtes et évènements climatiques sur les zones côtières[x]. Des infrastructures militaires pourraient ainsi être directement compromises à l’avenir en raison de phénomènes naturels directement liés au changement climatique. Cela complexifierait grandement l’accès des militaires français à des théâtres d’opérations générés par d’éventuels « conflits climatiques ».

Cette notion de conflits provoqués par le climat a été pensée principalement pour le conflit de 2003 au Darfour, au cours duquel l’abondance des précipitations avait causé l’inondation de grands espaces agricoles et la mise en concurrence de différentes communautés menacées par la famine, le tout participant au déclenchement des violences[xi]. Le président Nicolas Sarkozy avait alors lâché le terme de « conflit climatique »[xii]. Aujourd’hui, cette notion peut être mobilisée dans l’analyse du conflit syrien.

En effet, la période entre 2006 et 2011 a constitué la plus longue sécheresse et la plus importante perte de récoltes jamais enregistrée dans l’histoire de la Syrie[xiii]. 1,5 million d’habitants ont été touchés par la désertification, soit près de 15% de la population totale du pays[xiv], provoquant l’exode massif des agriculteurs et éleveurs fuyant la disette[xv]. Selon Agnès Sinaï, cet exode aurait « attisé les tensions provoquées par l’afflux de réfugiés irakiens qui avait suivi l’invasion américaine de 2003. »[xvi] Par ailleurs, pendant des décennies précédentes, le gouvernement syrien aurait compromis les richesses naturelles du pays en subventionnant prioritairement des cultures extrêmement hydrophages telles que le coton et le blé. A ceci est venu s’ajouter la politique de surpâturage pratiquée jusqu’à aujourd’hui et une croissance démographique de près de 2,5% en moyenne jusqu’en 2010[xvii]. En conséquence de ces facteurs, les réserves en eau douce du pays auraient chuté de moitié entre 2002 et 2008[xviii]. De cette manière, les violences ont été probablement aggravées par des enjeux liés aux conditions climatiques[xix]. Par extension, le conflit syrien serait donc en partie un « conflit climatique ».

Afin de mieux anticiper comment le climat peut contribuer à provoquer de tels conflits, une étude publiée en 2013 propose l’analyse de 181 pays afin de déterminer leur vulnérabilité en particulier au stress hydrique. 37 Etats sont jugés dans une situation préoccupante, regroupés principalement en Afrique, Asie, Océanie, et au Moyen-Orient. Ce constat risque d’être fortement aggravé par le changement climatique, alors que dans certains pays, l’augmentation des températures moyennes risque de provoquer d’importants épisodes de sécheresse. Par exemple, en Afrique du Nord, une augmentation de la température annuelle moyenne de 2 à 4% d’ici 2030 devrait avoir pour conséquence une diminution de la pluviométrie de jusqu’à 30% d’ici 2050, avec des conséquences dramatiques pour la population[xx]. Dans la bande délimitée par le Sahara au Nord et le Kalahari au sud, par exemple, l’élevage transhumant et les cultures « aléatoires » sont les modes principaux de production alimentaire. On parle même de « culture loterie », en raison de la très forte dépendance de ce type de culture à l’intensité des précipitations, elle-même très fluctuante[xxi]. Encore une fois, une augmentation des températures, donc des chances la sécheresse, tout comme une plus large variabilité des précipitions pourrait avoir des conséquences terribles sur les populations concernées.

Le changement climatique risque de poser des problèmes humanitaires étroitement liés à des enjeux sécuritaires. Par exemple, avec l’augmentation du niveau des mers, de leur température et de leur acidité, les récifs de corail risquent la destruction, emportant avec eux des écosystèmes entiers qui permet jusqu’à présent les activités de pèches, parfois seules source de revenu pour les villages côtiers. En plus de favoriser le développement de la piraterie maritime comme source annexe de rémunération, des mouvements de population risquent d’être observés, favorisant la transmission et le développement de maladies. Abondance de l’eau, faisant suite aux inondations, et fortes températures devraient dès lors favoriser le développement des moustiques, qui sont d’importants vecteurs de contamination. La maladie du sommeil transmise par certaines espèces de mouches, le paludisme transmis par les moustiques, ou l’onchocercose transmise par certaines mouches porteuse du parasite sont des exemples de maladies qui ont connu un certain déclin ces dernières années en Afrique, mais qui pourraient profiter d’un climat plus chaud et humide pour se développer[xxii]. De tels scénarios de montée des eaux et de modification de leur chimie ne sont pas aussi distants qu’ils le paraissent, et certaines recherches récentes les anticipent même pour le milieu de ce siècle[xxiii].

C’est ici que nous devons nous questionner sur la place de l’armée française dans cette liste de scenarii. Celle-ci est en effet impliquée dans quantité d’interventions qui revêtent aujourd’hui un aspect non-seulement strictement militaire, mais aussi humanitaire. Dans le cas de l’intervention Sangaris en République Centrafricaine, un des objectifs était de prévenir les exactions entre populations chrétiennes et musulmanes, et de protéger autant que faire se peut les ONG d’aides aux populations sur place[xxiv]. Par ailleurs, le rôle des armées ne se limite pas à celui d’un appui dans les conflits, il peut également être strictement humanitaire. Ainsi, dans la lutte contre Ebola, le service de santé des armées a également été impliqué comme une aide aux populations touchées[xxv]. La multiplication des opérations extérieures n’est pas le seul paradigme dans lequel le corps militaire risque d’être mis davantage à contribution en raison du changement climatique. Le rôle de l’armée en dehors de son « cœur de métier » s’exprime également sur le territoire national par le biais de missions de préventions et d’appui aux hommes de la sécurité civile, comme l’illustre la mission Harpie en Guyane[xxvi] ou la mission Héphaïstos de lutte contre les feux de forêt[xxvii].  Le service de santé des armées qui l‘accompagne joue également un grand rôle dans la sécurité sanitaire des militaires et de la population, par exemple en contribuant à la prévention et au traitement du paludisme, maladie qui profite des climats humides et chauds tropicaux et pouvant être renforcée par le changement climatique[xxviii]. D’ailleurs, le système de surveillance spatiale des épidémies au sein des forces armées en Guyane (2SEFAG) par réseau satellitaire a été mis en place dans cet objectif de soins et de prévention[xxix].

Face à la multiplication des phénomènes liés au changement climatiques, tels que les feux de forêts, les inondations, ou encore le développement des maladies, le militaire est donc un acteur de première ligne ; d’autant plus si on ajoute à cela la perspective de voir le nombre d’opérations extérieures augmenter en raison de l’éclatement de nouveaux conflits ayant un facteur de déclenchement lié au climat.

Cependant, si le changement climatique risque de solliciter davantage le militaire, il risque également de lui rendre la tâche plus compliquée. Il est important de rappeler ici que le déploiement de troupes se fait par le biais de bases qui ne sont souvent elles-mêmes que des relais pour déployer les hommes stationnées en métropole. Si certaines de ces bases sont compromises par des inondations ou divers phénomènes climatiques, l’implantation de la France dans la région concernée le sera tout autant, et cela pourra également complexifier le maintien de la capacité de projection française en elle-même. 

            Cette préoccupation a déjà été prise en main par certains de nos voisins, et notamment le Royaume-Uni, au sein duquel un rapport a été produit sur la vulnérabilité de ses bases militaires. Le ministère britannique de la Défense a ainsi estimé que 13 des principales bases terrestres, navales et aériennes de Sa Majesté risquent d’être fréquemment inondées par les pluies torrentielles ou par la montée des eaux d’ici 2020.[xxx]

            La carte réalisée ci-dessous s’inscrit dans le même type de démarche que l’étude anglaise, même si elle se veut bien plus modeste. Nous avons ici simplement essayé de confronter différentes données sur les espaces vulnérables aux phénomènes liés au changement climatiques aux positions des troupes françaises dans le monde à l’heure actuelle, ceci en nous aidant d’un logiciel de modélisation de la montée des eaux. Le constat n’est guère optimiste : Les bases d’Abou Dhabi, de Djibouti, de Dakar, et d’Abidjan sont toutes situées dans des zones sensibles aux inondations et qui sont des grands foyers de population. Les troupes stationnées à Libreville ne se situent pas, quant à elles, directement sur une zone sensible, mais malgré tout à proximité de l’une d’entre elle. Cayenne se trouve également dans une situation analogue : si la ville ne semble pas directement concernée par une montée des eaux éventuelle, un pays frontalier et un grand centre urbain proche font l’objet d’un risque majeur dans ce domaine. Plus généralement, la zone qui semble la plus vulnérable face au changement climatique tout en comportant des bases françaises se trouve dans l’Ouest de l’Afrique. Elle concerne des pays tels que le Sénégal, la Mauritanie, La Côte d’Ivoire, la Guinée ou encore le Burkina Faso. Cela donne à l’ensemble l’aspect d’une bombe à retardement climatique, avec un agrégat de pays africains qui sont tous vulnérables de différentes manières au changement climatique, et sur lesquels l’implantation française sur le continent repose pourtant.

 Carte défense CC

                                            Tangi Tabuteau, étudiant du Master 2 en 2017-2018

[i] Ellsworth Huntington, The pulse of Asia : a journey in central Asia illustrating the geographical basis of history, Houghton, Mifflin and co, 1907 et Ellsworth Huntington, Civilisation and climat, Yale university press, 1915 dans : Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[ii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[iii] Julien Brazier, cité par Valéry de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

[iv] André Schneider et Philippe Tourtelier, Rapport d’information déposé par la commission des affaires européennes sur l’impact du changement climatique en matière de sécurité et de défense, Assemblée Nationale, 28 février 2012.

[v] Peter Schwartz et Doug Randall, An Abrupt Climate Change Scenario and its Implications for United States National Security, US Department of defence, Defence technical information center, numéro d’accès ADA469325, octobre 2003, p.15-16

[vi] Ibid. « low probability/high consequence event » et « high probability/high consequence event”

[vii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010

[viii] Allocution du général d’armée Pierre de Villiers à l’occasion de la table ronde « Quelles implications pour la politique de défense ? » Ecole militaire, 14 octobre 2015.

[ix] Ibid.

[x] Ibid.

[xi] Jeffrey Mazzo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p.74-81.

[xii] France warns climate change driving war, hunger, AFP, 18 avril 2008.

[xiii] IRIN News, Syria : Drought driving farmers to the cities, 2 septembre 2009, url : http://www.irinnews.org/feature/2009/09/02/drought-driving-farmers-cities

[xiv] Ibid et (22/15*100=44/3)

[xv] Gary Nabhan, Drought drives Middle Eastern pepper farmers out of business, threatens prized heirloom chiles, Grist.org, 16 janvier 2010, url : http://grist.org/article/2010-01-15-drought-drives-middle-eastern-peppers/

[xvi] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xvii] Index Mundi, Evolution de la croissance démographique syrienne, consulté le 13 février 2017, url : http://www.indexmundi.com/g/g.aspx?c=sy&v=24&l=fr

[xviii] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xix] Ibid.

[xx] Franck Galand, entretien pour le journal Libération, propos recueillis par Belinda Mathieu, 3 janvier 2017, url : http://www.liberation.fr/evenements-libe/2017/01/03/franck-galland-ces-regions-en-stress-hydrique-sont-encore-plus-en-tension-depuis-le-printemps-arabe_1538789

[xxi] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, « Afrique, la fin de l’euphorie ? », janvier 2016, p.12.

[xxii] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, Afrique, la fin de l’euphorie ?, janvier 2016, p.13.

[xxiii] Robert DeConto et David Polard, “Contribution of Antarctica to past and future sea level rise”, Nature n°531, 31 mars 2016.

[xxiv] Équipe relations médias de l’État-major des armées, Dossier de presse – Opération Sangaris, Ministère de la défense, juillet 2016.

[xxv] Ministère des armées, Missions humanitaires, 15/12/2015, url : http://www.defense.gouv.fr/sante/sante-publique/les-missions-humanitaires/les-missions-humanitaires

[xxvi] Ministère des armées, Opérations, 8 juillet 2010, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie

[xxvii] Ministère des armées, Armée de terre, 5 août 2014. url : http://www.defense.gouv.fr/terre/actu-terre/mission-hephaistos

[xxviii] EMA, Harpie, les missions du service de santé, Ministère de la défense, 15 juin 2009, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/15-06-09-fag-harpie-les-missions-du-service-de-sante

[xxix] EMA, Guyane : opération Harpie, le service de santé des armées en première ligne, Ministère de la défense, 8 juillet 2013, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/06-05-08-guyane-operation-harpie-le-service-de-sante-des-armees-en-premiere-ligne

[xxx] Valéry Laramée de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

LES ENJEUX DE LA PROJECTION MILITAIRE FRANÇAISE

2 Fév

Sous le Premier Empire, alors que les Britanniques peinaient à mobiliser plus de 200 000 hommes de troupes au début des années 1810, la France en envoya près d’un demi-million en Russie en 1812. Pourtant, elle se révèle incapable de traverser 20 km de mer pour attaquer son ennemi juré, alors que ce dernier coule sa flotte à Trafalgar en 1805, tient les mers sans partage à travers le monde et envoie contre elle, dans la péninsule ibérique et, en 1815, en Belgique, des corps expéditionnaires. La projection est un art de la guerre à part entière, et pour le maîtriser il faut en avoir les outils. L’esprit aussi, sans doute. La nature insulaire du Royaume Uni le prédestine à la projection maritime. Là-dessus, il semble que les nations insulaires et péninsulaires, comme l’Espagne ou le Portugal, aient en commun une culture de cette projection particulière. Elle se trouve moins forte dans une nation isthmique comme la France, ouverte aux plaines aisément praticables du nord de l’Europe, et donc plus vulnérable aux assauts continentaux. Néanmoins le pays fait preuve, au cours du XIXème siècle, d’une qualité de projection surprenante, vers l’Algérie en 1830, ou la Crimée en 1854. Cette capacité, elle la développe dans le contexte de stabilité politique offert par le congrès de Vienne de 1815. Elle la développe également car, de la Restauration au Second Empire, une même volonté politique s’est exprimée : rendre à la France la grandeur géopolitique perdue au sortir des guerres napoléoniennes. Elle la développe cependant au détriment d’une armée de terre suffisamment solide pour résister aux forces allemandes emmenées par Bismarck en 1870. Viennent alors, après celles de Vauban au XVIIème siècle, les fortifications Séré de Rivière à partir de 1874, imitées dans l’entre-deux guerres par celles de la ligne Maginot. La projection d’une armée qui avait su développer l’agilité au détriment de la force brute cède la place au repli défensif. Après le choc de la seconde guerre mondiale, la France se dote de l’arme atomique et préserve la conscription pour parer à la menace soviétique. Sa projection, quoique forte au moment des guerres de décolonisation, se limite rapidement à des interventions restreintes dans son « pré carré[1] » africain, et des opérations de maintien de la paix. En janvier 1991, l’opération Desert storm mobilise une coalition internationale menée par les Etats Unis pour envahir l’Irak et le forcer à retirer ses troupes du Koweït. La France et le Royaume Uni participent à cette opération. La première va, au prix d’efforts conséquents, y déployer environ 12 000 hommes, la seconde en déploie 35 000 sans bouleverser son organisation interne[2]. La menace soviétique disparue la même année en Europe, la France est dans une position inédite dans son histoire. Par sa place aux nations unies, sa force de frappe nucléaire et sa solidité économique, elle peut prétendre au statut de puissance mondiale. Avec la disparition de toute menace continentale conventionnelle, elle doit relever le défi, ou saisir l’opportunité, de changer en profondeur sa doctrine militaire. Or, l’art de la guerre de prédilection d’une puissance aux ambitions mondiales et préservée de toute menace directe est celui de la projection. Bien entendu depuis le XIXème siècle, l’outil de projection s’est diversifié ; au maritime s‘ajoute désormais l’aérien. Et les velléités de conquêtes territoriales sont révolues et remplacées par la quête de stabilité internationale. En revanche la maîtrise de cet outil, quelle que soit l’époque, est avant tout permise par la combinaison d’un contexte stratégique favorable et d’une volonté politique. Dans le monde post-guerre froide, la maîtrise de la projection constitue donc un enjeu majeur pour la France. Ainsi, cet article propose d’une part, d’établir brièvement le bilan de la transition de la tradition militaire continentale vers l’inconnu qui a suivi la dissolution du bloc soviétique. D’autre part, il expliquera en quoi la France a su développer une réelle capacité de projection de puissance, sans parvenir à la rendre permanente. Enfin, il montrera que la capacité de projection de force du pays, réelle également, reste incomplète. Il convient d’ajouter que cet article ne saurait traiter de la projection de façon exhaustive. En étudiant les moyens de projection de puissance et de force il se concentrera sur les bâtiments et avions d’intérêt opérationnel direct, sans aborder les flottes de soutien logistique[3]. Pour la projection navale nous traiterons donc de navires de la catégorie « bâtiments de combat[4] ». Pour la projection aérienne nous aborderons uniquement le cas des avions de la catégorie « transport[5] ».

Au lendemain de la guerre froide, le constat d’un retard

« La chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS firent reculer la menace de 1500 km vers l’Est. Une menace d’ailleurs considérablement amoindrie, la Russie n’ayant plus les moyens d’entretenir son armée» affirme Jean-Dominique Merchet[6] . Ce bouleversement stratégique rend caduque la posture de défense continentale édictée dans le Livre Blanc sur la Défense de 1972. L’armée y était réduite comme garante de la crédibilité de la dissuasion nucléaire. Ainsi, au chapitre 1 on peut lire à propos de la force conventionnelle : « Trop faible, elle ne pourrait remplir son rôle et la crédibilité de la dissuasion en serait réduite ; trop forte, elle pourrait laisser croire que nous sommes prêts à subir les aléas d’une guerre de grande ampleur[7]». Pour se faire, elle se reposait essentiellement sur une organisation défensive, notamment par son déploiement, avec la présence en Allemagne des FFA (Forces Françaises en Allemagne), que Jean-Dominique Merchet estime à 60 000 hommes[8]. Ces forces sont rapidement démantelées, comme le montre un rapport d’information sénatorial de 1990 qui présente une dissolution planifiée des forces dans les deux ans[9]. Elle se reposait également sur une armée de conscrits, pas encore professionnelle. Ainsi, au chapitre 6 du Livre Blanc sur la Défense de 1994, on remarque que le taux de professionnalisation de l’armée française est de 51% en 1993, dont 43% seulement pour l’armée de terre alors que la Marine est déjà professionnalisée à 71%[10]. De son côté, l’armée britannique affiche un taux de professionnalisation de 100% toutes armées confondues[11]. Or, cette différence va jouer lors du déploiement dans la coalition de 1991. En effet, cette opération se déroulant à l’extérieur, l’Etat français exclut immédiatement d’envoyer des appelés du contingent, sans doute pour ne pas rouvrir les cicatrices laissées par leur emploi lors de la guerre d’Algérie[12]. Cependant, cette décision implique une déstabilisation totale de la plupart des régiments. La FAR (Force d’Action Rapide) par exemple, seule force réellement projetable de l’époque ne représente qu’une part minoritaire de l’ensemble des troupes, et, en son sein, elle compte un grand nombre d’appelés dont la mobilisation ne peut être automatique. En effet, les appelés doivent nécessairement être volontaires pour les opérations à l’étranger[13]. Ainsi, alors que l’armée de terre de l’époque compte environ 290 000 hommes, elle parvient à mobiliser avec la division Daguet seulement 5% de ses effectifs[14]. La non-professionnalisation constitue donc le premier obstacle à la projection de forces au sortir de la guerre froide. De surcroît, l’armée française est confrontée à des difficultés de transport. André Martel affirme que la France doit affréter précipitamment « 30 navires marchands », civils, pour compenser son déficit de moyens de transports maritimes militaires, une pratique néanmoins courante[15]. C’est particulièrement dans le domaine du transport aérien que la France souffre d’une carence importante. En effet elle ne dispose alors d’aucun gros transporteur de fret long courrier. Seul le Transall C160, dont le premier vol fut effectué en 1963, est en mesure d’emporter du matériel, mais avec un rayon d’action très limité. André Martel le décrit comme « un moyen insuffisant de transport stratégique en raison d’un faible rayon d’action et d’une capacité limitée de transport[16] ». Dans un rapport sénatorial de 1994 est indiqué que les plus gros porteurs dont la France dispose ont deux défauts principaux : d’une part ils sont civils, et n’ont donc pas un format adapté à certains matériels militaires, notamment des véhicules blindés et des hélicoptères. Elle emploie alors des avions de type DC8 et 747. D’autre part, ils sont de conception américaine[17]. Ainsi, le déficit de matériel de transport aérien et maritime constitue, au sortir de la guerre froide, le deuxième obstacle à la projection de forces.

En réaction à ce constat de retard, la France prépare sa mue. Bien que le Livre Blanc sur la Défense de 1994 ne l’évoque pas encore, à la suite de la décision du président de la République Jacques Chirac en 1996[18], la loi de programmation 1997-2002 qui le suit planifie la professionnalisation complète des armées françaises[19]. Elle améliore sa projection de force, et le transport militaire maritime, qui repose dans les années 1990 sur les transports de chalands de débarquement (les TCD), va être considérablement renforcé par l’arrivée des bâtiments de projection et de commandement (BPC), dont le nom même évoque la volonté d’améliorer les capacités de projection du pays. Le premier BPC, le Mistral, mis sur cale en 2003, sera admis au service actif en 2006[20]. Après que les porte-avions à propulsion conventionnelle Foch et Clémenceau aient fait la preuve de leur efficacité, notamment le Foch lors de l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999 comme nous le verrons plus loin, le porte-avions à propulsion nucléaire Charles de Gaulle est admis au service actif au début de l’année 2001 après près de 12 ans de construction, améliorant du même coup la projection de puissance française[21]. Néanmoins, la flotte aérienne de transport ne connaît pas une évolution aussi rapide, et le programme ATF (avion de transport futur) évoqué dans le rapport sénatorial n°272, qui deviendra l’A400M que l’on connaît, n’en est qu’à ses balbutiements[22].

La projection de puissance : un savoir-faire par intermittence

D’aucuns affirment que la projection de puissance revêt toutes les formes d’emploi du feu par une flotte de guerre sans débarquer de troupes au sol.

Dans le cadre d’une projection de puissance (…) Les avions du porte-avion et les hélicoptères de l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT) projetés à partir d’un bâtiment de projection et de commandement (BPC) ont ainsi joué un rôle clé, tandis que des frégates ont participé à ces opérations en effectuant des tirs d’artillerie à partir de la mer[23],

peut-on lire dans le rapport d’information de l’assemblée nationale n°2777 à propos de l’opération Harmattan au large de la Libye en 2011. Historiquement, l’artillerie navale a en effet longtemps été la seule forme de projection de puissance. Cependant sa portée est limitée à quelques dizaines de kilomètres, elle constitue donc une projection de puissance côtière, par conséquent vulnérable aux batteries que l’ennemi pourrait disposer sur le littoral. L’arrivée du missile MDCN Scalp naval sur les FREMM (Frégates Multi Missions) d’une portée d’environ 1000 km et d’une précision métrique lui redonnera de l’importance. Mais ces missiles sont en nombre limité. En outre le rayon d’action des hélicoptères et leur puissance de feu souffrent également de limites contre des cibles durcies dans la profondeur[24]. La puissance aéronavale, incarnée par le porte-avions et son groupe aéronaval (GAN) constitue donc la pièce maîtresse de la projection de puissance. Le Charles de Gaulle, navire amiral de la flotte française, a également l’avantage de ne souffrir d’aucun manque de carburant en opération grâce à sa propulsion nucléaire. Avant lui, le binôme des porte-avions Foch et Clémenceau avait démontré l’importance significative de la force aéronavale. Accompagné d’un SNA (sous-marin nucléaire d’attaque), le GAN du Foch, en 1999 lors de l’opération OTAN au Kosovo, interdit la sortie des forces navales yougoslaves de ses bases[25]. La projection de puissance d’un GAN implique en effet nécessairement le déplacement d’un porte avion avec plusieurs bâtiments : à minima un SNA, une frégate antiaérienne, une frégate anti-sous-marine (ASM) et un pétrolier ravitailleur. Mais surtout, le Foch a conduit un tiers des missions de bombardement françaises, et a du même coup démontré la supériorité opérationnelle d’un porte-avions équipé de catapultes et de brins d’arrêt[26], capable de projeter des avions plus lourds et donc d’un rayon d’action et d’un armement supérieur à des avions à décollage court comme les Harrier britanniques. Sur ce point, la France a l’avantage par rapport à la Grande Bretagne dont la Royal Navy se transforme avec peine dans le monde post-guerre froide[27]. En outre, le nouveau porte-avions Charles de Gaulle apporte une supériorité accrue dans la projection de puissance avec l’admission au service actif des Rafale Marine (Rafale M). Ces appareils sont omni-rôles, dans la mesure où ils peuvent effectuer tous types de mission, de la lutte air-air en passant par le renseignement jusqu’à des missions de bombardement. Le Charles de Gaulle joue par ailleurs un rôle majeur lors de l’opération Harmattan en 2011. Cependant la proximité géographique de la France avec la Libye (surtout depuis la base aérienne 126 de Solenzara en Corse), et l’usage de bases aériennes de l’OTAN, notamment celle de Sigonella en Sicile et de La Suda en Crète, par les chasseurs de l’armée de l’Air en limitèrent l’importance[28]. Il y effectue tout de même près de la moitié des sorties de combat de l’aviation française[29]. Il joue un rôle déterminant dans le cadre de l’opération Chammal, à partir de la fin de l’année 2015 lorsqu’il est déployé au large de la Syrie en Méditerranée orientale cinq jours seulement après les attentats de Paris du 13 novembre. Lors d’un redéploiement de deux mois et demi effectué à partir de début octobre 2016, pour la première fois, le Charles de Gaulle évolue en mode « tout Rafale » avec 24 appareils de ce type à son bord à la suite du retrait du service actif des derniers Super étendards modernisés (SEM) en juillet de la même année[30]. Ce déploiement a permis, en quelques jours, de tripler les capacités aériennes de la France qui, depuis septembre 2014, déploie en permanence des chasseurs de l’armée de l’Air depuis la Jordanie et sa base d’Abu Dhabi, la base aérienne 104 de l’armée de l’Air[31]. On mesure donc l’importance considérable du porte-avions comme outil de projection de puissance. Un outil que la France est, avec les Etats Unis le seul pays au monde à maîtriser[32]. Mais cette projection souffre d’une carence majeure : elle n’est pas permanente. En effet, comme tout appareil, les porte-avions doivent subir des travaux de maintenance pour être maintenu en condition opérationnelle, ce qu’on appelle le MCO (pour maintien en condition opérationnelle). Or, le MCO d’un porte-avion nucléaire n’a rien de commun avec aucun autre navire : il est long et particulièrement complexe. A titre de comparaison, la durée moyenne d’un arrêt technique intermédiaire (ATI) est de 6 mois pour le porte-avion et de plus de 15 mois pour un arrêt technique majeur (ATM)[33], tandis que l’ATI d’un BPC dure entre 6 et 8 semaines, et 2 à 4 mois pour un ATM[34]. Le déploiement du Charles de Gaulle évoqué précédemment s’expliquait par la volonté de la France de mettre à la disposition de la coalition contre Daesh son outil le plus puissant au moment où la mainmise de cette organisation terroriste islamiste à Mossoul s’affaiblissait[35]. Mais il a obligé la Marine Nationale à repousser de plusieurs mois le second ATM du bâtiment[36]. Et pour cause, celui-ci doit durer 18 mois[37], ce qui prive la France de son principal outil de projection de puissance pendant près de deux ans. Car il faut prendre en compte le fait que chaque arrêt technique nécessite une période dite de « remontée en puissance » pour rendre au navire sa pleine capacité et permettre aux pilotes de se réadapter. Cette carence est liée au fait que la France ne possède qu’un seul porte-avions. Elle avait déjà été observée sur le plan opérationnel lorsque dans l’opération au Kosovo que nous évoquions plus haut, le Foch, après quatre mois de manœuvre, avait été contraint de rentrer à Toulon, alors même que la crise n’était pas achevée[38]. « L’impossibilité de relayer le Foch, tenu de retourner à Toulon, illustre les conséquences, en cas de crise, de l’absence d’un second porte-avions » peut-on lire dans le rapport n°358 du sénateur André Boyer[39]. Précisons que cette impossibilité s’explique alors par le désarmement du Clémenceau le 1er octobre 1997 et le fait que le Charles de Gaulle n’avait pas encore été admis au service actif. Ainsi la projection de puissance de la France souffre, jusqu’à aujourd’hui, d’une faiblesse liée à l’intermittence de la disponibilité de son navire amiral. Par conséquent, la question du second porte-avions suscite, depuis le début des années 2000[40], un vif débat qui est toujours en cours bien que le dernier Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2013 n’aborde pas la question du second porte-avions dans le modèle d’armée qu’il détaille, un modèle d’armée confirmé par la revue stratégique de 2017. Par ailleurs, depuis le Livre Blanc de 2008, la projection de puissance française redonne l’accent à l’artillerie navale avec le lancement des programmes d’équipement de missiles de croisière navals[41].

La projection de force : maîtrisée en mer, encore carencée dans les airs

La projection de force est une forme de projection progressive, transitoire. Sa finalité n’est pas l’ouverture du feu, mais le déploiement d’une force qui sera, elle, potentiellement amenée à le faire. Cependant, elle peut englober des missions bien plus diverses. Les moyens de la projection de force permettent par exemple l’évacuation de ressortissants, ou encore l’acheminement de matériels et de nourriture pour des missions humanitaires. Cela s’explique par la grande capacité d’emport de ces véhicules. Cette force se distingue aujourd’hui en deux outils principaux. La force amphibie d’une part, qui permet le déploiement de matériels lourds et en grande quantité par la voie maritime, mais progressivement, sur plusieurs jours ou semaines à cause des durées d’acheminement et/ou de la nécessité de plusieurs voyages. La force aérienne de transport d’autre part qui permet le déploiement de moyens lourds mais en faible quantité et beaucoup plus rapidement, en quelques heures, avec une capacité de roulement elle aussi plus rapide, d’où la métaphore du « pont aérien ». La force amphibie française s’est considérablement renforcée depuis l’arrivée des BPC. Leurs excellentes capacités ont rendu obsolètes les TCD Foudre et Sirocco que la Marine a cédé, respectivement à la Marine chilienne en 2011 et à la Marine brésilienne en 2015. La première intervention opérationnelle d’un BPC a lieu au cours de l’été 2006, dans le cadre de l’opération Baliste. Cette opération vise à évacuer les ressortissants français présents au Liban alors qu’Israël lance une offensive contre le pays. Le BPC Mistral, qui n’est pas encore admis au service actif, reçoit l’ordre, le samedi 15 juillet 2006, d’appareiller pour le lundi 17[42] afin d’y participer. Malgré son inexpérience il se révèle être un parfait outil de projection et de soutien, notamment par sa capacité médicale embarquée[43] et par ses dimensions. Ces dernières lui permettent d’accueillir beaucoup de matériel ainsi que plusieurs milliers de passagers (jusqu’à 4000 personnes), et les lits et matelas pour les héberger, grâce aux espaces des hangars et des coursives, particulièrement larges pour un navire de guerre[44]. L’opération est un succès et « la marine valide le concept du BPC[45] ». Le navire s’est également illustré récemment, dans la gestion d’une crise humanitaire en lien avec une catastrophe naturelle, aux Antilles en septembre 2017. Le BPC Tonnerre y achemine plus de 1000 tonnes de matériel et 116 véhicules de construction pour venir en aide aux populations à la suite du passage des ouragans Irma et Maria[46]. Grace à ses EDAR (engin de débarquement amphibie rapide), il est en mesure de débarquer ce matériel directement depuis une plage, ce qui dans une zone sinistrée se révèle particulièrement adapté en raison des dégâts essuyés par les infrastructures portuaires. Véritables outils de souveraineté, les BPC contribuent aussi pleinement à la défense des intérêts français dans le monde. L’un d’eux est ainsi déployé de façon permanente dans le Golfe de Guinée dans le cadre de l’opération Corymbe activée en 1990 : « L’opération Corymbe consiste à maintenir des moyens navals dans le Golfe de Guinée comme forces capables de réagir rapidement à une crise face à un littoral où les intérêts français sont nombreux[47]. » Il est à souligner que ces navires affichent un taux de disponibilité exceptionnel, situé entre 70 et 90% de disponibilité technique (DT) depuis l’admission au service actif du Mistral[48], une DT qui s’explique notamment par la courte durée de ces arrêts techniques comme nous l’évoquions précédemment. Enfin, les BPC ont également fait la preuve de leur valeur lors de l’opération Serval au cours de laquelle ils ont mis en œuvre pour la première fois leur capacité de projection de force. Complété par 3 navires civils de transport de fret, dont le roulier MN Eider qui emportait essentiellement du matériel logistique[49], le BPC Dixmude emporte 1823 tonnes de fret, essentiellement des véhicules blindés et des chars légers[50]. Cependant, bien qu’étant également conçu comme porte-hélicoptères, il n’en transporte aucun, ceux-ci ont été acheminés par voie aérienne[51]. Car l’opération Serval présentait une double-contrainte pour la projection de force navale : elle nécessitait une intervention rapide, et elle se situait dans une région enclavée, éloignée de plus d’un millier de kilomètres des côtes atlantiques. Cela explique pourquoi sur l’ensemble du fret militaire traité pour cette opération, 61% l’ait été par voie aérienne[52]. Dans ce domaine, la France a alors affiché une carence majeure. En effet, en l’absence de l’avion de transport A400M, dont les livraisons ont été retardées, elle ne disposait au moment de lancer l’intervention d’aucun avion de transport aérien gros porteur[53]. La France a donc dû faire appel à des sociétés de transport privées étrangères. Ainsi Antoine d’Evry affirme dans un rapport de l’IFRI que « l’armée de l’Air ne disposant alors d’aucun gros porteur pour acheminer des véhicules blindés et autres matériels pondéreux : il a fallu recourir aux services de sociétés privées ukrainiennes et russes affrétant à grand frais des avions-cargo AN-124 et IL-76[54]. » D’autre part elle a dû se « reposer » sur les flottes de gros porteurs militaires alliés de type Boeing C-17, notamment britanniques, américaines et canadiennes. Leur contribution n’a cependant représenté que 25% des 362 vols logistiques nécessaire à l’acheminement des 10 000 tonnes de fret projetées, le reste ayant été pris en charge par les sociétés privées[55]. La France a donc souffert d’une grave faiblesse de souveraineté dans sa projection de force par voie aérienne. Ses Transall qui étaient déjà insuffisants pour le transport extra-théâtre lors de la guerre du Golfe l’étaient toujours au moment de Serval. Ils remplirent néanmoins avec succès des opérations tactiques intra-théâtre telles que des « poser d’assaut » et des opérations aéroportées[56]. L’A400M dont le 13ème exemplaire a été admis dans l’armée de l’Air le 20 décembre 2017, a depuis pallié ce déficit, mais il faudra s’assurer que son MCO soit performant[57]. En effet, l’autre problème majeur dont souffre la flotte aérienne de transport est son MCO, avec moins d’un quart de la flotte en capacité de voler[58]. Cela s’explique notamment par l’environnement aride, sablonneux et poussiéreux de la bande sahélo saharienne dans lequel ils évoluent et qui fait par exemple souffrir les hélices des moteurs du Transall[59]. En outre, l’âge de la flotte n’est sans doute pas étranger à ces difficultés (le C-160 Transall a fêté en juillet 2017 40 ans de service actif[60]). Cette situation a conduit Florence Parly, ministre des Armées, à s’exprimer sur ce sujet le 11 décembre dernier sur la base 105 d’Evreux, où elle a présenté sa réforme du MCO aéronautique. La disponibilité des flottes d’avion de transport est devenue une priorité pour le ministère des armées, révélant ainsi que la projection est un enjeu majeur pour la France.

Conclusion

Au crépuscule du monde bipolaire et à l’aube du XXIème siècle, la France a saisi l’enjeu que représente la projection. En professionnalisant son armée elle a réorganisé ses forces pour les tourner entièrement vers l’opérationnel qui, depuis la disparition de la menace continentale, ne peut se dérouler que sur des théâtres extérieurs. En outre, elle s’est dotée de puissants outils de projection. Le tandem Rafale M/Porte-avions Charles de Gaulle lui assure la capacité de projection de puissance la plus importante d’Europe. Ses trois BPC lui permettent une projection de force globale et conséquente. Cependant, en l’absence de sistership, le Charles de Gaulle ne peut assurer une projection de puissance massive permanente. Les choix budgétaires semblent privilégier une option moins onéreuse qui s’incarne au travers du missile de croisière naval. Le débat est désormais ouvert pour savoir qui, de l’avion ou du missile, aura l’impact psychologique le plus important lors d’un bras de fer diplomatique, et la meilleure efficacité opérationnelle. La projection de force navale semble parfaitement dimensionnée, mais la composante aérienne de cette projection est encore en chantier. Elle a constitué pourtant un enjeu majeur depuis plus d’un quart de siècle. Néanmoins les exigences techniques demandées à l’A400M ainsi que la collaboration industrielle européenne complexe qui l’a engendré ne l’ont pas rendu disponible aux forces françaises dans les temps voulus. La Royal Navy paraît de son côté voir le « bout du tunnel » de la transformation de ses capacités de projection de puissance. Le nouveau navire amiral de la flotte, le HMS Queen Elizabeth a été admis au service actif le 7 décembre dernier, ouvrant une nouvelle page de la projection maritime du Royaume Uni. L’arrivée prochaine de son sistership, le HMS Prince of Wales garantira la permanence à la mer d’une force aéronavale britannique. Cependant à l’heure du Brexit, le contexte stratégique est devenu encore un peu plus favorable à la France, désormais première puissance militaire incontestable de l’Union Européenne. Or, comme nous l’affirmions en introduction, la maîtrise de la projection n’est permise que par la combinaison d’un contexte stratégique favorable et d’une volonté politique. L’armée française, qui a su faire évoluer sa doctrine vers une projection plus performante au lendemain de la guerre du Golfe de 1991, doit désormais à nouveau repenser ses capacités de projection. Car l’évolution qualitative n’a pas été suivie d’une évolution quantitative suffisante qu’une mutualisation européenne des outils, ou des crédits de défense aurait permis. La construction de la défense européenne sur la période a souffert à la fois d’un contexte laissant croire à une stabilité internationale durable et d’un « lobbying » otanien de la Grande Bretagne dans l’UE. Mais aujourd’hui, face à la Chine qui développe ses capacités aéronavales[61], et la Russie, qui a fait la démonstration de ses capacités de projection de force et de puissance dans le conflit Syrien depuis 2015[62], et alors que les Etats Unis oscillent entre désengagement[63] et posture offensive[64], la France, qui ne peut faire face seule, semble avoir toutes les cartes en main pour être l’instigatrice d’une défense, et plus particulièrement d’une capacité de projection européenne forte et indépendante.

 

Quentin Pruvot, étudiant en M2 Histoire Militaire, géostratégie défense et sécurité 2017-2018

 

[1] L’expression est utilisée pour la première fois par Sébastien le Prestre, dit Maréchal de Vauban pour désigner l’espace au sein duquel la France serait en capacité de s’étendre. Il le définit ainsi « Toutes les ambitions de la France doivent se renfermer entre le sommet des Alpes et des Pyrénées, des Suisses et des deux mers » (cf. article d’Olivier KEMPF, « Le maréchal de Vauban, premier géopoliticien français ? », Stratégique 2010/1 (N°99) p.45)

[2] Jean-Sylvestre Mongrenier, « L’armée britannique, projection de puissance et géopolitique euratlantique », Hérodote 2005/1 (no 116), p.50

[3] Ainsi la question du ravitaillement ne sera pas traitée, qu’il s’agisse du ravitaillement en vol pour les aéronefs ou du ravitaillement à la mer pour la projection navale. Cependant il convient de ne pas en sous-estimer l’importance. En effet, la flotte logistique joue un rôle capital dans la capacité de projection ultramarine de la France. La plupart des appareils de la chasse aérienne ne pourrait mener à bien sa mission au-dessus de théâtres d’opération souvent éloignés de ses bases, sans avions ravitailleurs. La France est en train de renouveler cette flotte et remplace progressivement ses C-135 FR de conception américaine par des Airbus A330MRTT qui disposeront également de capacités d’emport de fret. En outre, qu’il s’agisse du groupe aéronaval ou du déploiement d’une force amphibie, les bâtiments ne pourraient pas tenir à la mer dans les délais imposés et sur de longues distances sans le concours des bâtiments de soutien que forment les trois pétroliers ravitailleurs de la Marine Nationale.

[4] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/marine/equipements, site consulté le 02 janvier 2018

[5] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/air/technologies/aeronefs/transport/transport, site consulté le 02 janvier 2018

[6] Jean-Dominique Merchet, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), pp. 66-67

[7] Livre Blanc sur la Défense, « Chapitre 1 : La politique de défense de la France », 1972

[8] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 66

[9] Jean Pierre BAYLE, Guy CABANEL et Xavier VILLEPIN, Rapport d’information n°206 du Sénat sur les modalités et les conséquences du retrait des F.F.A. (Forces Françaises en Allemagne), 20 décembre 1990, pp.18-19

[10] Livre Blanc sur la Défense, « Chapitre 6 : Les ressources humaines », 1994, p97

[11] Ibid, information visible sur un tableau comparatif des taux de professionnalisation des forces en 1993, en annexe du chapitre 6 du Livre Blanc.

[12] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 67

[13] Les appelés volontaires de la force d’action rapide : portrait, document INA de France Régions 3 Bordeaux du 25 octobre 1983

[14] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 67

[15] André Martel, « 4 – De 1940 à nos jours », dans André Corvisier, Histoire Militaire de la France, Paris, Presses Universitaires de France, 1ère édition, 1994, p.553

[16] Ibid, p.553

[17] Albert VOILQUIN, Rapport d’information n°272 du Sénat sur les perspectives d’avenir du transport aérien militaire, 26 janvier 1994, pp.19-20

[18] Allocution de Jacques Chirac sur le service militaire, document INA de France 2, le Journal de 20h du 28 mai 1996 dans laquelle il fait référence à son annonce du 23 février 1996 à l’Ecole militaire du projet de suppression du service national

[19] LOI no 96-589 du 2 juillet 1996 relative à la programmation militaire pour les années 1997 à 2002, section 1.4.1 du rapport annexe « La professionnalisation »

[20] Sources ministère des armées, http://www.defense.gouv.fr/marine/equipements/batiments-de-combat/bpc-type-mistral/mistral-l-9013, site consulté le 31 décembre 2017

[21] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.33 (on y trouve un historique du programme du porte-avion Charles de Gaulle)

[22] Albert VOILQUIN, Rapport d’information n°272 du Sénat sur les perspectives d’avenir du transport aérien militaire, 26 janvier 1994, pp.22-32. (Le rapporteur fait état de multiples difficultés économiques et politiques sur ce programme, des difficultés qui plus tard deviendront également techniques et financières, l’A400M ayant pâti de nombreux défauts de fabrication et d’augmentation des coûts de production.)

[23] Guy-Michel CHAUVEAU et Hervé GAYMARD, Rapport d’information n°2777 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur « engagement et diplomatie : quelle doctrine pour nos interventions militaires ? », 20 mai 2015, p.14

[24] Comprendre des cibles bétonnées, à la structure résistante, et situées loin du littoral.

[25] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.17

[26] La catapulte est un système d’aide au décollage des avions sur la piste du porte-avion. Elle utilise l’énergie produite par la vapeur d’eau pour tirer violemment l’avion et accentuer fortement sa vitesse pour l’arracher du pont d’envol du navire. Les brins d’arrêt sont les câbles tendus perpendiculairement par rapport à la piste et sur lesquels les avions « s’accrochent » pour freiner lors de l’atterrissage.

[27] Les capacités de projection de force et de puissance du Royaume Uni se sont fortement dégradées dans les années 2000. Vincent GROIZELEAU a écrit plusieurs articles sur ce sujet sur le site d’actualité maritime Mer et Marine. Il affirmait par exemple le 26 août 2005, dans l’article « La Grande-Bretagne perd un porte-aéronefs » que la marine britannique était « réduite à la portion congrue » après le désarmement du porte-aéronefs HMS Invincible. Il souligne également l’affaiblissement considérable de la Navy, notamment par rapport à la Marine National : « Celle qui était encore la première marine du monde à la veille de la seconde guerre mondiale n’est plus que l’ombre d’elle-même et vient de se faire dépasser par son éternelle rivale, la Marine nationale. ». Le 17 décembre 2010, dans l’article « La Royal Navy boit le bouillon » il relève le désarmement du porte-aéronefs HMS Ark Royal et le retrait prochain du service d’un Transport de chalands de débarquement, le RFA Largs Bay. Ajoutant que les Harrier, seuls avions de combat aéronavals de la flotte britannique, avaient été retirés le 23 novembre 2010, il montrait alors que la marine britannique ne disposait plus, à partir de 2010, de capacités aéronavales, ce qui amputait fortement ses capacités de projection de puissance. Quant à sa capacité maritime de projection de force, elle se trouvait diminuée par le retrait du TCD Largs Bay. Ainsi écrit-il « Le moins que l’on puisse dire, c’est que la Royal Navy ne sera plus, en 2011, que l’ombre de ce qu’elle était encore il y a quelques années. »

[28] Camille GRAND, « Chapter Seven: The French Experience: Sarkozy’s War? » dans Karl P. MUELLER, Precision and Purpose : Airpower in the Libyan Civil War, Santa Monica, Calif., RAND Corporation, 2015, p.192

[29] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier 2018

[30] Ibid

[31] Ibid

[32] D’autres pays que la France et les Etats Unis disposent de porte-avions. Cependant, la France est le seul pays en dehors des Etats Unis à posséder un porte-avion à propulsion nucléaire qui, de surcroît, utilise un système dit « CATOBAR » (pour « Catapult Assisted Take-Off But (ou Barrier) Arrested Recovery »), c’est-à-dire doter de catapultes et de brins d’arrêts comme expliqué précédemment.

[33] Gilbert LE BRIS, Avis n°1433 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale fait au nom de la commission nationale et des forces armées sur le projet de loi de finances pour 2014 sur préparation et emploi des forces : Marine, 10 octobre 2013, pp.35-36

[34] Ibid p.37

[35] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier

[36] Vincent GROIZELEAU, « Interview : L’amiral Lebas, commandant du groupe aéronaval français », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/interview-lamiral-lebas-commandant-du-groupe-aeronaval-francais, site consulté le 01 janvier (voir à la troisième question)

[37] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier

[38] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.19

[39] Ibid

[40] On peut par exemple lire dans le rapport d’information n°3317 de l’Assemblée National du député Jean-Yves le Drian daté du 10 octobre 2001, futur ministre de la Défense, une sous-partie titrée « L’inévitable nécessité d’un second porte-avions » p.27. André Boyer consacre également, dans le rapport d’information n°358 du sénat, une sous-partie titrée « Un second porte-avions : le choix de la cohérence » p.48.

[41]   Le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2008 repousse la décision de construction du second porte-avion pour 2011-2012. Il évoque dans un encadré intitulé « Un deuxième porte-avions ? », p.214, la disponibilité partielle de l’outil aéronaval : « le porte-avion Charles de Gaulle n’est disponible actuellement que 65% du temps, en raison de périodes d’entretien ». Il justifie le report de cette décision d’une part par le choix d’accentuer les efforts sur la protection des forces au combat et le renseignement, à un moment où les soldats rencontrent des difficultés sur le théâtre contre-insurrectionnel afghan. D’autre part, en accentuant l’importance d’un autre moyen de projection de puissance, l’artillerie navale, par le biais des missiles de croisières dont il annonce la dotation pour les futures frégates : « un accent nouveau sera mis sur les moyens de frappe à distance de sécurité par missiles de croisière navals, qui seront développés et acquis. ». Ces choix seront confirmés par le Livre Blanc de 2013 et la revue stratégique de 2017 qui évacuent complètement la question du second porte-avion de leur modèle d’armée.

[42] Jean-Louis Venne, « Avec le Liban, la marine valide le concept du BPC », Mer et Marine, 19 septembre 2006, https://www.meretmarine.com/fr/content/avec-le-liban-la-marine-valide-le-concept-du-bpc-0, site consulté le 01 janvier 2018

[43] Le BPC possède à son bord un hôpital doté de plusieurs blocs chirurgicaux et de 69 lits répartis sur 850 m²

[44]   Jean-Louis Venne, « Avec le Liban, la marine valide le concept du BPC », Mer et Marine, 19 septembre 2006, https://www.meretmarine.com/fr/content/avec-le-liban-la-marine-valide-le-concept-du-bpc-0, site consulté le 01 janvier 2018

[45] Ibid

[46] Vincent GROIZELEAU, « Le Tonnerre de retour à Toulon après sa mission à Saint-Martin », Mer et Marine, 27 octobre 2017, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-tonnerre-de-retour-toulon-apres-sa-mission-saint-martin, site consulté le 01 janvier 2018

[47] Guy-Michel CHAUVEAU et Hervé GAYMARD, Rapport d’information n°2777 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur « engagement et diplomatie : quelle doctrine pour nos interventions militaires ? », 20 mai 2015, p.118

[48] Alain MARTY et Marie RÉCALDE, Rapport d’Information n°3323 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur les conséquences du rythme des opérations extérieures sur le maintien en condition opérationnelle des matériels, 9 décembre 2015, p.67. Les graphiques montrent des courbes de « disponibilité technique réalisée » presque systématiquement équivalentes aux courbes de « disponibilité technique programmée » révélant l’excellente disponibilité des BPC, et par conséquent leur excellente opérabilité.

[49] Vincent GROIZELEAU, « Le MN Eider embarque une grosse cargaison de fret militaire à destination du Mali », Mer et Marine, 28 janvier 2013, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-mn-eider-embarque-une-grosse-cargaison-de-fret-militaire-destination-du-mali, site consulté le 01 janvier 2018

[50] Christophe GUILLOTEAU et Philippe NAUCHE, Rapport d’information n°1288 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur l’opération Serval au Mali, 18 juillet 2013, p.44

[51] Vincent GROIZELEAU, « Le Dixmude achemine une importante force blindée au Mali », Mer et Marine, 23 janvier 2013, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-dixmude-achemine-une-importante-force-blindee-au-mali, site consulté le 01 janvier 2018

[52] Christophe GUILLOTEAU et Philippe NAUCHE, Rapport d’information n°1288 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur l’opération Serval au Mali, 18 juillet 2013, p.44

[53] Nicolas GROS-VERHEYDE, « L’Airbus A400M : un projet en retard, les faits, les causes (dossier) », Bruxelles2, 30 avril 2009

[54] Antoine D’EVRY, « L’opération Serval à l’épreuve du doute, vrais succès et fausses leçons », Focus stratégique, n°59, juillet 2015, p.31

[55] Ibid

[56] Ibid

[57] Justine BOQUET, « L’Armée de l’Air reçoit son 13ème A400M », Air&Cosmos, 20 décembre 2017, http://www.air-cosmos.com/l-armee-de-l-air-recoit-son-13eme-a400m-104849, site consulté le 01 janvier 2018

[58] Florence PARLY, Discours du 11 décembre 2017 sur le « Plan de modernisation du MCO aéronautique », page YouTube du Ministère des Armées, vidéo ajoutée le 12 décembre 2017, visionner à partir de 11min08, https://www.youtube.com/watch?v=TGbrJgwr-Jc, site consulté le 01 janvier 2018

[59] Alain MARTY et Marie RÉCALDE, Rapport d’Information n°3323 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur les conséquences du rythme des opérations extérieures sur le maintien en condition opérationnelle des matériels, 9 décembre 2015, p.39

[60] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/air/technologies/aeronefs/transport/transport, site consulté le 02 janvier 2018

[61] Laurent LAGNEAU, « Le ministère chinois de la Défense confirme la construction d’un second porte-avions », Zone Militaire OPEX360, 31 décembre 2015, http://www.opex360.com/2015/12/31/le-ministere-chinois-de-la-defense-confirme-la-construction-dun-second-porte-avions/, site consulté le 02 janvier 2018

[62] Vincent, GROIZELEAU, « Syrie: La Russie éprouve son groupe aéronaval », Mer et Marine, 30 novembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/syrie-la-russie-eprouve-son-groupe-aeronaval, site consulté le 02 janvier 2018

[63] Il avait annoncé que l’OTAN était une alliance « obsolète » au cours de la campagne présidentielle américaine en 2016.

[64] Notamment vis-à-vis de la Corée du Nord.

PUBLICATION D ANDRE MARTEL, FONDATEUR DE NOTRE MASTER

2 Fév

Ce post a une saveur particulière. Il rend compte de l’ouvrage récemment publié par le Pr André Martel, fondateur de l’école d’Histoire militaire de Montpellier en 1968. Professeur puis président de l’université Paul-Valéry à Montpellier, il y créé un master consacré aux études de défense et de sécurité qu’il duplique ensuite à l’IEP d’Aix où il achève sa carrière en 1997. Le compte-rendu de l’ouvrage est réalisé par le Pr Jean-Charles Jauffret qui lui a succédé, a dirigé le master jusqu’en 2016 et au sein duquel il continue à assurer des cours. N’hésitez pas à vous procurer ce bel exercice d’un historien qui, avec sa méthode, revient sur une mémoire familiale (Walter Bruyère-Ostells) :

André MARTEL, Maurice Martel, sous-officier de gendarmerie à cheval, 1890-1969. Mémoires et récits, Paris Bernard Giovanangeli Editeur, janvier 2018, 212 p., 18 euros.

Fondateur de l’école historique de Montpellier en matière d’histoire militaire, le professeur André Martel signe un ultime ouvrage, écrit « à la tombée du soir », des plus émouvants et des plus neufs consacré à son père. Et ce, à partir de Mémoires manuscrits rédigés à 70 ans et des récits que Maurice fit à son fils unique tout au long de sa vie. Comme le note le préfacier, le général de gendarmerie Jean-Régis Véchambre, l’auteur offre une histoire « à hauteur d’homme », incluant ses choix professionnels, ses croyances, ses engagements lors des deux conflits mondiaux. Ce livre porte témoignage du quotidien de la vie d’un gendarme du début du siècle dernier. Les récits de vie relatifs à cette arme sont rares et plus encore ceux qui concernent les sous-officiers. Cet homme de devoir, de principes, catholique pratiquant, natif du Plan d’Orgon dans la basse Provence rhodanienne, épouse une « pays », comme lui d’origine paysanne aisée. Ce qui permet à l’auteur de décrire, chose rare, la vie d’une épouse, « encasernée », mais qui sait aussi faire preuve d’initiatives comme ouvrir un atelier de couture dans le souk de Damas, quand son mari est détaché en Syrie.

Appelé le 9 octobre 1912, Maurice Martel reste sous les armes jusqu’en août 1919. On découvre à ce propos un témoin de la bêtise administrative dont tous les survivants de sa classe sont les victimes. D’abord hussard au sein du 11e régiments de Tarascon, il monte au feu en Lorraine en 1916 sur la rive droite de la Meuse, puis est muté au 13e chasseurs en décembre 1915. Maurice Martel est en première ligne face aux Bulgares, en Macédoine, puis nommé au grand-quartier-général de l’Armée d’Orient. En dépit de sa conduite toujours citée en exemple, malgré quatre ans de guerre… il est contraint de terminer son temps de service de deux ans qui avait été « perturbé » par la mobilisation d’août 14 ! Excellent cavalier, il est affecté au 18e régiment du train, à Bordeaux. Il est donc « maintenu en service » et se retrouve gendarme auxiliaire à Pouaystruc, au pied des Pyrénées.

Rentrant enfin chez lui, il se sent de trop dans la famille depuis le remariage de son père avec une femme autoritaire. Il décide de rengager dans la gendarmerie en 1920. De l’école de gendarmerie de Moulins, à ses affectations à Aubagne puis Peyrolles (près d’Aix-en-Provence), on suit les tournées à cheval, la vie en caserne et les contraintes de service du brigadier Maurice Martel. Ainsi, pour déjouer les pillages de nuit de wagons de marchandises entre Marseille et Aubagne, les gendarmes montent des embuscades. Le plus captivant dans ce récit de vie est l’affectation, à sa demande, du « chef Martel » (maréchal des logis-chef) au Levant entre 1925 et 1927. Affecté à la prévôté de Damas en état de siège, participant à deux colonnes légères formées contre les insurgés, décoré la Croix de guerre TOE pour action d’éclat sous le feu des Druzes dans la région de Soueïda, faisant fonction de juge d’instruction ou assurant la sécurité d’une maison close, un parfum d’aventure accompagne ce séjour exotique du soldat de la loi.

A son retour en métropole, chef de brigade à Salon, la routine l’ennuie. Il prend une retraite proportionnelle à Cavaillon, en 1929, où il devient peu après agent général d’assurances et lieutenant responsable des sapeurs-pompiers volontaires. Rappelé au service en septembre 1938 au moment de la crise de Munich et responsable de la défense passive au temps de la « drôle de guerre », il n’accepte pas la défaite et croit une revanche possible. Un temps maréchaliste et jamais vichyste (en raison de l’antisémitisme et de la collaboration), il aide des Alsaciens-Lorrains expulsés, cache de jeunes sapeurs-pompiers volontaires qui fuient le STO et ferme les yeux sur les dépôts de la Résistance. A la Libération, le Comité de libération nationale refuse sa démission et le maintient à la tête des sapeurs-pompiers de Cavaillon.

Comme le note, dans la postface, le général de gendarmerie Philippe Gerbault, André Martel a su de façon magistrale décrire la pesanteur du service, mais aussi le prestige de la gendarmerie à travers le récit de vie d’un honnête homme. Il a servi avec honneur et fidélité son pays dans des circonstances dramatiques. Son fils en est le digne héritier.

                                               Jean-Charles Jauffret

LE PROCESSUS DE DÉMOCRATISATION DE LA SOCIÉTÉ BRÉSILIENNE : LA DÉMILITARISATION DES FORCES DE L’ORDRE DANS UN CONTEXTE D’EXACERBATION DES VIOLENCES

11 Jan

Entre 2009 et 2013 au Brésil, 11 197 personnes auraient été tuées par les forces de police brésiliennes[1]. En moyenne, 6 personnes par jour meurent sous les coups des policiers. La société brésilienne souffre encore aujourd’hui beaucoup des conséquences du système militaire mis en place durant la dictature, dont le système policier de la démocratie instaurée en 1985 a directement hérité. La police, au lieu d’être un moyen de médiation et d’interposition entre les violences, serait elle-même un organe générateur de violence sur le modèle autoritaire des années 1960 à 1980[2].

La transition démocratique d’un Etat est le processus de libéralisation de la société et des institutions après la chute d’un régime autoritaire. Elle passe par la mise en œuvre et le respect de grands principes démocratiques, tels que la mise en place de contre-pouvoirs ou de la liberté d’expression, mais aussi par un changement de rapport entre la population et le pouvoir central. Il faut pour cela une certaine démarche de réconciliation et une réduction drastique du système de répression. A la suite d’une junte militaire et d’un système de répression surmilitarisé, la démocratisation passe par une réduction du pouvoir militaire et la mise en place d’un système de sécurité civile. Dans un régime démocratique, l’Armée doit agir pour la protection de la souveraineté de l’Etat, à ses frontières ou en dehors, mais son intervention sur le territoire national est censée rester exceptionnelle. La transition démocratique ne peut être complète dans un Etat où le système de sécurité intérieure est dominé par les Forces armées. C’est le cas dans les systèmes latino-américains post-dictatoriaux, dans lesquels une démilitarisation du système fut et reste nécessaire[3]. Au Brésil, ce processus est toujours en cours, et le débat sur l’intensification de cette démilitarisation est même relancé face à une violence policière qui ne décroît pas.

 

Contextualisation historique

Le Brésil est sorti de vingt-et-un an de dictature militaire répressive et violente en 1985. Les militaires au pouvoir avaient la mainmise sur l’appareil d’Etat et bien sûr sur tout le système sécuritaire et répressif. La torture et les disparitions étaient monnaie courante, bien que les chiffres soient légèrement inférieurs à ceux observés au Chili et en Argentine. Les militaires brésiliens avaient réussi à redresser l’économie en crise du pays, avec un taux de croissance du PNB de 11% entre 1968 et 1973, jusqu’à ce que le choc pétrolier crée une gigantesque inflation et une nouvelle crise qui leur fait prendre conscience qu’il faut quitter le pouvoir. A partir de ce moment, l’ouverture démocratique sera très progressive. Des civils sont petit à petit inclus dans le maintien du pouvoir. L’acte institutionnel n°5 instauré en 1968, celui qui avait institué la majorité des plus strictes clauses autoritaires, est abrogé en 1979. En 1982 a lieu l’élection directe des gouverneurs d’Etat ;  en 1988 est adoptée une nouvelle constitution et, en 1989, ont lieu des élections présidentielles au suffrage universel direct[4]. Cependant, au moment-même où l’Acte n°5 est abrogé, une loi d’amnistie est adoptée et reste en vigueur encore aujourd’hui. Ainsi, les responsables de violation des Droits de l’Homme durant les années de répression n’ont jamais été jugés. Les militaires à la tête de ce système n’ont jamais été condamnés, ce qui ne rend ni officiellement ni symboliquement l’armée coupable.

 

Evolution du rôle de l’armée : une démilitarisation en apparence

Avec la fin de la dictature puis la fin de la menace communiste d’une manière générale dans le monde et au Brésil, l’armée et sa doctrine de sécurité nationale, qui a prévalu pendant toute la période autoritaire, perdent leur légitimité à assurer l’ordre à l’intérieur des frontières du pays. Les menaces pour l’ordre public sont désormais d’un autre type et relèvent de la criminalité, notamment dans les localités les plus pauvres, telles que les favelas. Il apparaît désormais difficile, dans un Etat en pleine transition démocratique, d’assurer la sécurité interne « de tous les jours » officiellement par l’Armée et non par les forces de police.

Pour autant, le statut des Forces armées brésiliennes n’est pas tout à fait défini. Dans les années 1990, elles participaient encore à des opérations de sécurité publique. Aujourd’hui, l’armée se considère comme « dernier rempart de la Nation contre les menaces les plus graves », à la fois à l’intérieur et à l’extérieur. Les seules interventions à caractère proprement militaire et concernant la souveraineté directe du Brésil aujourd’hui se situent en Amazonie. Il s’agit là d’étendre la présence militaire sur une région sensible, qui regroupe de nombreuses ressources naturelles convoitées par l’extérieur et des frontières poreuses avec sept autres pays, sujettes à des conflits entre groupes paramilitaires et à des trafics de drogues. Les Forces armées brésiliennes consacrent également une partie de leurs effectifs à des missions de maintien de la paix sous mandat de l’ONU, ou encore à des missions qui ne relèvent pas exclusivement du domaine militaire telle que la protection de l’environnement[5].

 

Un problème persistant : la Polícia Militar

Bien que les Forces armées comme telles soient plutôt écartées du maintien de l’ordre public, des forces de police affiliées à l’armée ont pris le relais. L’actuel modèle de police brésilien s’est constitué sous le régime militaire dictatorial. Aux côtés des Forces armées se trouvaient des forces de police civile et une force de police dite militaire, ou Polícia Militar, chargée de maintenir l’ordre public. C’est l’équivalent d’une police administrative chargée d’une action de présence manifeste dans les rues et de prévention des crimes. La Polícia Civil et la Polícia Federal ont pour leur part un statut de police judiciaire, et sont chargées de l’investigation et de la résolution des crimes l’une au niveau des Etats et l’autre à l’échelle fédérale[6]. La Polícia Militar est subordonnée, comme la Polícia Civil, au gouverneur de chaque Etat, mais la première est sous tutelle du ministère de l’armée depuis 1969 et agit en uniforme militaire. Elle fonctionne comme des forces auxiliaires et de réserve aux Forces armées. Le policier militaire est subordonné à une justice militaire et possède un statut semblable à celui des militaires[7].

Aujourd’hui, presque tout le travail de police urbaine et de sécurité publique au Brésil est réalisé par cette Police, fortement critiquée pour sa violence. La formation de ses policiers ne correspondrait pas à l’exercice du maintien de l’ordre du quotidien. Il y aurait une culture de la violence au sein des institutions et des écoles chargées de former les policiers d’une part, et d’autre part une culture militaire bien trop stricte, avec un respect de la hiérarchie violent et abusif qui ne préparerait pas les policiers à la proximité avec le citoyen[8].  Il apparaît que les policiers sont peu formés et ne possèdent pas une base de connaissances adéquate à la résolution des conflits du quotidien[9]. Par définition, le militaire est formé pour lutter contre un ennemi qui met en danger la souveraineté nationale, voire pour tuer cet ennemi.

 

L’émergence d’un nouvel ennemi intérieur 

L’ennui de ce maintien d’organisation policière au Brésil est que le contexte, lui, a fortement changé. Le régime politique s’est transformé parce que l’ancien avait perdu sa principale source de légitimité, à savoir le risque communiste. Bien que ce dernier était finalement très limité, les militaires craignaient la formation d’une guérilla d’inspiration marxiste. Le système policier était organisé afin de lutter contre cet ennemi intérieur. Cependant, à partir des années 1980, s’opère un glissement vers de nouvelles tensions liées à la criminalité croissante notamment dans les zones pauvres et urbaines. Finalement, le criminel est considéré comme le nouvel ennemi intérieur. L’émergence de celui-ci permettait au pouvoir de reprendre la recette de la doctrine de sécurité nationale, pour la transformer en une doctrine de sécurité publique[10]. L’existence de la Police Militaire ne peut qu’alors se trouver justifiée par cette « militarisation idéologique de la sécurité publique »[11]. Dans un premier temps, l’opinion publique et les militants des droits de l’homme sont relativement favorables à la violence policière et à l’organisation telle qu’elle est, afin de lutter contre cette criminalité. A partir de 1992, il y a une certaine prise de conscience par la population que la violence policière n’arrange rien au taux de criminalité et qu’il est nécessaire de modifier la formation des policiers. Une première expérience de police de proximité appelée Police Communautaire dans le quartier de Copacabana à Rio en 1996 voit le jour mais est rapidement mise en échec par les secteurs les plus conservateurs[12]. La réflexion dans la société brésilienne sur la manière de voir la criminalité et de lutter contre elle chemine très doucement. En 2003, Jean-François Deluchey met en avant le vocabulaire utilisé par les médias et les autorités pour parler de l’action policière envers la criminalité. Le terme de « guerre contre la criminalité » est utilisé, bien qu’il soit difficile d’identifier un ennemi bien précis membre d’un camp adverse armé. Les favelas sont des zones de non-droit à « reconquérir », les actions menées sont des « batailles »[13]. En 2007, le gouverneur de l’Etat de Rio avait même qualifié le trafic de drogue de « terrorisme »[14].

 

Une évolution

En 2008 sont créées les Unités de Police Pacificatrice, envoyées dans les favelas de Rio de Janeiro afin de s’y établir durablement, d’abord en tant que police neutralisante puis de police de proximité censée établir des programmes sociaux locaux. Cependant, malgré le succès de la « pacification » dans certaines favelas et une certaine formation spéciale pour la préservation des droits du citoyen, ces UPP sont connues pour leur violence, voire leur cruauté, ainsi que leur corruption. En effet, elles n’en restent pas moins affiliées à la Police Militaire, donc aux Forces Armées, avec une formation de base effectuée selon un modèle traditionnel[15]. Les exactions commises par ces UPP ont remis le débat sur la démilitarisation au goût du jour.

Pour les détracteurs de ce processus, il est essentiel d’orienter la police vers une défense de la société et non plus de l’Etat. Il faut reconsidérer l’appréhension de ce nouvel ennemi intérieur, comme un danger non pas envers la souveraineté de l’Etat brésilien, censée être défendue par l’armée, mais comme un danger pour l’ordre social, censé pour sa part être défendu par les forces de police civile[16]. Il existe donc une remise en cause de la médiation par l’armée des conflits du quotidien. La démilitarisation de la Police Militaire doit passer par une amélioration de la relation avec le citoyen, par un questionnement sur l’usage de la force et des armes à feu et par une remise en cause de la formation des policiers. L’organisation interne doit se doter d’une plus grande horizontalité et le jugement systématique de membres impliqués dans des violations des droits de l’Homme. Enfin, l’enjeu est le passage d’un simple maintien de l’ordre public à un maintien des droits des citoyens, criminels ou non, dans une action qui doit être plus préventive que répressive[17]. Des pétitions contre les violences policières sont mises en circulation et un projet voit le jour depuis 2011 : la PEC102 (Proposta de Emenda a Constitução n°102), une proposition d’amendement de la Constitution, qui autoriserait les Etats à unifier Police Militaire et Police Civile en faveur d’une démilitarisation du système[18]. Ainsi, au niveau des Etats fédérés, les fonctions de police judiciaire, de police administrative, de prévention et de maintien de l’ordre public seraient remplies par une seule institution, sous le contrôle d’un Conseil National de Police indépendant de l’Armée brésilienne. Cette proposition est malgré tout restée en suspens, ce que laisse penser le manque de couverture médiatique, tandis qu’une nouvelle a fait son apparition en juin dernier. Celle-ci suggère la mise à l’échelle fédérale de tous les organes de police, civile comme militaire, afin de favoriser une meilleure coopération et rationalisation des polices de chaque Etat du Brésil et lutter contre la violence. Cette proposition est arrivée en commission constitutionnelle ; cependant même si elle venait à être adoptée, la police garderait son caractère militaire[19].

Parallèlement, en 2011, la Présidente de la République Dilma Rousseff avait instauré une Commission de la Vérité qui préconisait à la fois une démilitarisation de la police et une fin de l’amnistie avec jugement des coupables, même à titre posthume, montrant que les blessures datant de la dictature ne sont pas encore fermées et ne le seront pas tant que le système mis en place en majorité en 1969 ne sera pas totalement condamné et aboli[20].

Enfin, dans une perspective de comparaison et d’ouverture, une telle analyse peut mettre en valeur le paradoxe auquel assiste la France actuellement, où le territoire national est devenu le premier théâtre d’engagement du ministère des Armées depuis le déploiement de l’opération Sentinelle. Cette mission, créée afin de lutter contre le terrorisme, peut donner l’idée d’une certaine « militarisation » de la France. Elle succède au plan Vigipirate en vigueur depuis 1995 et dure elle-même depuis 2015, dépassant ainsi le cadre de l’exception. A l’heure où des Etats comme le Brésil continuent leur démilitarisation, de nombreuses interrogations se font sur le sens et l’effectivité d’un tel déploiement, qui, sans remettre en cause pour l’instant le système démocratique, contredit malgré tout la séparation des rôles entre armée et police.


Anne-Céline Pinauldt, étudiante du Master 2 en 2017-2018

 

[1] « La police brésilienne tue en moyenne six personnes par jour », L’Express, publié le 13/11/2014 [consulté le 28/11/2017]. https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-sud/la-police-bresilienne-tue-en-moyenne-six-personnes-par-jour_1621452.html

[2] Aglaé de CHALUS, « Le Brésil fait la lumière sur les crimes commis sous la dictature », La Croix, publié le 14/12/2014 [consulté le 28/11/2017]. https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Le-Bresil-fait-la-lumiere-sur-les-crimes-commis-durant-la-dicture-2014-12-14-1253447

[3] Charles T. CALL, « War Transitions and the New Civilian Security in Latin America », Comparative Politics, Vol 35, n° 1, October 2002.

[4] James N. Green, « Paradoxes de la dictature brésilienne », Brésil(s), 2014-5, p 7-16.

[5] Renée FREGOSI, Armées et pouvoirs en Amérique latine, Paris, éditions de l’IHEAL, 2004, p 8.

[6] Gilberto GASPARETTO, « Polícia : Instituição se divide em diferentes tipos e funções », Educação, publié le 08/02/2008 [consulté le 29/11/2017]. https://educacao.uol.com.br/disciplinas/cidadania/policia-instituicao-se-divide-em-diferentes-tipos-e-funcoes.htm

[7] Murilo RONCOLATO, « A desmilitarização e o melhor modelo para polícia brasileira?”, Revista Galileu, publié le 08/02/2017 [consulté le 28/11/2017]. http://revistagalileu.globo.com/Sociedade/noticia/2017/02/desmilitarizacao-e-o-melhor-modelo-para-policia-brasileira.html

[8] Ciro BARROS, « Formação da PM é baseada em absusos, dizem policiais », Exame, publié le 24/06/2014 [consulté le 29/11/2017]. https://exame.abril.com.br/brasil/formacao-da-pm-e-baseada-em-abusos-dizem-policiais/

[9] Márcio PEREIRA BASÍLIO, O Desafio da Formação do Policial Militar do Estado do Rio de Janeiro : Utopia ou Realidade Possível? , Fundação Getulio Vargas, Rio de Janeiro, 2007, p160. http://bibliotecadigital.fgv.br/dspace/bitstream/handle/10438/3463/ACFD95.pdf?sequence=1&isAllowed=y

[10] Jean-François DELUCHEY, « De la « guerre contre le crime » au Brésil : culture autoritaire et politiques publiques de la sécurité », Autre part, vol. 26, no. 2, 2003, pp. 173-186.

[11] Jorge DA SILVA, « Militarização da Segurança Pública e a Reforma da Polícia : um depoimento », in Ricardo Bustamante, Paulo César Sodré (coord.), Ensaios Jurídicos : O Direito em Revista, Instituto Brasileiro de Atualização Jurídica, Rio de Janeiro, 1996, pp497-519.

[12] Angelina PERALVA, “Violence urbaine, démocratie et changement culturel : l’expérience brésilienne (partie 1)”, Cultures & Conflits, 1998, p 8.

[13] Jean-François DELUCHEY, « De la « guerre contre le crime » au Brésil : culture autoritaire et politiques publiques de la sécurité », Autre part, vol. 26, no. 2, 2003, p. 173-186.

[14] Sabira de ALENCAR CZERMAK, Maria Inês GARCIA DE FREITAS BITTENCOURT, « Entre la guerre et la paix : l’Unité de police pacificatrice dans une favela de Rio », Nouvelle revue de psychosociologie, 2016/2 (N° 22), p. 169-180. URL : https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2016-2-page-169.htm

[15] Id.

[16] Murilo RONCOLATO, « A desmilitarização e o melhor modelo para polícia brasileira?”, Revista Galileu, publié le 08/02/2017 [consulté le 28/11/2017].

[17] Jorge Luiz Paz BENGOCHEA; Luiz Brenner GUIMARAES; Martin Luiz  GOMES et Sérgio Roberto de ABREU, A transição de uma polícia de controle para uma polícia cidadã. São Paulo Perspec., 2004, vol.18, n.1, pp.119-131. http://dx.doi.org/10.1590/S0102-88392004000100015

[18] GlobalVoices, « Sans violence : Démilitariser la police au Brésil ? », Global Voices, publié le 14/07/2013 [consulté le 27/11/2017]. https://fr.globalvoices.org/2013/07/14/149765/

[19] SENADO FEDERAL, « PEC prevê a federalização do Sistema de segurança públia do país”, Senado Notícias, publié le 06/03/2017 [consulté le 29/11/2017] https://www12.senado.leg.br/noticias/materias/2017/03/06/pec-preve-a-federalizacao-do-sistema-de-seguranca-publica-do-pais

[20] Aglaé de CHALUS, « Le Brésil fait la lumière sur les crimes commis sous la dictature », La Croix, publié le 14/12/2014 [consulté le 28/11/2017].

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